Erick Maurel vous conseille

Assurance sur la mort (1944) de Billy Wilder
Le monologue qui ouvre Double Indemnity est celui d’un agent d’assurances, Walter Neff, qui, mortellement blessé par une balle dans le corps, ayant péniblement réussi à regagner son bureau, se met au dictaphone pour y enregistrer sa confession. Ces cinq premières minutes constituant le prologue font ressortir les principaux éléments constitutifs du film noir (mystère, atmosphère nocturne, fatalisme prégnant, ambiance tragique et mortifère…) ainsi que les bouleversements et évolutions que Double Indemnity lui a apporté. Car le troisième film de Billy Wilder change radicalement la donne et, comme Le Faucon maltais de John Huston trois ans auparavant, fait véritablement repartir le genre sur de nouvelles bases, lui ouvrant des espaces narratifs encore inexplorés et ô combien passionnants ! C’est vraiment Assurance sur la mort qui, dans le Film noir, a lancé la mode de la voix off et du flashback pour briser la linéarité du récit policier et du suspense ; suspense qui ne repose plus désormais forcément sur l’identité du coupable (puisque nous le connaissons, ainsi que son échec final dès les premières minutes) mais sur le pourquoi et le comment de l’assassinat. Un brillant exemple de narration, une mécanique hors pair et parfaitement huilée que nous ont concoctée là Billy Wilder et Raymond Chandler d’après un roman sulfureux de James Cain. Billy Wilder avait comme ambition d’arriver à concurrencer celui qu’on appelait déjà "le maître du suspense" et à se hisser à son niveau ; Hitchcock lui-même a avoué après avoir vu son film qu’il avait parfaitement gagné son pari, ne tarissant pas d’éloges sur cette œuvre. On peut même avancer que Billy Wilder fait ici jeu égal avec lui concernant "la direction de spectateurs". En effet, malgré le désamorçage du suspense avant même que l’intrigue ait réellement débuté, et le sentiment d’inéluctabilité qui s’impose d’emblée, le scénario demeure assez puissant pour nous faire croire l’espace de quelques séquences que le destin pourra néanmoins en être autrement. Preuve supplémentaire, malgré l’immoralité et la "froideur mécanique" du couple meurtrier, on désire presque parfois qu’ils réussissent non seulement à accomplir leur méfait mais aussi à s’en sortir ; car, il faut se rendre à l’évidence, nous éprouvons une certaine empathie pour ces "amants diaboliques" liés par l’argent et les sens ! Double Indemnity n’est donc pas qu’un simple exercice de style puisqu’il arrive à faire prendre chair à de vulgaires tueurs sans scrupules. Et assurément, Assurance sur la mort est bien plus qu’un remarquable suspense parfaitement maîtrisé. C’est aussi le récit d’un crime par son assassin, d’un duel d’intelligence entre celui-ci et l’enquêteur (qui n’est autre qu’un de ses supérieurs), le portrait d’une nouvelle sorte de meurtrier qui bouleverse les préjugés d’alors, la volonté d’échapper au style glamour de la production hollywoodienne de l’époque par la description réaliste, ironique et désenchantée d’une descente aux enfers à l’inexorable déroulement et à l’issue fatale. Mais si l’on est arrivé à se passionner pour cette galerie de personnages pas forcément recommandables, c’est, outre la mise en scène suprêmement élégante de Billy Wilder, la superbe photographie très contrastée de John Seitz et la merveilleuse partition aux accents funèbres de Miklos Rozsa, grâce au scénario et aux dialogues d’un géant de la littérature policière qui effectuait à cette occasion son premier travail pour Hollywood : Raymond Chandler. Chef-d’œuvre !
TCM : Mercredi 14 octobre à 20.45 et autres diffusions

Le Nouveau Monde (2006) de Terrence Malick
La Ballade sauvage (Badlands) le faisait pressentir, Les Moissons du ciel (Days of Heaven) venait le confirmer, La Ligne rouge (The Thin Red Line) l’entérinait ; quatrième film seulement en 36 ans, Le Nouveau Monde assied définitivement Terrence Malick au rang des plus grands poètes-peintres-cinéastes de l’histoire du 7ème art. L’histoire vraie des amours de Pocahontas et du Capitaine John Smith, qui, grâce surtout aux studios Disney a été connue du grand public, sert aussi ici de tremplin à une réflexion contemplative sur l’homme en rapport à la nature et à ses semblables. Mais qu’on ne s’y trompe pas, The New World s’adresse avant tout à nos sens plus qu’à notre intellect ; pas de discours puisque Malick réalise surtout un poème envoutant, ample et d’une sensualité de tous les instants ; sa caméra toujours en mouvement, caresse les peaux, les herbes, s’envole dans les cieux, au sommet des arbres, plonge dans les eaux claires, tombe amoureuse de la nature qui l’entoure et de la jeune et époustouflante Q’Orianka Kilcher, superbe actrice très bien secondée par Christian Bale et Colin Farrell, tous deux également parfaits. La magie opère de la première à la dernière seconde pour celui qui aura été hypnotisé par ce film, que l’on ressent paradoxalement à la fois empreint d’une grande liberté et totalement maîtrisé dans ses moindres détails. Chef-d’œuvre porté par un souffle unique qui l’irrigue de bout en bout, par un remarquable montage toute en ellipse et pourtant d’une fluidité étonnante, par une photographie à couper le souffle, et par une utilisation de la musique qui finit de nous terrasser d’émotion. Certes Wagner et Mozart y sont pour beaucoup mais même James Horner, qui ne brille habituellement pas par sa légèreté, sort grandi de sa collaboration avec Malick et nous livre surement sa plus belle partition. Le lyrisme teinté de naïveté du réalisateur emporte tout sur son passage chez ceux qui arrivent à le suivre dans ses envolées. Certains autres ne décollent pas et restent sur le carreau, il faut quand même le savoir. Mais les fans trouvent un seul défaut, et de taille, dans The New World : ils se demandent comment ils vont pouvoir ressentir à nouveau une émotion aussi intense, comment le réalisateur va-t-il lui même pouvoir rivaliser avec un tel sommet. Un sommet à l’image de son final, harmonieux, délicat, bouleversant et touché par la grâce ! Mais trêve de prose dithyrambique qui risque d’en faire fuir certains ; il est très difficile de parler d’un film qui s’adresse avant tout à nos sens, le mieux est de tenter de vous laisser happer par cette œuvre unique.
CinéCinéma Premier : Mercredi 15 octobre à 20.45 et autres difusions

