| Erick
Maurel vous conseille
Les Ensorcelés (The Bad and the Beautiful,
1952) de Vincente Minnelli
A Hollywood, Harry Pebbel (Walter Pidgeon) réunit dans son bureau
Georgia Lorrison (Lana Turner), star de l'écran, Fred Amiel (Barry
Sullivan), l'un des meilleurs réalisateurs d'Hollywood, et James
Lee Bartlow (Dick Powell), scénariste qui vient d'obtenir le prix
Pulitzer pour son dernier roman. Ils attendent tous fébrilement
un coup de téléphone de Jonathan Shields, producteur qui
leur en a tous fait voir, mais néanmoins assez roublard pour réussir
une nouvelle fois à les "ensorceler". Dans cette attente,
chacun se souvient de sa rencontre avec cet homme à la fois attachant
et haïssable... Hollywood inspire visiblement Hollywood : que de
grands films ont été tournés sur ce milieu du cinéma
par les hommes mêmes qui ont travaillé à l’intérieur
de ce système ! Le prenant comme thème principal, Mankiewicz
nous fera le somptueux cadeau de sa « Comtesse
aux pieds nus » alors qu’Aldrich le portraiturera
au vitriol avec « Le
Grand couteau ». Le treizième film de Minnelli
n’a pas à rougir de la comparaison d'avec ces deux autres
merveilles. Cet homme aux multiples facettes qu’est Jonathan Shields
symbolise à lui tout seul la vision qu’à Minnelli
du milieu hollywoodien : tout à la fois enthousiasmant et monstrueux.
Le cinéaste brosse à cette occasion un portrait en demi
teinte, à la fois ironique mais aussi plein de tendresse, de ce
microcosme dans lequel à l’époque il se complaît
même s’il reste conscient de ses limites et de ses "mauvaises"
singularités. Ne l'oublions pas, en 1952 Minnelli n’est pas
uniquement déjà le réalisateur de trois des plus
belles comédies musicales hollywoodiennes ; à leurs côtés,
il réalisera de non moins magnifiques films dramatiques dont «
Les Ensorcelés » est le premier à
en faire partie. Récompensé par 6 Oscars bien mérités
dont celui de la meilleure interprétation pour Kirk Douglas (totalement
habité par son rôle comme il le sera dans celui de Van Gogh
que lui offrira de nouveau Minnelli), du meilleur second rôle féminin
pour Gloria Grahame (actrice dont on ne dira jamais assez tout le bien
qu’il faut en penser), de la meilleure photographie pour Robert
Surtees (noir et blanc contrasté proche parfois de l'expressionnisme),
de la meilleure direction artistique, des meilleurs costumes et du meilleur
scénario pour Charles Schnee, nous n’aurions pas ét
étonnés de lui en voir aussi attribuer pour sa mise en scène
constamment inspirée et lyrique (voir la scène stupéfiante
au cours de laquelle Lana Turner, une nuit de pluie, s’enfuit en
pleurs au volant de sa voiture) et pour le merveilleux score de Dave Grusin.
Il serait dommage de passer aussi sous silence les excellents Barry Sullivan,
Dick Powell et Walter Pidgeon en tant que seconds rôles. Construit
en trois flashbacks successifs en fonction du personnage qui narre l'histoire,
on est un peu frustré de suivre aussi peu de temps des protagonistes
aussi riches, attachants et intéressants surtout quant ils sont
tous interprétés à la perfection ; il n'empêche
qu'il s'agit du premier très grand film dramatique du réalisateur.
Nous n'y trouvons d'ailleurs que très peu de montée dramatique,
le scénario étant assez "austère" dans
l'ensemble (ce qui n'en fait pas un mélodrame), mais l'écriture
se révèle d'une intelligence et d'une acuité rare.
Certaines séquences comme celle de la plage démontrent une
nouvelle fois la grande tendresse que Minnelli pouvait avoir pour ses
protagonistes. D'ailleurs, au fur et à mesure des visions, Jonathan
Shields nous apparaît bien plus touchant que monstrueux. Constamment
passionnant !
TCM : Samedi 17 octobre à 22.20 et autres
diffusions
La
Rivière rouge (Red
River, 1948) de Howard Hawks
Ted Dunson est à la tête d’un immense troupeau qu’il
ne peut malheureusement plus vendre : la Guerre de Sécession ayant
fait des ravages dans le Sud, la région est désormais trop
pauvre et les éventuels acheteurs inexistants. Il lui faut donc
monter bien plus au nord pour avoir une chance que ses bêtes lui
rapportent. Et le voilà parti pour un long périple peuplé
d’incidents, une expédition d’autant plus éprouvante
que Dunson devient de plus en plus dur et intransigeant avec ses hommes,
n’hésitant pas à tuer les déserteurs. Une rébellion
se lève contre lui, menée par son propre fils adoptif...
Ce film ample au rythme lent, bien représentatif de Hawks par son
attention aux liens unissant des hommes au fort professionnalisme engagés
dans une tâche dangereuse, est une œuvre qu’il s’agit
d’apprivoiser et qui pourra lors d’une première vision
sembler sèche, vous laisser sur votre faim si vous vous attendez
à y trouver d’innombrables scènes spectaculaires.
