| Erick
Maurel vous conseille
La
Belle de Moscou (Silk Stockings, 1957) de Rouben
Mamoulian
A Paris, le réalisateur hollywoodien Steve Canfield (Fred Astaire)
décide d’embaucher Boroff, musicien russe, pour écrire
la musique de son prochain film, une adaptation musicale du Guerre
et paix de Tolstoï. Cependant, les autorités soviétiques
pensent qu’il est grand temps pour ce dernier de rentrer au pays,
un trop long côtoiement avec la société capitaliste
risquant de laisser des marques indélébiles. Elles envoient
pour le ramener trois commissaires prêts à tout pour mener
à bien leur mission. Succombant au charme du mode de vie occidental,
ils pensent à devenir à leur tour des dissidents. La jeune
mais rigide Nina Yoshenko (Cyd Charisse), Ninotchka pour les "camarades",
est dépêchée pour rapatrier tout ce petit monde à
Moscou (voire en Sibérie s’ils contestent)... Version musicale
du Ninotchka de Lubitsch, La Belle de Moscou
est aussi le dernier film de Rouben Mamoulian et marque également
la dernière apparition de Fred Astaire dans une comédie
musicale avant La Vallée du bonheur (Finian’s
Rainbow) de Francis Ford Coppola à la fin des années
60. L’acteur-chanteur-danseur est parfait dans ces trois fonctions
et reforme avec le même bonheur un couple très convaincant
avec Cyd Charisse qui trouve peut-être ici l’un de ses meilleurs
rôles (avec ceux dans Brigadoon
et Party Girl). Dès qu’ils se retrouvent
tous les deux et surtout lorsqu'ils se mettent à danser, c’est
à nouveau un véritable enchantement ; les numéros
All of You, Fated to Be Mated et Paris Love Lovers
sont ainsi de véritables petites bulles de champagne. Mais la séquence
la plus marquante, et qui mérite à elle seule la vision
du film, est le déshabillage et rhabillage de Cyd Charisse dans
sa chambre d’hôtel ; un instant de grâce et de bonheur
non dénué d'un puissant potentiel érotique. «
Je disposais des deux meilleurs danseurs du monde et ce qui me passionna
fut de donner à la danse une importance plus grande qu'à
l'action proprement dite (...) La progression psychologique et
dramatique n'existait que dans les ballets. C'est en dansant que les personnages
prenaient conscience de telle ou telle chose et les ballets n'étaient
pas du tout conçus comme des moments de simple spectacle »
disait la réalisateur lors d’un entretien donné à
Jean Douchet et Bertrand tavernier pour Positif. La vision du film nous
le confirme mais c’est aussi là que le bât blesse,
car les séquences non musicales paraissent du coup ternes et l’entrain
exagérément forcé. Nous ne retrouvons ainsi qu’à
de trop rares instants le charme et la magie de la plupart des comédies
musicales de l’âge d’or de la MGM produites par Arthur
Freed, faute sans doute à un scénario sans consistance et
parfois indigeste ; ce n’est pas tant l’amusant anticommunisme
primaire du film qui se révèle gênant mais les scénaristes
de Lubitsch avaient trouvé des voies plus fines et plus drôles
pour faire passer la pilule. Au final, un film inégal à
l’image de la mise en scène de Mamoulian ; alors que le cinéaste
arrive à nous rendre quelques séquences musicales franchement
aériennes, à côté de cela on le sent parfois
indécis et en fin de compte bloqué quant à la façon
de mener et d’en filmer d’autres. Tour à tour inspiré
(la première séquence filmant uniquement les pieds de Fred
Astaire) ou engoncé, le spectateur ressent à peu près
la même chose mais sort néanmoins de la séance le
sourire aux lèvres grâce au couple vedette et à la
partition entrainante et très réussie de Cole Porter.