Vers sa destinée (1939) de John Ford
A Broadway, plusieurs pièces de théâtre mettant en scène le jeune Lincoln obtiennent un fort succès dans les années 30. Darryl F. Zanuck pousse alors John Ford à en tourner une version pour le cinéma, mais ce dernier n’est guère enthousiasmé par cette idée. Après avoir lu le scénario de Lamar Trotti, le patriotisme de Ford le pousse finalement à accepter. Le scénario, basé à la fois sur les pièces de théâtre et sur la biographie de Lincoln, a été écrit en coopération étroite avec John Ford qui ne s’impliquera jamais autant dans l’écriture d’un de ses films. Les deux hommes ne s’embarrasseront guère de vérité historique (même si elle est bel et bien présente dans l’ensemble), et ce travail en duo obtiendra un Award bien mérité. Ford et Trotti s’éloignent ici le plus possible d’une hagiographie pompière et grandiloquente. Au contraire, ils signent un film intimiste d’une simplicité qui pourra décevoir qui aurait voulu y trouver un portrait documenté et historique de Lincoln. Comme le titre l’indique, il ne s’agit que d’une petite tranche de vie de l’homme avant qu’il ne devienne une célébrité nationale. Il n’est absolument pas question d’une biographie mais du portrait finement tracé, vigoureux, poétique et vibrant d’un avocat mal dégrossi, composé d’anecdotes pleines d’humour et d’émotion. Il s’agit sans aucun doute d’une des œuvres les plus personnelles de John Ford, très représentative de tout un courant de sa filmographie, l’intimisme poétique et humoristique, humain et respectueux des gens les plus humbles dont la mouvance pourrait être représentée par Le Convoi des braves, Le Soleil brille pour tout le monde ou La Dernière fanfare. Une sorte de transition entre ses films des années 30 avec Will Rogers et ceux qui suivront dans les années 40, l’intimisme des premiers venant se teinter ici d’un lyrisme assez nouveau qui culminera dans ses grands chefs-d’œuvre comme La Charge héroïque. Bert Glennon fait des merveilles à la photo, Alfred Newman nous délivre une composition déchirante et la maîtrise technique de Ford est inattaquable. Il n’est qu’à se rappeler des séquences au bord du fleuve, celles de l’attaque de la prison, du bal, de la veille du verdict pour les accusés, etc., pour se convaincre du génie du cinéaste dans la composition de ses plans et la construction de ses scènes. Une œuvre simple d’une grande noblesse aussi bien sur le fond que sur la forme, dépourvue de la raideur que l’on trouvera dans Dieu est mort, d’une nonchalance bénéfique baignée dans une ambiance poétique et bon enfant, un véritable poème, hommage discret et émouvant rendu à ces familles humbles du vieil Ouest ; œuvre dans laquelle les variations de ton, de la gravité à l’humour le plus trivial, sont parfaitement maîtrisées. Lincoln, que John Ford avait déjà évoqué dans The Prisoner of Shark Island, a été une formidable source d’inspiration pour le cinéaste ; il représentait l’incarnation parfaite qu’il se faisait de l’héroïsme au quotidien et d’un héros serein et plein d’humour, sans autre prétention que sa générosité et son désir de servir la loi. Dans cette Amérique non encore déchirée par la Guerre de Sécession, on parle déjà de démocratie et de liberté !
TCM : Jeudi 16 octobre à 22.35 et autres diffusions

Ronny Chester
vous conseille

Un après-midi de chien (1975) de Sidney Lumet
Des jeunes américains sans expérience sont coincés à l’intérieur d’une banque avec leurs otages après une tentative ratée de hold-up qui devait financer une opération chirurgicale. La police, les journalistes et la foule new-yorkaise, qui prend progressivement parti pour les apprentis cambrioleurs, se pressent en masse autour de l’endroit. Un siège hors du commun commence. Sidney Lumet se saisit d’une histoire vraie et offre à Al Pacino l’un de ses plus beaux rôles. Dog Day Afternoon est bien plus qu’un film à suspense basé sur un fait criminel à grand spectacle. C’est avant tout un constat social très juste sur l’Amérique des années 1970, ses marginaux et leurs aspirations sociales et morales, mais c'est aussi une charge violente contre la manipulation effectuée par les médias (surtout la télévision qui bouscule les concepts de véracité et de distance critique), ainsi qu’un drame humain particulièrement prenant. Lumet connaît sa ville et les différentes institutions de son pays qu’il ne cesse de questionner de film en film (de Douze hommes en colère à La Colline des hommes perdus, de Serpico au Prince de New York, et jusqu'à aujourd'hui). Sa réalisation parvient toujours à conserver son but premier et sa force dramatique au-delà de la multiplicité des points de vue qu’elle doit satisfaire. Pacino, dans le rôle de Sonny Worztik, abat un travail phénoménal : on personnage d’inadapté social acquiert de l’assurance au fil des heures, en tenant la dragée haute aux policiers et aux journalistes, et reconquiert une légitimité qui lui faisait défaut. L’acteur au jeu intense et halluciné atteint un tel niveau d’interprétation que rien ne semble contrecarrer l’aventure extraordinaire que semble accomplir le héros, jusqu’à ce que la réalité sordide vienne le rattraper dans son élan libératoire conformément aux lois de cette tragédie urbaine qui restera dans les annales du cinéma américain. Autour de Pacino, plus bouleversant que jamais, on retrouve le discret et émouvant John Cazale, comédien exceptionnel hélas trop tôt disparu (Le Parrain 1 et 2, Conversation secrète, Voyage au bout de l'enfer), qui interprète à la fois le compagnon et la raison d’exister de Sonny. Voyez et revoyez ce film !
Direct 8 : Jeudi 16 octobre à 22.40