Il n’en manque cependant pas, témoin celles de la première
attaque indienne d’une virtuosité et d’un dynamisme
stupéfiants ou de encore la débandade du troupeau ; mais
dans l’ensemble, Hawks ne néglige pas l’aspect documentaire
et prend ainsi son temps pour filmer le travail quotidien et exigeant
de ces cow-boys, le rassemblement incessant des bêtes éparpillées,
la vie épuisante, monotone et dangereuse de ces hommes qui nous
semblent très proches par la chaleur humaine qui se dégage
de la vision que nous en offre Hawks. Le film ne manque ni d’humour,
ni de santé, ni de vigueur, ni de franchise mais Hawks n’hésite
pas non plus à laisser au montage une scène de plus de cinq
minutes montrant le passage à gué d’une rivière
par le troupeau. Nous ne lui donnerons pas tort d’avoir eu le courage
de le faire puisque cette séquence, par son découpage, son
ampleur, son montage et la beauté de ses images, restera encore
très longtemps dans les esprits. Odyssée personnelle, entreprise
démesurée (comme le sera celle de son second western, La
Captive aux yeux clairs), œuvre à la fois épique
et à dimension humaine, western dans lequel les paysages et la
nature sont presque aussi importants que les hommes, ce film est tout
cela et plus encore. Il fait assurément partie des nombreux sommets
de la filmographie étonnante et diversifiée de Howard Hawks,
et son casting est de tout premier ordre : John Wayne, Montgomery Clift,
Walter Brennan et Joanne Dru nous offrant le meilleur d’eux-mêmes.
TCM : Lundi 19 octobre à 22.30 et autres
diffusions
Du sang dans le désert (The Tin Star,
1957) d'Anthony Mann
Basé sur une intrigue plus conventionnelle, ne possédant
ni l’ampleur ni l’intensité des westerns de la série
avec James Stewart, Du sang dans le désert n’en
demeure pas moins un très beau film qui devrait rassembler un maximum
de westernophiles, d’autant plus qu’il demeure assez rare
et méconnu. Son histoire est celle de Morgan Hickman (Henry Fonda),
un chasseur de primes qui vient toucher la prime promise pour la capture
d’un hors-la-loi. Devant l'hostilité générale
de la population de la ville, il trouve refuge pour la nuit chez une veuve
et son fils tenus à l’écart à cause du racisme
ambiant (la "logeuse" est la veuve d’un Indien). Le lendemain,
il sauve la vie du jeune shérif du lieu, Ben Owens (Anthony Perkins),
ce dernier lui proposant de devenir son adjoint et de lui apprendre son
métier. Mais Hickman refuse dans un premier temps en lui dévoilant
quelques bribes de son passé ; il fut un shérif dont la
femme et l'enfant sont morts de maladie parce qu'il n'avait pas d'argent,
ce qui le fit devenir "Bounty Hunter"... Une belle histoire
d'amitié et d’apprentissage entre un chasseur de primes vieillissant,
hanté par son passé, et un jeune shérif naïf,
gauche et inexpérimenté qu'il prend sous son aile. Un beau
western psychologique, sensible et humain, qui n'a plus grand chose à
voir avec la série qu’Anthony Mann réalisa avec James
Stewart mais tout aussi impressionnant plastiquement parce que le réalisateur
ne laisse rien au hasard et que sa science du cadrage touche encore une
fois à la perfection (quels magnifiques plans larges dont ceux,
identiques, qui débutent et clôturent le film !). Même
sil s'agit cette fois ci, à l’exception de la chasse à
l’homme mouvementée dans les montagnes, d'un western "en
chambre", la nature faisant place ici à une petite ville de
l’Ouest et sa communauté bouillonnante et brutale. Le cinéaste
prend son temps, flâne avec le taciturne Henry Fonda et ses hôtes
(une femme et son jeune enfant métis qu’elle a eu avec un
époux indien) mais ne nous ennuie pas une seconde car, outre un
scénario parfaitement rythmé, rigoureux et intelligent de
Dudley Nichols (auteur entre autre de Stagecoach
de John Ford), une musique très réussie d'Elmer Bernstein
et un somptueux noir et blanc, il tient à sa disposition un duo
d'acteur épatant accompagné d’un attachant John McIntire
dans le rôle du médecin. Henry Fonda est parfait dans la
peau de cet homme qui va éveiller la mauvaise conscience de la
ville dans laquelle il arrive ; mais la plus grande surprise vient d’Anthony
Perkins à qui le rôle de ce jeune shérif va comme
un gant. La maladresse de l'acteur s'accorde parfaitement avec celui de
son personnage. Anthony Mann dira d’ailleurs à son propos
: « Tony a d'énormes possibilités mais il a besoin
d'être guidé et conseillé comme son personnage dans
le film. » Anthony Mann en profite pour décrire l’antagonisme
entre deux conceptions différentes de la loi. The Tin Star
aura été le seul film du grand réalisateur américain
à avoir été nommé pour les Oscars, pour son
scénario humaniste et antiraciste, d’une grande noblesse
de sentiments. Sans atteindre des sommets, il fallait profiter de The
Tin Star car les westerns suivants du cinéaste ne seront
malheureusement plus de cette trempe.