Olivier Bitoun
vous conseille

Bad Lieutenant (1992) d’Abel Ferrara
Junkie, voyeur, corrompu, joueur invétéré... le "Bad Lieutenant" est un personnage pourri jusqu’à la moelle. Représentant de la loi, il est gangrené par le chaos. Une religieuse est violée sur l’autel d’une église. Le Bad Lieutenant est chargé de l’enquête. Elle connaît ses agresseurs mais refuse de les dénoncer. Lui la pousse à parler, parce que boucler une enquête redorerait son blason terni, parce qu’une récompense est offerte pour la capture des violeurs mais surtout parce qu’il désire comprendre ce qui anime la sœur. Lui qui incarne la lie humaine, veut saisir comment on peut toujours avoir la foi après avoir connu l’horreur, comment il est encore possible de pardonner. Après L’Ange de la vengeance, The King of New York et China Girl, Ferrara réalise un nouveau polar torturé. Mais ici il abandonne le lyrisme, le baroque, pour livrer une œuvre sèche, sombre, plongée en apnée dans la fange de l’humanité. Il filme Bad Lieutenant avec un réalisme cru : les scènes de défonce, les heures étirées où le détective se vautre dans son canapé devant un match de base-ball, la façon dont il jouit en humiliant deux jeunes filles... un hyperréalisme percé de visions mystiques que certains considéreront comme des chromos kitsch. Mais pour qui accepte l’outrance dont Ferrara peut faire preuve (on ne répétera jamais assez qu’il est normal de frôler le grotesque lorsque l’on cherche le sublime), l’apparition d’un Christ ensanglanté parvient à bouleverser même les plus athées d’entre nous. Dans le rôle du Bad Lieutenant, Harvey Keitel est proprement hallucinant. Habité par son personnage, possédé par sa folie, il incarne la lutte entre le désir du Bien et les forces incontrôlables qui le poussent vers le Mal. Sa plongée dans le vice est une quête, mais il en a perdu le fil et ne parvient plus à savoir quel en est le but. Sa rencontre avec la nonne redonne un sens à sa vie, lui fait prendre conscience que même lui peut avoir droit au pardon, lui permet d'entrevoir une porte de sortie, une issue qu’il n’attendait plus. La réussite totale de Bad Lieutenant, on la doit aussi au script audacieux de Zoe Lund. Elle a débuté en tant qu’actrice sous la caméra de Ferrara en incarnant la nonne en quête de vengeance de Mrs. 45. Après un long passage à vide au cinéma, elle se consacre à l’écriture. Bad Lieutenant est sa relecture trash des enseignements de la Bible. Le thème peut paraître simpliste, il est juste simple : comment on peut changer de vie, modifier son comportement, donner un sens à son existence, en essayant juste d’être un peu généreux avec le monde. Si le Bad Lieutenant peut y parvenir, lui qui accumule toutes les tares, c’est que tout un chacun peut y arriver. Bad Lieutenant, sous ses allures de polar âpre et dérangeant, est finalement une fable optimisme sur la capacité de l’homme à faire la paix avec le monde et avec soi, à dompter ses démons. Dans la lignée des œuvres de Schrader, Scorsese, Verhoeven ou encore Friedkin, c’est un film passionnant qui plonge dans les forces les plus obscures pour faire ressortir des petits fragments d’humanité. Un chef-d’œuvre.
CinéCinéma Club : Dimanche 12 octobre à 22.50 et autres diffusions

Les Filous (Tin Men, 1987) de Barry Levinson
Dans les années 60, les tôliers font la loi. Ce sont les rois des vendeurs, les pharaons de l’esbroufe. Ils ont du bagout, ils embobinent, leur tenue irréprochable rassure. Spécialistes des revêtements pour maisons, ils sont capables de vendre pour 4 000 dollars de plaques d’aluminium juste en faisant miroiter une hypothétique page dans Life Magazine. Parmi eux, il y a Tilley (Danny De Vito) et B.B. (Richard Dreyfuss), les deux cadors, les légendes du porte à porte. Mais rien ne va plus dans la paisible Baltimore depuis qu’ils se livrent une guerre sans merci pour une histoire de voiture emboutie... Barry Levinson n’est jamais meilleur que lorsqu’il ravive ses souvenirs de jeunesse : Diner, Avalon, Liberty Heights et ces Filous, le plus drôle de tous, sont autant de pépites quelque peu isolées dans une carrière en dent de scie. Dans Tin Men, il se remémore avec nostalgie la figure de ces forts en gueule de tôliers. Des personnages un brin anarchistes qui détonaient dans l’Amérique conservatrice et propre sur elle des petites banlieues WASP de l’époque. Les Filous est un film hilarant, mais entre les scènes de pure comédie, une intense émotion affleure. Levinson est rempli de sympathie pour ses personnages, et il casse la pure routine comique en s’intéressant à leurs vies, leur milieu, leur quotidien. Le film est ainsi percé de digressions, de discussions sur des séries télé, sur la marche du monde, et c’est par ces moments de creux que Les Filous emporte le morceau. Il y a comme un petit miracle qui se produit alors et Tin Men devient l’un de ces films où l’on se sent en famille, où les personnages nous sont si proches qu’on a l’impression de les avoir toujours côtoyés. Si le film démarre comme une comédie pas forcément originale, si les acteurs cabotinent un brin trop, il gagne sans que l’on s’en aperçoive une densité inattendue. Les personnages secondaires prennent vie, les deux larrons turbulents et hâbleurs deviennent complexes et touchants, tout l’arrière-plan sociologique se dévoile. On se croirait chez Woody Allen : même attachement sincère aux personnages, même précision des dialogues, même capacité à parler de l’Amérique par des petites histoires, des petits sujets, par la bande. Les Filous est un film discret, sans star (Danny De Vito n’avait été jusqu’ici remarqué que dans des seconds rôles et Richard Dreyfuss était dans une période de creux artistique), quasi sans intrigue. Et il fait doucement chemin en nous, distille une petite musique que l’on fredonne longtemps après la fin du film. Une petite merveille.
Comédie : Mardi 14 octobre à 20.45

Le Géant de fer (The Iron Giant, 1999) de Brad Bird
Nous sommes en 1957, sur la côté du Maine. Un robot, surgi de l’espace à grand fracas, fait craindre à la population que les soviétiques soient passés à l’attaque. Bientôt, des enquêteurs d’un bureau fédéral sont dépêchés sur place pour retrouver la créature. Hogarth, un enfant de douze ans, le sauve, se lie d’amitié avec lui et se démène pour le cacher aux autorités et à une population effrayée et violente. Hogart et son robot, c’est un peu comme Elliot et E.T., à la différence prêt que son nouvel ami fait dans les vingt mètres de haut... Le Géant de fer est tiré d’un best-seller pour enfants de Ted Hughes. Un livre étrange, Hughes l’écrivant pour parler à ses enfants du suicide de leur mère. Ainsi, le robot géant est pour Hogarth une figure rassurante, un père de substitution, le sien ayant été tué lors de la Guerre de Corée. Le film, très mélancolique, parle du deuil et de la solitude, sujets si peu évoqués dans le cinéma d’animation américain alors que de l’autre côté du Pacifique, un Miyazaki ou un Takahata n’hésitent pas à se les aborder dans leurs chefs-d’œuvre respectifs. Le Géant de fer ressemble ainsi bien plus à un film sorti du studio Ghibli qu’à une production américaine sortie des studios Disney. Pourtant, Dinsey, Brad Bird en vient. Petit prodige de la firme, où il entre à 14 ans grâce à un court métrage d’animation bricolé chez lui, il signe après quelques années d’apprentissage des épisodes pour Amazing Stories (la série lancée par Spielberg) et Les Simpsons. Mais c’est la Warner qui lui donne vraiment sa chance en produisant ce premier long métrage, la firme ayant décidé de se lancer dans le cinéma d’animation, sans grand succès d’ailleurs, leur première production étant un Excalibur de sinistre mémoire et The Iron Giant sortant dans l’indifférence générale. Bird transpose l’intrigue du livre dans les années 50, évoquant l’Amérique de la Guerre Froide, la peur du communisme, la crainte de voir le monde disparaître sous les bombes. Le film rappelle d’ailleurs sur de nombreux points le chef-d’œuvre de Joe Dante : Panique à Florida Beach. Cette transposition est aussi pour le cinéaste l’occasion de multiplier les références à ses passions cinéphiles et de faire une véritable déclaration d’amour au cinéma de science fiction des 50’s. Hogarth, on l’imagine, c’est Brad Bird enfant : passionné de séries télé fantastiques, de romans de science-fiction et de comics, la tête dans les étoiles, émerveillé. Si l’on se régale à plusieurs niveaux de cette merveille du cinéma d’animation, c’est le soin constant apporté aux personnages et à l’arrière-fond social et politique qui font du Géant de fer l’équivalent des plus grandes fictions sur les années 50, l’Amérique et les désastres de la guerre. Si le propos du film est grave (comment une société peut se construire sur la peur, comment l’escalade de la violence peut hypothéquer l’avenir du monde...), le film est parsemé de gags hilarants, est porté par un rythme haletant qui n’interdit pas pour autant la poésie. Malgré un budget très limité pour ce genre de production, Le Géant de fer est une véritable prouesse technique. Doté d’un graphisme magnifique, de décors somptueux, d’une animation d’une fluidité incroyable, Le Géant de fer est un modèle du cinéma d’animation. Il n’y a qu’à voir l’émotion qui nous submerge alors que Bird filme le visage sans expression de son robot géant. Bird parvient à intégrer parfaitement ce personnage entièrement en 3D dans un univers 2D à l’heure même où Disney balbutiait dans l’homogénéisation de ces deux procédés. Il y a toujours chez les grands réalisateurs du cinéma d’animation ce mélange entre la passion de la technique, l’amour du bricolage et la sensibilité artistique, une filiation directe avec le cinéma de Méliès. L’échec du film au box-office (20 millions de dollars de recette aux Etats-Unis pour une production de 50 millions) n’empêchera pas Pixar de remarquer le talent de Brad Bird et de lui permettre de poursuivre sa carrière qui, avec Les Indestructibles et Ratatouille, s’impose comme l’une des plus passionnantes du cinéma d’animation mondial.
Canal + Family : Mardi 14 octobre à 20.50