TCM : Lundi 19 octobre à 00.45 et autres
diffusions
Ronny Chester vous conseille
Créance
de sang (Blood Work, 2002) de Clint Eastwood
Terry McCaleb est un profiler à la retraite. Ses derniers grands
faits d'armes - même s'il reste sur une terrible déconvenue
pour avoir laissé échapper l'une de ses proies - l'ont épuisé
physiquement au point de le forcer à recourir à la chirurgie
cardiaque. En effet, McCaleb doit sa survie à une transplantation
du cœur et mène depuis une vie tranquille et oisive sur son
bateau logement amarré dans un petit port de Los Angeles, entouré
de pêcheurs et de voisins bohèmes. Un jour, il reçoit
la visite d'une femme, Graciela Rivers, qui lui révèle que
le cœur de sa sœur brutalement assassinée s'est retrouvé
dans son corps. Elle demande à McCaleb d'enquêter sur les
circonstances de ce crime et de retrouver l'assassin. McCaleb, qui se
sent redevable envers la jeune femme - d'où la "créance"
du titre français - accepte et reprend du service. Résolument,
mais avec difficulté en raison de sa fragilité cardiaque
et d'un manque de souffle handicapant, l'ex-agent du FBI remonte peu à
peu les traces du tueur qu'il soupçonne être un serial killer
qu'il n'avait pu arrêter lorsqu'il était en fonction. A l'annonce
du projet, l'association entre le romancier Michael Connelly, le scénariste
Brian Helgeland (Chevalier, Payback)
et l'acteur-producteur-réalisateur Clint Eastwood promettait de
faire des étincelles. Du moins sur le papier. Car hélas,
à l'écran, le résultat est plutôt proche du
pétard mouillé. Pourtant Terrell McCaleb, l'un des protagonistes
récurrents de Connelly et héros de trois romans de l'auteur
(de 1998 à 2004), était un personnage tout trouvé
pour Eastwood afin de lui permettre de creuser encore plus avant ce même
sillon passionnant de l'essoufflement du héros. Le cinéaste
pousse ici cette thématique à l'extrême en faisant
de ce dernier un véritable malade chronique, qui plus est fragilisé
au niveau de son organe principal, symbole de vie par excellence. La mythologie
eastwoodienne en prend donc un sacré coup au grand ravissement
du fidèle spectateur. Et il faut avouer que la première
partie de Créance de sang fonctionne assez bien.
Sur un rythme nonchalant, baigné dans les compositions jazzy de
Lennie Niehaus, Clint Eastwood se filme en train de promener sa grande
carcasse de retraité en attente d'un second souffle. Ce sont les
meilleurs moments du film : le personnage sort de sa léthargie,
retrouve du punch, s'en va aider son prochain à sa manière
(bref, en jouant des coudes et en sortant son fusil à canon scié),
"renaît à la vie" pour ainsi dire. Et le film de
faire preuve d'humour par la même occasion, de même qu'Eastwood
nous ressert son discours sur l'individualisme comme soutien et ciment
de la communauté (une thématique complexe et contradictoire,
bien mieux développée et transfigurée dans ses autres
réalisations, cela va sans dire). Puis, à l'image de son
héros, Blood Work devient poussif et les ficelles
de son scénario jaillissent telles les quelques séquences
d'action d'un film qui part un peu en roue libre. On s'en voudrait même
de trouver Eastwood pataud et parfois à côté de la
plaque quand on voit clairement sa doublure le remplacer, tel Leslie Nielsen
/ Frank Drebin dans les aventures rocambolesques du flic le plus incompétent
du cinéma créé par le trio ZAZ. Quant à la
résolution de l'énigme et de l'identité du serial
killer, à moins de s'être assoupi pendant la projection,
on l'aura devinée bien avant un final avouons-le peu digne d'un
thriller "made in Eastwood". Il n'en reste pas moins que voir
et revoir un Clint toujours aussi charismatique continue de procurer un
certain plaisir, de même qu'on peut apprécier la présence
à ses côtés de comédiens sympathiques comme
Jeff Daniels et Anjelica Huston (tiens donc, au passage la fille du cinéaste
pour lequel les thèmes de l'échec, de la quête impossible
et du déclin des héros étaient essentiels). On pourra
également admirer le classicisme bon teint du Eastwood cinéaste,
en mode mineur toutefois et parfois même chaussé de pantoufles.
En conclusion, pour véritablement profiter du traitement de faveur
apporté par Clint Eastwood à son personnage/double de héros
vieillissant, et d'icône américaine minée par ses
contradictions mais porteur d'un certain messianisme et légataire
de certaines valeurs humanistes, il faudra oublier ce Créance
de sang bien décevant et se tourner résolument
vers le crépusculaire et bouleversant Gran Torino
(2008).
France 3 : Jeudi 22 octobre à 20.35
Olivier Bitoun vous conseille
Mortelle randonnée (1982) de Claude Miller
L’Oeil (Michel Serrault) est un détective dépressif,
torturé par l'image fantomatique de sa fille qu’il n’a
pas connue et dont la seule trace tangible est une photo de classe qu’il
garde toujours dans sa poche. Ce visage figé sur papier lui sert
de confident et le guide dans ses enquêtes ; seulement ce visage
il ne peut que le fantasmer, sa femme lui ayant envoyé cette photographie
en lui indiquant seulement : « Elle est là, ta conne
de fille, essaie de la trouver... » L'Oeil se voit confier
par son agence la traque d’une mystérieuse jeune fille, Catherine
(Isabelle Adjani), créature insaisissable à l’identité
changeante. Bientôt son enquête prend des allures de quête
intime alors que l’Œil est fasciné et envoûté
par sa proie qui se révèle être une redoutable prédatrice...