Klute (1971) d'Alan J. Pakula
L’inspecteur John Klute (Donald Sutherland) enquête sur une disparition et est amené à suivre Bree (Jane Fonda, qui obtint un Oscar pour ce rôle), une call girl qui lui fait découvrir la face cachée de New York. Klute et, on le découvre assez vite, un psychopathe s’engouffrent dans les histoires de Bree, ses fantasmes inventés pour satisfaire ses clients. Ces conversations volées, écoutées en cachette sur un petit magnétophone, font bien sûr écho au scandale du Watergate que Pakula mettra en scène dans Les Hommes du président. Non pas aux évènements mêmes, qui se dérouleront l'année suivante, mais à l'ambiance de la société américaine de l'époque. En effet, Klute, sous ses allures de polar noir, est un film emblématique du cinéma du Nouvel Hollywood, de l’Amérique de la paranoïa, de la remise en question du pouvoir mais aussi de la morale puritaine. Un film qui parle en creux du mouvement contestataire, comme l’implique le choix de Jane Fonda, égérie de ce mouvement. Bree se présente comme une prostituée fière de défier la bonne société, comme une femme libérée. Mais cette liberté est montrée par Pakula comme étant encadrée, placée sous haute surveillance : par des écoutes, par la silhouette du tueur qui apparaît longtemps de dos l’observant de loin, par des cadrages qui la mettent constamment en danger. Bizarrement, Pakula semble aussi au fond de lui contester cette liberté qu’il a donnée à son personnage et Klute est un film qui renoue in fine avec une certaine forme de morale. Pakula semble vouloir dans un premier temps faire le portrait d’une affranchie, mais il lui offre comme horizon une vie de mère de famille et d'épouse modèle. De la même façon, il filme New York comme un repère du vice qu’il conviendrait de nettoyer. Une ambivalence qui est l’un des charmes du film, sort de point de jonction entre un cinéma de gauche contestataire et un cinéma qui rêve d’un certain retour à l’ordre, entre Serpico et L’Inspecteur Harry pourrait-on presque caricaturer. Il est toujours intéressant de découvrir des films complexes, tiraillés entre deux courants, affichant un discours et finalement le contredisant sans même peut être s’en rendre compte. Klute est ainsi un film plus riche qu’un pur pamphlet, un film qui nous parle en creux des contradictions de l’Amérique, qui montre comment un cinéaste américain de gauche conserve au fond de lui un certain attachement à des valeurs, à une morale, comment il est traversé de sentiments ambivalents sur son pays, son passé et ce qu’il est en train de devenir. Gordon Willis signe une photographie splendide, décrit un New York inquiétant à la lisière du fantastique. Pakula utilise la science de son chef opérateur pour jouer sur les contrastes, opposant le paraître et ce que l’on cache. Il y a New York ville métallique, ordonnée, lisse et il y a le New York de l’ombre, du clair-obscur, des perspectives hallucinées, des lieux étranges et secrets. Vision schizophrénique de la ville qui symbolise celle de la société américaine. Avec cette deuxième réalisation, Pakula se plaçait comme l’un des réalisateurs à suivre du cinéma américain des années 70. A Cause d’un assassinat et Les Hommes du président allaient bientôt confirmer son talent, formant un passionnant triptyque (auquel il conviendrait d’ajouter L’Affaire Pélican) sur l’Amérique, ses démons et ses contradictions.
CinéCinéma Star : Vendredi 17 octobre à 00h00

François-Olivier Lefèvre vous conseille

Misery (1990) de Rob Reiner
Ecrivain à succès, Paul Sheldon doit sa renommée au personnage de Misery Chastain. Misery est l’héroïne d’une série de romances à succès à laquelle Paul décide de mettre fin. Pour ce faire, il rédige un dernier tome des aventures de Misery dans lequel elle décède. Quelques temps plus tard, le romancier voyage en montagne où il est victime d’un accident de voiture. Il est alors recueilli par l’étrange Annie Wilkes. Annie est infirmière mais, surprise, elle est également l’une des plus ferventes admiratrices de Misery Chastain. Elle lit alors le script du dernier opus rédigé par Paul et devient quasiment folle lorsqu’elle apprend le décès de son héroïne. Annie décide alors de séquestrer Paul afin qu’il écrive une suite intitulée Le retour de Misery. Le cauchemar de Paul ne fait alors que commencer... Adapté d’un roman de Stephen King, Misery est l’un des plus grands succès au box office de l’année 1990. Il faut dire que ce huis-clos met à rude épreuve les nerfs du spectateur et le tient en haleine avec une rare efficacité pendant toute la durée du récit. En lorgnant du côté de Shining (on y retrouve un écrivain enfermé dans un espace clos et entouré de neige), Misery joue habilement avec nos peurs les plus primaires parmi lesquelles l’enfermement, la violence physique et la crainte du sexe opposé. A ce propos, le personnage d’Annie est absolument terrifiant. Véritable force de la nature, cette infirmière démente et violente incarne la femme castratrice par excellence. Ici, il n’y a plus de sexe faible ou alors c’est celui de l’homme. La femme est puissante, dominatrice, tandis que l’homme est humilié, dépossédé de toute sa virilité, de sa force, du pouvoir que lui confère une société encore trop machiste.bPonctuée par quelques scènes particulièrement éprouvantes (après Misery vous ne regarderez plus vos chevilles comme avant !), le film se présente comme une lente montée en tension, un train fou dans lequel le spectateur prend place sans pouvoir en descendre. Car si Misery fait peur, il est avant tout un récit à suspense remarquablement bien mené. Il faut dire qu’en adaptant un roman de Stephen King, Rob Reiner ne prenait pas trop de risques. De plus, le cinéaste (qui avait déjà adapté le romancier dans le remarquable Stand by Me) s’est entouré d’un scénariste surdoué pour signer le script du film. En effet, c’est William Goldman qui est ici à l’œuvre. Pour ceux qui l’auraient oublié, Goldman n’est autre que le scénariste de quelques chefs-d’oeuvre parmi lesquels Butch Cassidy and the <sundance Kid, Marathon Man, The Princess Bride ou Les Aventures d’un homme invisible réalisé par John Carpenter. Ici, il signe un véritable travail d’orfèvre, où il distille avec soin ses effets dramatiques sans jamais nuire à son intrigue. Côté réalisation, Rob Reiner n’est pas non plus un novice. Cinéaste touche à tout, il a réussi avec autant de succès dans la comédie (When Harry Met Sally, This is Spinal Tap), le drame (Stand by Me) ou le thriller militaire (Des hommes d’honneur). Avec Misery, il fait une nouvelle fois preuve de tout son savoir-faire avec notamment une excellente direction d’acteurs. De ce point de vue, il est plutôt bien servi avec James Caan et Kathie Bates en tête d’affiche. Caan retrouve ici un grand rôle et incarne à merveille le personnage de Paul. Il est fabuleux dans ce rôle de mâle terrorisé et participe énormément à l’empathie que le spectateur ressent à son encontre. A ses côtés, Kathie Bates signe tout simplement le rôle de sa vie. Récompensée d’un Oscar pour sa performance, elle est tout simplement éblouissante. Capable de jouer sur la dualité de la personnalité d’Annie avec une facilité déconcertante, elle pousse son personnage aux extrêmes et signe une performance dont elle a encore bien du mal à se défaire aujourd’hui ! Pour compléter le tout, on trouve quelques seconds couteaux de qualité avec Richard Farnsworth (le Alvin Straight de David Lynch) et surtout Lauren Bacall !! On pourrait encore parler longtemps des qualités du film, en évoquant par exemple la photographie de Barry Sonnenfeld, mais arrêtons-nous ici pour vous laisser savourer ce fleuron du thriller des 90’s. MISERY IS ALIVE, MISERY IS ALIVE !
CineCinema Frisson : Lundi 13 octobre à 20.45 et autres diffusions