Après Dites-lui que je l'aime et La Meilleure
façon de marcher, Claude Miller poursuit son exploration
des sentiments troubles qui agitent des êtres en proie à
des penchants morbides et qui tentent de se maintenir sur la corde raide
de la réalité. Une Œuvre hantée par les fantasmes
et la folie (on pense à Betty Fisher ou La
Classe de neige) qui trouve en Mortelle randonnée
son plus bel écrin. D’un canevas très classique, tiré
d'un roman de Marc Behm, Michel et son fils Jacques Audiard tirent une
sorte de thriller métaphysique lorgnant vers le fantastique. Voyageant
en Europe sur les traces de Catherine, l’Œil s’enfonce
dans son monde intime et ses fantasmes. Sur le papier, ce programme peut
sembler lourd, mais par le talent de ses scénaristes, le film se
transforme en un festival d’humour décalé, peuplé
de seconds rôles réjouissants au premier rang desquels l’abominable
couple Guy Marchand / Stéphane Audran, mais aussi Geneviève
Page, Sami Frey, Macha Méril, Patrick Bouchitey ou encore Jean-Claude
Brialy. Mêlant habilement drame et suspense, instants cocasses ou
inquiétants, Mortelle randonnée est une
traque passionnante qui nous parle de rachat, de fascination voyeuriste,
de désir, de rapports père / fille, de travail de deuil...
On est en premier lieu ému et troublé par l'Oeil et cette
barrière mentale qu'il s'est érigé et qui le pousse
à travestir la réalité pour pouvoir l'accepter et
continuer à y vivre. Dix ans avant l'affaire Romand, Miller et
ses scénaristes mettent ici le doigt sur l'un des phénomènes
les plus incompréhensibles, inquiétants et fascinés
de la psyché humaine. Mais le film évite toute explication
psychologique et préfère à l'approche scientifique
le sensoriel, le fantastique, la fantasmagorie, le cauchemar, le suspense.
Isabelle Adjani, vénéneuse, envoûtante et Michel Serrault,
secret et cynique, forment un étrange (et magnifique) couple de
cinéma autour duquel palpitent le mal et la folie. Un voyage au
cœur de la nuit où l’étrangeté le dispute
à l’absurde, un polar hypnotique dans lequel on plonge avec
délice, un film inclassable et unique qui compte parmi les réussites
majeures de Claude Miller.
Arte : Dimanche 18 octobre à 20.45
Feux
rouges (2003) de Cédric Kahn
Cédric Kahn, l'un des cinéastes français les plus
intéressants (même si l'on ne compte peut-être qu'une
seule œuvre pleinement aboutie dans sa filmographie, L'Ennui)
se frotte ici directement au cinéma de genre en adaptant un roman
de Simenon. Après la dérive nomade et criminelle de Roberto
Succo, Kahn met en scène un autre film de route, mais
cette fois-ci selon une trajectoire (faussement) rectiligne : on suit
dans Feux rouges le parcours d'Antoine (Jean-Pierre Darroussin)
lors d'un trajet en voiture de Paris au sud de la France, trajet au cours
duquel son couple et sa personnalité vont voler en éclats.
Kahn met en scène quelques séquences d'une saisissante intensité,
comme celle où Antoine, paniqué, cherche sa femme Hélène
(Carole Bouquet) qui vient de s'évanouir dans la nuit sur la route
des vacances. Il multiplie les coups de fils (à la police, à
l'hôpital), appels qui se font de plus en plus confus, jusqu'à
l'absurde. Cette répétition mécanique et délirante
des mêmes questions déchire l'image de celui que l'on prenait
jusqu'ici pour un homme déçu par sa vie de couple, frustré
dans son rôle de petit commercial. Au cours des scènes de
disputes avec sa femme qui démarrent en même temps que le
film (il l'attend au café et s'imagine la voir en compagnie d'un
autre), on avait compris le malaise mais sans saisir le gouffre abyssal
dans lequel il s'apprête à sombrer. Darroussin, assez exceptionnel,
confère à Antoine une véritable épaisseur,
une complexité qui innerve le film. Pathétique prisonnier
de sa vie de famille ou psychopathe en puissance, personnage blessé
ou bourreau, il passe avec brio d'un registre de jeu à un autre
et rend le film friable, poreux, insaisissable. Un film empli de doute
comme à l'image de ce personnage qui navigue entre amour, jalousie,
alcoolisme et virilité blessée. Autre belles réussites,
les scènes nocturnes en voiture, où l'artificialité
du tournage en studio est pleinement revendiquée, affichée,
et participe à l'atmosphère de réalité glissante
qui contamine le film. Ces passages et la prestation de Daroussin sont
ce qu'il y a de meilleur dans ce film qui, malheureusement ne tient pas
toutes ses promesses. Feux rouges se fige souvent dans
un style « naturaliste glauque » propre à un certain
cinéma français faisant des névroses familiales et
sociales son fond de commerce. Même les trouées fantastiques
ou fantasmatiques finissent par être attendues, correspondant là
aussi à un cliché du cinéma d'auteur contemporain.