Franck Suzanne vous conseille

Tournage dans un jardin anglais (2005) de Michael Winterbottom
La Vie et les opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne peut être considéré comme le premier roman post-moderne. Si ce n’est qu’il a été écrit deux siècles avant l’invention du modernisme. Pourtant, tout est là : narration auto-consciente, rupture avec la tradition fictionnelle, effets de style ostentatoires : la mort de l’un des personnages est suivie d’une page noire, tandis que le narrateur, s’avouant impuissant à effectuer une description, laisse une page vide afin que le lecteur y écrive ce qu’il souhaite. Surtout, ce roman est une quasi négation de son titre, car on y parle d’à peu près tout sauf de Tristram Shandy. Moralité : la vie est tellement riche et si peu logique que la fiction ne peut en rendre compte avec fidélité. Comment, dès lors, adapter ce projet fou au cinéma ? "Tout simplement" en admettant que cela est impossible et en faisant de cet aveu le moteur narratif du film ; ainsi, à la manière de Karel Reiz et Harold Pinter adaptant Sarah et le lieutenant français de John Fowles, le très éclectique Michael Winterbottom nous présente le tournage de ce projet impossible. On suit donc les attermoiments d’une équipe dont les options artistiques divergent largement... car chacun a son opinion sur le livre et ses scènes préférées. Le toujours excellent Steve Coogan campe ici un triple rôle : Tristram Shandy - "à partir de 18 ans" -, Walter Shandy, le père, et... Steve Coogan, empêtré dans une paternité nouvelle et mal assumée, des écarts sentimentaux plus ou moins glauques, et un complexe de taille par rapport à ses partenaires. Comme d’habitude, il est impeccable en Roger Moore prolétaire. Mais vous apprécierez également les performances de Ian Hart en scénariste obsessionnel, de Stephen Fry en professeur de littérature, et de Gillian Anderson en star bankable coupée au montage. Un petit bijou de comédie anglaise, ignorée lors de sa sortie, à ne pas rater.
CineCinema Club : Samedi 11 octobre à 14.40, Mardi 14 octobre à 16.10, Mercredi 15 octobre à 10.20

Antoine Royer vous conseille

La Planète des singes (1967) de Franklin J. Schaffner
Tandis que la chaîne Sci Fi entreprend en ce mois d'octobre un retour intégral sur la saga, rendons hommage à ce premier opus, évidemment inégalé par ses suites ; en tout état de cause, il est des films qui, au fil du temps, à force de diffusions télé, de références ou citations dans d’autres œuvres, voire d’évocations extra-cinématographiques, à force d’institutionnalisation pourrait-on dire, ont été tellement « vus » qu’on en oublierait presque de les regarder, sont devenus de tels « classiques » qu’on ne sait même plus à quel point, en fait, ce sont de grands films. Sans commettre, à l’instar d’un éditeur malveillant, l’incommensurable bêtise d’en dévoiler trop, on saura présumer que tout un chacun connaît l’essentiel de cette intrigue, adaptée assez fidèlement - du moins dans sa première partie - du roman éponyme de Pierre Boulle, qui voit un engin spatial américain se perdre dans l’espace-temps pour atterrir sur une planète dominée par les singes, et où les humains, primitifs et dénués de langage, sont réduits à l’esclavage. Evidemment, le film offre de multiples degrés de lecture, étant tout à la fois un palpitant film d’aventures soutenu par l’énergie virile de Charlton Heston (et d’une grande violence par instants) et une parabole historique évoquant, en pleine Guerre Froide, le risque d’auto-anéantissement de l’humanité et, en filigrane, le péril atomique. Mais bien plus que cette tension savamment distillée par un Franklin Schaffner qu’il serait temps de considérer autrement que comme un « habile faiseur » au service des studios, bien plus que cette fin mythique, ce qui apparaît le plus marquant aujourd'hui, ce qui fait à la fois la grande force du film et sa sidérante modernité (voire même plus, tant il est semble-t-il encore en avance sur l’époque contemporaine de ce point de vue), réside dans son approche philosophique des relations inter-primates. En ne se contentant pas d’une simple et anecdotique inversion des rôles mais en soumettant l’idée que, comme beaucoup de notions créées par l’homme et dès lors assimilées comme des vérités établies, la supériorité de l’homme au sein du règne animal n’était peut-être qu’une question de point de vue, La Planète des singes invite à l’humilité, à l’autocritique et à l’introspection. Ainsi, l’attitude bornée et obtuse de Zaïus, qui refuse d’admettre « l'évidence » des preuves que lui soumet Taylor, révolte d’autant plus qu’elle nous renvoie, par miroir, aux propres limites de notre champ de compréhension de l’Autre. Cependant, le film se clôt sur une impasse idéologique, en laissant les deux théories dos à dos, et diffère ainsi du livre, non dans l’irrésolution d’un conflit qui ne se résoudrait que dans l’acceptation de ce que l’orgueil humain ne saurait tolérer (dans le livre, il est manifeste que le singe a évolué jusqu’à dépasser l’homme), mais dans le constat désespéré qu’en tout état de cause, l’homme est seul responsable de sa perte. Ainsi le film aura gagné en impact visuel et en violente amertume ce qu’il aura perdu en équilibre philosophique, choix en quelque sorte légitimé par sa carrière et l’acquisition ô combien méritée auprès du public d’un statut de Classique. En définitive, si ce conseil ne cherche donc pas forcément à faire découvrir La Planète des singes (bienheureux ceux qui sauront encore le découvrir aujourd’hui en étant resté vierge d’informations), il s’agit tout de même d’inviter les plus modérés dans leur avis à tenter de jeter un œil frais sur ce qui demeure, quarante ans après, à la fois un grand divertissement hollywoodien et l’un des plus fabuleux films d’anticipation de l’histoire du cinéma.
Sci Fi : Samedi 11 octobre à 16.15 et autres diffusions