On retrouve d'ailleurs au scénario Gilles Marchand, le scénariste
de Harry, un ami qui vous veut du bien et de Lemming,
également réalisateur de Qui a tué Bambi
?, auteur au style tout à fait symptomatique de ce mouvement.
Reste que Feux rouges est un film intéressant
qui parvient ) distiller quelques notes véritablement angoissantes
dans le ronron d'une mécanique scénaristique attendue.
TPS Star : Dimanche 18 octobre à 22.45
et autres diffusions
Still Life (2006) de Jia Zheng Ke
Jia Zheng Ke s'est imposé en quelques œuvres majeures comme
l'un des cinéastes les plus stimulants apparus à la fin
des années 90. Par son incroyable sens de la mise en scène,
du rythme et des cadres (rappelons que son chef opérateur attitré
et plus proche collaborateur est Yu Lik-wai, par ailleurs excellent réalisateur),
mais aussi car il interroge de façon pertinente et sans cesse renouvelée
la question de la friction entre documentaire et fiction. Une question
qui a surgi dès les débuts du cinéma (on pense bien
sûr à Flaherty, mais on peut sans peine remonter aux frères
Lumières) et qui est toujours d'actualité car pas encore
(et c'est heureux) résolue. Pour ce film, Jia Zheng Ke s'est installé
sur les rives du fleuve Yangzi, et témoigne d'un projet monumental
: la construction du barrage des Trois Gorges. Avec ses 2 309 mètres
de largeur, ses 185 mètres de hauteur et sa retenue d'eau de 39
milliards de mètres cube d'eau (sans rien connaître au sujet,
ces chiffres donnent le tournis), ce monstre est le plus grand barrage
hydroélectrique au monde. Et ce monumentalisme n'est pas sans poser
de nombreux problèmes environnementaux et sociaux : le barrage,
c'est 160 sites historiques, une centaine de villes et d'innombrables
villages engloutis. C'est 1,4 millions
de personnes déplacées. Ce projet pharaonique et ses conséquences
sont représentatifs de cette Chine qui entre en grande pompe dans
le capitalisme moderne. Jia Zheng Ke a ainsi réalisé deux
films en 2006 : Dong, un documentaire sur un peintre
(pour résumer en deux mots : le film allant bien au-delà
de ce seul sujet) et Still Life, un film de fiction qui
obtient le Lion d'Or à Venise. Ce dernier raconte l'histoire de
Han Sanming, un ancien mineur qui revient après seize ans d'absence
dans la ville de Fengje pour retrouver sa femme et son enfant qu'il n'a
jamais connu. Mais Fengje, cité qui a plus de deux mille ans, est
aujourd'hui engloutie sous les eaux et sa famille s'est évaporé.
Démuni, Sanming se retrouve obligé de travailler comme ouvrier
sur le chantier, participant ainsi à la destruction programmée
de ce qui était son territoire. Une deuxième histoire s'intercale,
celle de Shen Hong, une jeune femme qui cherche son mari disparu deux
ans plus tôt. Nous sommes toujours au même endroit, mais nous
avons fait un saut dans le temps et on aperçoit maintenant le barrage
rutilant, éclairé à l'occasion de son inauguration.
Jia Zheng Ke montre la destruction opérée par la modernité,
mais en même temps ne se met pas en opposition à ce progrès.
Il y a de très belles choses qui émergent de la vision de
ces bâtiments abattus et de ce nouveau monde qui apparaît.
Mais ce qu'il met en avant, c'est la douleur que ce progrès occasionne
à ceux auquel il devrait être au service. Or la population
chassée, les manœuvres qui sont amenés à raser
leurs propres habitations, ne sont pas ceux qui bénéficieront
des fruits de ce progrès. Le discours est fortement politique,
mais c'est à un tout autre niveau que le film nous emporte, un
niveau instinctif et émotionnel. Jia Zheng Ke nous fait ressentir
l'impossibilité de ses personnages à pouvoir faire quoi
que ce soit contre ce mouvement vorace et destructeur du temps. Les années
passent à toute vitesse, le barrage est terminé en un changement
de plan, alors que les hommes semblent se mouvoir au ralenti. Le cinéaste
nous fait profondément ressentir les sentiments de perte (de la
mémoire d'une civilisation, d'un territoire, d'une famille) et
d'exil. Un exil que les personnages peuvent ressentir alors même
qu'ils sont sur les lieux où ils ont vécu, un exil non plus
géographique, mais temporel, fruit d'une société
qui va plus vite que les hommes qui la compose. Il y a aussi cette capacité
du cinéaste à nous faire traverser la Chine : son passé
(via les fantômes de lieux ancestraux engloutis et le jeu pictural
sur les montagnes, les brumes et les rivières, éléments
constitutifs de l'art classique chinois), le présent (le film est
un fantastique documentaire sur ce qui se joue au moment même de
sa réalisation dans la société chinoise) et le futur
(symbolisé par la vision fantasmatique d'un immeuble-fusée).
Mais cette Chine, il nous la faire traverser en restant constamment à
hauteur d'homme alors même qu'il se trouve en prise avec le monumental
(la figure du barrage mais aussi le film en lui même qui ose mêler
approche historique, sociale, politique, géographique et culturelle).
Si Still Life est un film bouleversant, c'est aussi une
comédie, une fantaisie, un film d'une incroyable poésie,
grisant et envoûtant. La folie de ce lieu, tout ce qu'il porte d'énergie
et de mélancolie mêlés, est à la base un cadre
inespéré de cinéma. Jia Zheng Ke, comme a pu le faire
Rossellini en son temps (on pense beaucoup, forcément, au néo-réalisme)
s'approprie ce lieu et tout ce qu'il transporte avec lui et, avec ce supplément
de grâce propre à l'artiste, le transcende et nous offre
l'un des films les plus singuliers et marquants du début des années
2000.
CinéCinéma Club : Jeudi 22 octobre
à 22.05 et autres diffusions
Antoine Royer vous conseille
Urga
(1991) de Nikita Mikhalkov
Gombo, jeune éleveur mongol, vit avec sa famille au milieux de
la steppe, dans la simplicité et le dénuement. Un jour,
le camion d'un ouvrier russe tombe en panne non loin de chez eux. Gombo
lui porte secours et l'accueille chez lui. Entre ces deux hommes que tout
sépare va naître une étonnante amitié. Avant
de devenir un réalisateur pompier avec beaucoup de moyens et peu
d'idées, Nikita Mikhalkov avait réalisé un certain
nombre de films estimables, dont celui-ci, atypique et bouleversant qui,
sous ses (vrais) airs de film contemplatif, se révélait
une étonnante œuvre de ruptures, à la fois calme et
violente, tendre et dure, drôle et triste, réjouissante et
désespérée... Alors que la première heure
s'attache à décrire avec authenticité et précision
le quotidien de cette famille mongole, dans un échange permanent
avec la nature, offrant à la majestueuse steppe la place centrale
de cette histoire (les plans durent souvent longtemps une fois les personnages
sortis du champ pour capter le mouvement du vent ou les rayons du soleil),
l'irruption de "l'ailleurs" sous la forme de ce chauffeur russe
et le départ pour la "ville" voisine font office pour
l'éleveur Gombo de bouleversement insidieux, en lui révélant
et lui faisant désirer tous ces biens "nécessaires"
(casquette, argent, télé, etc...) sans lesquels il vivait
pourtant mieux. Le réalisme de la première partie laisse
alors place à une mélancolie désabusée, à
une poésie déjà nostalgique d'un présent qui
vit ses derniers instants. Le retour au bercail se fera sous la marque
d'un onirisme violent et inspiré pourtant non dénué
d'humour, qui démontre l'avalement de ces vestiges de pureté
dans la société moderne. Lumineux et enchanteur dans sa
forme, sombre et tragique dans son fond, ce film magique (couronné
d'un Lion d'Or à Venise en 1991), par ce continuel jeu de ruptures
et l'esprit de liberté qu'il inspire, atteint une grâce quasi-miraculeuse,
sa fantaisie triste lui permettant d'imposer sa place dans le cadre fermé
de ces beaux films qu'on n'oublie pas... et qui, au travers de la voix
gorgée d'émotion de ce chanteur russe, nous hantent à
jamais.
CinéCinéma
Club : Dimanche 18 octobre à 11.15 et autres diffusions
Stalag 17 (1953) de Billy Wilder
Après l’échec immérité mais compréhensible
du Gouffre aux chimères, Billy Wilder rebondit
en adaptant une pièce de théâtre ayant connu un grand
succès à Broadway, Stalag 17. Les auteurs, Donald
Bevan et Edmund Trzinski, eux-mêmes anciens prisonniers du stalag
homonyme durant la Seconde Guerre mondiale, y décrivaient avec
minutie le quotidien des prisonniers quand la plupart des films de guerre
des années 50 étaient avant tout axé sur l’héroïsme
ou la comédie. Cette approche originale intéresse Wilder
qui y ajoute très vite sa patte personnelle en se livrant à
un certain nombre de modifications ; la plus importante se trouve dans
la caractérisation du personnage principal, Sefton, un salaud magnifique
comme Wilder les affectionnait. Individualiste forcené, combinard
opportuniste, qui commerce avec les Allemands et utilise ses compagnons
de cellule pour ses propres intérêts, il se retrouve bien
malgré lui au cœur de l’intrigue, en étant contraint
de démasquer l’espion non par patriotisme mais uniquement
pour sauver sa peau de dur à cuire. Pour la deuxième de
ses quatre collaborations avec Billy Wilder, William Holden époustoufle
dans ce rôle ambigu taillé sur mesure (bien que Charlton
Heston ait été un temps envisagé par la production).
Par ailleurs, de l’inévitable dimension théâtrale
du dispositif (un huis clos dans un camp de prisonniers, entouré
par deux évasions), Billy Wilder tire un avantage : en dynamisant
le film par sa mise en scène (mobilité de la caméra,
usage du gros plan, montage enlevé…), il transforme le microcosme
du stalag en un espace scénique bouillonnant où chacun est
contraint, pour survivre, de jouer un rôle, de « faire illusion
» (du chef de camp au plus anodin des prisonniers). Stalag
17 est ainsi un film éminemment wilderien pour cet
aspect « comédie des apparences », où les fantasmes
parviennent à s’imposer à la réalité.