La Rue rouge (1945) de Fritz Lang
A la suite du succès, public et critique, rencontré par La Femme au portrait - et pour ne plus être soumis à l’autorité de ces producteurs qu’il aimait si peu - Fritz Lang fonda avec son actrice principale Joan Bennett et le mari de celle-ci, son ami et néanmoins producteur Walter Wanger, une compagnie indépendante de production. Ayant appris qu’Ernst Lubitsch avait acquis les droits de La Chienne de Jean Renoir mais renonçait à en réaliser lui-même le remake, Fritz Lang reprit le flambeau pour en transposer l’action à Greenwich Village, le quartier des artistes de New York, l’objectif n’étant pas de faire une copie du film français, mais bien d’en adapter l’intrigue à l’atmosphère particulière du quartier. Pour ce faire, et conférer plus d’impact à un itinéraire éminemment tragique, Lang et Dudley Nichols, son co-scénariste, décident de réécrire en profondeur leur protagoniste principal : tandis que les premières minutes de La Chienne décrivent Legrand comme un pochetron qui est la risée de ses collègues, la scène d’ouverture de La Rue rouge tend à valoriser Christopher, ce petit homme humble, peintre amateur, besogneux mais respectable, honoré par ses collègues et son patron paternaliste dans une soirée arrosée à la suite de laquelle il rencontre une jeune femme, Kitty, dont il tombe amoureux et qui l’entraîne dans un engrenage fatal. Le film s’ouvre ainsi dans une ambiance de réalisme social, mais déjà teinté d’un pessimisme et d’une amertume qui ne feront que s’amplifier ensuite. En effet, La Rue rouge est un film sombre, cruel, où l’ironie légendaire de Lang s’exprime bien moins dans la causticité que dans le désenchantement (dans La Rue rouge, le mensonge est roi et la vérité perpétuellement négligée). Le parcours de Christopher est irrévocable, et quand bien même le personnage chercherait à devenir enfin acteur de sa propre vie, le destin le ramènera à son insignifiant statut, celui d’un personnage avili, constamment « de trop », progressivement dépossédé de tous ses biens, y compris les plus impalpables. Quelque part, on est en droit d’estimer qu’il y a beaucoup de Lang lui-même dans Christopher, ne serait-ce parce que La Rue rouge est son premier film véritablement indépendant et que le cinéaste avait des fantômes à exorciser. Sensiblement du même âge que son personnage, Lang avait lui même été peintre, était très probablement amoureux de Joan Bennett (dont il était selon une rumeur persistante l’amant) alors que celle-ci était mariée à un producteur, et il avait depuis son arrivée aux Etats-Unis été obligé de lutter contre le système hollywoodien et, quelque part, de se compromettre pour arriver à créer selon sa propre vision, jusqu’à la névrose, jusqu’à l’auto-destruction. Pour cette raison, le parcours pathétique du personnage devient véritablement touchant, jusqu’à un épilogue qui ne doit pas être vu comme un jugement du cinéaste tout-puissant sur sa créature imaginaire, mais probablement plus comme un constat personnel d’une grande mélancolie. Film éminemment moral (ce que La Chienne n’était pas), qui prolonge la réflexion langienne sur la culpabilité jusqu’à placer lors d’une séquence impressionnante le spectateur au sein même du tribunal, le plongeant dans l’inconfort extrême de ses considérations sur l’illusion et la relativité de la justice des hommes, La Rue rouge ne mérite pas l’indifférence dont il a longtemps été victime, tombant dans le domaine public et souvent ignoré par les exégètes. C’est une œuvre majeure de plus dans la filmographie de l’un des cinéastes les plus méticuleusement (et brillamment) attachés à disséquer nos rouages intérieurs.
CineCinema Classic : Dimanche 12 Octobre à 20.45 et autres diffusions

Mystery Men (1999) de Kinka Usher (premier cinéaste de l'index ayant un nom de famille commençant par un U, dites donc...)
Un fakir habile qui lance des cuillères parce que les couteaux, il n’y arrive pas. Un jeune homme qui devient invisible à condition qu’on ne le regarde pas (sic). Un troisième larron qui manie la pelle comme nul autre. Sans oublier celui qui devient d’une force étourdissante quand il est en colère mais qui ne parvient jamais à s’énerver. Tels sont quelques uns des bras cassés qui composent la fine équipe des Mystery Men, convaincus qu’ils sont des super-héros mais qui peinent à le prouver dans une ville de Champion City dominée par Capitaine Admirable. Mais lorsque l’Admirable héros est éliminé par son ennemi de toujours, le terrible Casanova Frankenstein, le seul espoir de l’humanité repose désormais sur leurs épaules... Sorte d’ancêtre des films du Frat Pack (Dodgeball, Anchorman, Les rois du patin...), avec lequel il partage cette inclinaison vers la parodie sans jamais y succomber totalement (en plus de la présence de Ben Stiller), Mystery Men repose donc sur cette loufoque galerie de personnages (au départ issus de l’imagination du dessinateur Bob Burden) tous plus stupides les uns que les autres, entremêlant la dimension mythologique du film de super-héros à la piteuse condition de ces ineffables losers (le Fakir Bleu est bridé par une mère possessive tandis que La Boule traîne son complexe oedipien, et que La Pelle a une famille à nourrir). Si le prétexte est bien maigre et impose donc ses limites au film, il est tout de même assez réjouissant de voir comment la plupart des figures imposées du film de super-héros sont ici détournées pour le simple plaisir de situations décalées et bien souvent hilarantes : entre les discussions entre Frankenstein et Admirable qui tournent au non-sens, les sentences mystérieuses du Sphinx et une galerie de méchants haute en couleur, Mystery Men ne lésine pas sur les moyens, spectaculaires et comiques, pour alimenter son moteur à bêtises, bien aidé en cela par un prestigieux casting (dans lequel Geoffrey Rush, en génial cabotin qu'il sait être, compose un régal de méchant cartoonesque). Ceci étant, quelques idées émergent parfois avec une réelle poésie de l’absurde, comme cet arsenal à « armes non létales » imaginé par le Docteur Heller, incarné par un Tom Waits lunaire comme jamais, incitant donc à l’indulgence pour une intrigue par ailleurs cousue de fil blanc (rien à voir avec l’homme-araignée). Et puis, honnêtement, un film dans lequel Paul Reubens (ex-Pee Wee) incarne un personnage boutonneux dégoûtant nommé Le Spleen, dont l’arme secrète est d’asphyxier ses ennemis à la seule force de ses flatulences, peut-il être fondamentalement (c’est le cas de le dire) mauvais ?...
France 4 : Jeudi 16 octobre à 20.45