Comme toujours chez Wilder, l’ironie grinçante parvient ainsi
à s’insinuer même dans la plus cruelle des situations,
ce qui alimente le film d’un irrésistible humour noir. Pour
autant, il ne faudrait pas réduire Stalag
17 à sa seule dimension comique - amalgame souvent
induit par la piteuse série Papa Schultz,
dont le protagoniste principal s’inspire partiellement du personnage
incarné par Sig Ruman - tant le grotesque ne se mêle au drame
que pour en souligner la tragique absurdité. Le film est une farce
macabre, où Wilder expose une nouvelle fois son acuité teintée
de cynisme pour montrer jusqu’à quelles extrémités
l’homme est capable d’aller dans de telles circonstances.
Le cinéaste s’avoua toujours assez fier de cette œuvre
qui demeure pourtant encore aujourd’hui injustement négligée...
L’occasion est belle de le reconsidérer à sa juste
valeur : c’est un film superbe.
TCM : Lundi 19 octobre à 09.00 et autres
diffusions
12
hommes en colère (1957) de Sidney Lumet
Sidney Lumet est déjà un réalisateur de télévision
chevronné lorsqu’on lui soumet l’idée de réadapter
pour le cinéma la pièce dramatique de Reginald Rose portée
à l’écran par Franklin Schaffner pour la série
Studio One en 1954. De cette expérience de stakhanoviste
de la chaîne CBS, Lumet avoue lui-même avoir retenu des principes
essentiels ayant conditionné le cinéaste qu’il est
devenu, au premier rang desquels l’efficacité, la précision,
et la discrétion de la mise en scène. Ces trois qualités,
qui en font un cinéaste tout sauf spectaculaire et ont participé
à sa très injuste réputation de réalisateur
impersonnel, étaient déjà perceptibles déjà
dans cette première réalisation pour le cinéma, produite
par le comédien vedette Henry Fonda. Le dispositif dramatique de
la pièce - et du film, qui lui est sur ce point extrêmement
fidèle - est bien connu : les douze jurés d’un procès
pour meurtre sont enfermés dans une pièce pour rendre leur
jugement sur la culpabilité d’un gamin de 18 ans accusé
du meurtre de son père. Le cas est accablant, les indices à
charge se sont accumulés contre le jeune homme, et certains membres
du jury sont déjà prêts à repartir quand un
homme, un seul, le juré n°8, demande à réétudier
certains éléments du dossier. Point par point, il va tâcher
de convaincre les autres membres du jury, non pas que le jeune homme soit
innocent, mais qu’un doute légitime demeure quant à
sa culpabilité. Evidemment, le script de Reginald Rose était
d’une rare efficacité, narrative autant que symbolique, est
le film bénéficie sans nul doute de cette qualité
d’écriture pour instaurer une réelle tension dramatique
autant qu’il ouvre d’innombrables pistes de réflexions
sociales (bien des préjugés culturels, générationnels,
ethniques, sont tour à tour démontés) comme philosophiques
: 12 hommes en colère est moins un film dénonciateur,
à charge contre les dysfonctionnements de la justice humaine, qu’un
essai théorique sur le droit au doute ; il se garde ainsi bien
de conclure, d’une manière ou d’une autre, et l’absence
de cette esbroufe sensationnaliste qui entache bien des films de prétoire
n’est pas la moindre des qualités du film. D’ailleurs,
Sidney Lumet aura l’occasion, dans d’autres films d’explorer
sous d’autres angles certaines des thématiques du film, de
la question de la justice (The Verdict, Find
me guilty…) à celles de l’existence interne
et de la cohésion des collectivités humaines, qu’elles
soient éphémères ou durables (The Group,
Before the Devils Knows You’re Dead…). Sur
ce dernier point, l’émulation intellectuelle autant que les
inévitables tensions entre les jurés sont restituées
par l’interprétation irréprochable d’un casting
100% masculin et 100% parfait (les trois plus virulents partisans du vote
« coupable » en particulier - Lee J. Cobb, E.G. Marshall et
Ed Begley - étant, chacun dans son registre, exceptionnels). Mais
puisqu’un bon scénario et un bon casting ne suffisent pas
forcément à faire un grand film (ce que 12 hommes
en colère est, assurément), attardons-nous pour
finir sur la grande maîtrise de la mise en scène de Sidney
Lumet, parcimonieuse dans ses effets mais d’une minutie d’orfèvre
: par le choix des cadrages autant que par la disposition des protagonistes
à l’intérieur d’icelui ; par une utilisation
pertinente et marquante des gros plans comme des plans larges ; par l’attention
portée à la lumière (le directeur de la photographie
étant le grand Boris Kaufman) ou aux focales (Lumet changeait régulièrement
la longueur de celles-ci pour modifier la profondeur de champ et ainsi
accentuer la sensation de claustrophobie), tout concourt à la dramatisation
de cet instant, et à, d’une certaine manière, son
inscription dans l’éternité. Douze hommes en colère
sont enfermés dans une pièce, et en même temps que
leur vote, c’est l’humanité qui bascule.