LES CONSEILS DES COLLABORATEURS ET DES LECTEURS


Jordan White
vous conseille

Flicka (2006) de Michael Mayer
La jeune Katie revendique la propriété d'un cheval sauvage et tente de prouver à son père qu'elle sera capable un jour de diriger le ranch familial. Petit film par ses moyens, mais très beau film quant à sa richesse de scénario et de mise en scène, Flicka fait partie de ces oeuvres qui parviennent à se frayer un petit chemin jusqu'à nous pour nous toucher en plein coeur. Une histoire à priori simple, se déroulant dans le Wyoming, Etat pas forcément le plus connu des Etats-Unis, dans un ranch familial entouré d'hectares de forêts et de lacs. Un lieu photogénique par excellence que la caméra du réalisateur vient scruter tout en lui laissant le temps d'épouser les enjeux du récit qui demandent des plans en grand large, ce que la mise en scène parvient à capter sans aucun problème à la fois par sa fluidité mais aussi et avant tout par l'utilisation du format Scope. Magnifiés, les paysages nous donnent une idée de dépaysement tout en montrant une recherche d'apaisement alors même que le sujet du film est la captation de la colère et la canalisation d'une forme de violence. Dans le rôle de Katy, fille du père propriétaire du dit ranch, Alison Lohman (elle a vingt-neuf ans mais en paraît dix de moins) est éblouissante de naturel. Jeune fille à la fois imaginative et pugnace, elle impose dès les premières secondes, lors de son apparition, une douceur et une candeur adolescente auxquelles on peut ajouter une tenacité et une hardiesse remarquables et remarquées. Décidée à monter une jument réputée indomptable, la jeune Katy fait tous les efforts possibles pour s'en approcher et réaliser son rêve : l'élèver comme les autres cheveaux réputés moins difficiles. La confrontation homme / animal est beaucoup plus nuancée et intelligente que ce à quoi on peut à priori s'attendre. Les a priori sont aussi faits pour tomber. La colère de la jeune adolescente et sa ferveur mêlées pour atteindre son objectif rejoignent en quelque sorte l'hypersensibilité d'une jument élevée dans la nature sans garde-fou, sans dressage. Les deux natures parviennent à se fondre, l'une, humaine, s'entichant pour l'autre, animale, alter-ego dans son coeur. Sans évoquer l'anthropomorphisme puisque l'animal ne parle pas, on peut évoquer un apprentissage de la catharsis jusqu'à son plein accomplissement dans le final. La figure de l'adolescente sauvage et éternelle rejoint celle de l'animal laissé à sa condition de naissance qui apprend à se laisser approcher, caresser puis éléver. Le pari semble fou, mais il parvient à devenir réaliste au fur et à mesure, tant l'amour de l'une pour l'autre explose à l'écran, évident. Les parents, dont la maman incarnée par Maria Bello, apportent quant à eux la touche de sensibilité et le regard adulte nécessaire, sans tomber dans le carcan de l'affrontement systématique qui aurait plombé la narration. Au contraire, l'amour croit et illumine ce film. Le Wyoming est filmé dans sa singularité, on y voit la vie quotidienne au niveau de l'entretien du ranch comme celui des chevaux : pansage, tonte, parrage et ferrure. Un travail minutieux qui parlera à toutes celles et ceux qui ont grandi avec des destriers ou des montures à leurs côtés. Et un travail qui plaira aux autres spectateurs. Même si le film évoque les conflits générationnels et aborde la question de l'indépendance et de la tradition familiale via l'héritage, il n'est pas plombé inutilement par des dialogues à répétition sur la fougue de Katy ou encore sur le choix de son frère. Les parents dialoguent et aiment leurs enfants. Cela peut paraître évident à écrire, ou plutôt ça semble couler de source, mais le ton n'est pas pesant à l'inverse de certains films qui ont choisi de traiter cette question des rapports père / fille ou père / fils et qui se lâchent niveau rancoeur. On assiste aussi à des concours de rodéo, avec la captation de concours country ainsi que celle de véritables participants à ces épreuves de domptage qui font fureur aussi bien au Wyoming qu'au Texas. On y verra Katy, grimée en garçon manqué, cheveux plaqués contre la nuque et traces de charbon sur le visage, se livrer à son exercice préféré : surprendre tout le monde et se donner les moyens de ses ambitions. Résolument positif et optimiste, Flicka évite le piège du film béat de son sujet qui idéalise tout, en montrant une famille solidaire dans l'épreuve comme dans les joies de la vie, et remplit plus que son contrat. Il est beau, chaleureux, porté par d'excellents interprètes et une BO entraînante. La photo est magnifique : contrastée, solaire, mordorée. Plus qu'une surprise, un très beau film à la fois simple et attachant.
Canal+ Family : Samedi 11 octobre à 20.50 et autres diffusions

 


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