TCM : Mardi 20 octobre à 20.40 et autres
diffusions
Le Jour du vin et des roses (1962) de Blake Edwards
L’année suivant Breakfast in Tiffany’s,
Blake Edwards sortit pour la première fois de sa carrière
du registre de la comédie, le temps de deux films : un policier
tendu (Allô, Brigade Spéciale) et un mélodrame
sur l’alcoolisme adapté d’un téléfilm
de 1956, écrit par J. P. Miller, réalisé par John
Frankenheimer et
doté d’une belle réputation aux Etats-Unis, Le
Jour du vin et des roses. C’est le comédien Jack
Lemmon qui souffla à la production le nom de Blake Edwards, car
il pensait le cinéaste capable de corriger la lourdeur mélodramatique
par son style personnel, empreint d’humour noir et d’élégance.
Si le choix d’un réalisateur spécialisé dans
la comédie burlesque pouvait a priori surprendre, il s’avéra
particulièrement pertinent : l’aptitude de Blake Edwards
pour jongler d’un registre à un autre permet au film d’évoquer
on ne peut mieux les sautes d’humeur cyclothymiques des personnages,
qui passent dans une même scène de l’euphorie au désespoir.
Eminemment réaliste, Le Jour du vin et des roses
évite pour autant les écueils du docudrame moraliste, par
la composition de personnages attachants mais irrécupérables,
qui se transmettent leur addiction comme un virus incurable. La séquence
où Joe retrouve Kirsten dans un motel et réalise qu’il
doit se remettre à boire pour se rapprocher d’elle a ceci
de pathétique que le personnage est conscient du potentiel autodestructeur
de sa décision : la complicité du couple devient un vecteur
de son écroulement. Aucun angélisme donc, dans Le
Jour du vin et des roses, qui parvient en plusieurs occasions
à provoquer un véritable malaise en révélant
le mal-être profond des protagonistes : l’expressive séquence
durant laquelle Joe ravage une pépinière à la recherche
d’une bouteille cachée est probablement le sommet dramatique
d’un film extrêmement moderne dans son propos et admirablement
subtil dans son traitement. Pour l’anecdote, rappelons que dix-sept
ans avant Le Jour du vin et des roses, Billy Wilder avait
réalisé Le Poison : les deux films auront
souvent été comparés (quoiqu’ils diffèrent
assez considérablement), mais il nous plaît surtout de relever
que c’est à deux réalisateurs de comédie -
et pas des moindres - que l’on doit deux des plus poignants drames
de l’alcoolisme de l’histoire du cinéma américain.
TCM : Jeudi 22 octobre à 00h55 et autres
diffusions
Franck Suzanne vous conseille
Jackie Brown (1997) de Quantin Tarantino
Jackie Brown est hôtesse de l’air et a quelques heures de
vol derrière elle ; elle travaille pour une compagnie minable,
mais quand on est une femme noire, plus toute jeune et qu’on a déjà
eu affaire à la justice, qu’espérer de plus ? Pour
arrondir les fins de mois, elle transfère des fonds depuis
le Mexique au profit d’un trafiquant d’armes, jusqu’au
jour où les douanes l’arrêtent. Une situation emmêlée
qu’elle va tenter de retourner à son avantage. Après
« Reservoir Dogs » et « Pulp
Fiction », c’est peu de dire que le nouvel opus de
Quentin Tarantino était attendu. Trop peut-être ? Car il
fit plus d’un déçu. Déjà, certains s’étonnaient
de le voir adapter un roman. Mais surtout, d’autres perdirent leur
repères : pas de séquence prégénérique,
un récit quasi linéaire - si on excepte la scène
de l’échange des sacs -, très peu de références
à la culture pulp, que se passait-il ? Pas grand chose, pourtant,
un simple petit changement d’axe, mais essentiel : cette fois, Tarantino
ne s’intéresse pas à des chiens fous, des piles électriques,
mais à ceux qui en ont déjà trop vu : Jackie Brown
ou Max Cherry n’aspirent qu’à souffler, s’arrêter
sur le bord de la route, changer d’air ; les rides se voient sur
leur visage, ils savent qu’ils jouent leur dernier coup. En témoigne
l’un des plans les plus bouleversants du film, celui où Jackie
contemple son reflet dans la glace de la cabine d’essayage. C’est
là une mélancolie qu’on n’avait alors pas l’habitude
de voir chez Tarantino, mais qui donne également tout son prix
au film, dont les images du bouleversant final restent longtemps en mémoire.
Bien entendu, on retrouve les ingrédients des précédents
films : une pittoresque galerie de personnages - Samuel L. Jackson, impeccable,
un Robert de Niro étonnamment sobre - d’inattendues ruptures
de ton, une bande-son parfaite. Et pourtant, « Jackie Brown
» reste un film à part, comme une pause dans sa filmographie,
une envie de s’attarder sur des personnages peut-être plus
réalistes que d’habitude. Tarantino concluait alors - provisoirement
? - une trilogie consacrée à la relecture du Film Noir,
avant de se lancer dans une série de films dont le sujet même
sera le cinéma. Il faut redécouvrir absolument ce film chaleureux,
tendre et subtil.
France 4 : Jeudi 22 octobre à 20:35
Tableau des Notations pour
les films diffusés à la télé !
Cliquez sur le tableau noir pour parvenir à la page du tableau
:

|