TCM France : Dimanche 28 juin à 20.45
et autres diffusions
L'Argent (1928) de Marcel L'Herbier
Le puissant banquier Nicolas Saccard frôle de peu la faillite après
que l’un de ses concurrents les plus tenaces, Alphonse Gundermann,
l’a contré lors de spéculations boursières
portant sur l’augmentation du capital de son établissement
financier, la Banque Universelle. Acculé à la ruine, il
rebondit immédiatement en jouant avec audace son va-tout sur Jacques
Hamelin, honnête homme désargenté qui a conçu
un nouvel avion et qui possède une option sur des terrains pétrolifères
en Guyane qu’il espère faire fructifier. Mais si la jambe
gainée de soie de la belle Lise, jeune épouse d’Hamelin,
ne lui avait pas tapé dans l’œil, le financier ne se
serait surement pas engagé dans ce boursicotage hasardeux qui lui
fait pourtant très vite remonter la pente... « Les œuvres
adaptées sont un simple matériau dont on peut tirer ce qu’on
veut » a dit un jour Marcel L’Herbier. Ce
qui fait qu’il ne s’est pas senti gêné une seule
seconde pour moderniser et remodeler à son gré le livre
de Zola, transposant l’intrigue, censée se dérouler
sous le Second Empire, dans les années 1920. Nous ne saurions lui
donner tort, ni dans son idée ni dans sa démarche. Peu avant
que Wall Street s’effondre et que Stavisky défraie la chronique,
L’Herbier nous plonge déjà dans les magouilles financières
et nous dépeint le monde de la Bourse, en proie à la fièvre
du profit, comme une vaste fresque puissante et impitoyable. Son principal
propos n’est cependant pas d’écraser de son mépris
une société capitaliste décadente, ni de montrer
du doigt la vénalité du pouvoir (même s’il en
est évidemment bien question), mais de brosser le portrait d’un
véritable prédateur humain obnubilé par sa passion
pour l’argent et pour les femmes. Malgré le fait qu’il
soit le personnage certainement le plus vil du film (filmé très
souvent en contre-plongée pour le rendre encore plus imposant),
Saccard n’en est pas moins le plus attachant car le plus humain
avec ses désirs et turpitudes, ceux qui l’entourent faisant
plus penser à des pantins que l’argent fait se muer alors
que lui fait muer l’argent. Pierre Alcover dans le rôle d’un
Saccard est tout simplement prodigieux et le film peut ainsi quasiment
reposer sur ses fortes épaules, même si le reste du casting
est parfaitement bien dirigé par le réalisateur qui arrive
la plupart du temps à ne pas les faire "surjouer". Notons
donc de belles prestations, à ses côtés, d’Alfred
Abel, Brigitte Helm et Mary Glory qui font que L’Argent
n’est pas seulement une étonnante réussite plastique
mais propose aussi dans le même temps des individus de chair et
d’os, l’esthétique ne prenant pas le pas sur l’intrigue
mais la servant au contraire, les recherches de L’Herbier durant
la décennie trouvant un aboutissement par le fait de leur utilisation
plus discrète, englobées dans un tout sans jamais écraser
l’aspect "humain". La modernité de la mise en scène
comme but premier, tel n’était plus l’envie du réalisateur
; ce qui fait que ce film a moins vieilli que certains de ses films précédents
car malgré tout ce qu’on a pu dire, soit plus "classique",
les boursoufflures avant-gardistes ont été évacuées.
Pour nous dépeindre cette sarabande effrénée de l’argent,
L’Herbier a bénéficié au départ d’un
budget de superproduction de trois millions de francs, qui se monta au
final à deux de plus au désespoir des producteurs. Il n’a
donc pas lésiné sur les moyens, allant jusqu’à
utiliser jusqu’à 2000 figurants et une dizaine de caméras
pendant trois jours pour filmer sur les lieux mêmes, sous la coupole
du Palais Brongniart, les fameuses scènes de cotation en bourse
qui en disent mieux qu’un long discours sur la frénésie
financière. Les décors de Meerson et Barsaq sont gigantesques
tout en restant gracieux et assez sobres, les costumes sont magnifiques
et la photo est extrêmement stylée. Quant à la mise
en scène proprement dite, elle fait preuve d’une assez grande
virtuosité technique, par de magnifiques mouvements d’appareil
à l’aide d’installations étonnantes. Henri Fescourt
s’émerveillait de « ces jongleries du panoramique,
du travelling en va-et-vient constant, de la caméra portative
» mais le film subit un terrible échec financier, critique
et public. Les spectateurs d'aujourd'hui vont pouvoir redonner sa chance
à ce film d'une grande modernité.
Arte : Lundi 29 juin à 23.15
Capitaine
sans peur (Captain Horatio Hornblower, 1951)
de Raoul Walsh
A la suite d'une dangereuse mission en Amérique du Sud, le capitaine
Hornblower (Gregory Peck) rentre en Angleterre avec à son bord
Lady Barbara Wellesley (Virginia Mayo), belle jeune femme qu'il a dû
soigner durant une grande partie du voyage. Ils tombent d’ailleurs
amoureux l'un de l'autre mais le problème est qu’ils ne sont
pas libres : lui est déjà marié et elle doit épouser
l'amiral Leighton. A son arrivée, Hornblower reçoit de ce
dernier un nouveau commandement, celui du vaisseau le "Sutherland"
qui doit participer au blocus des ports français. En attendant,
de passage chez lui pour s’y reposer, une très mauvaise nouvelle
l’attend à domicile... Ecrite par C.S. Forester durant une
période d’une vingtaine d’années s’étendant
de 1937 à 1958, la saga Hornblower comprend dix romans dont trois
ont été condensés pour en faire le scénario
du film de Raoul Walsh. Cette œuvre romanesque est aujourd’hui
considérée à juste titre comme l’un des classiques
de la littérature d’aventures anglo-saxonne ; pour l’anecdote,
elle comptait Winston Churchill parmi ses premiers plus fervents admirateurs.
C’est dans l’intention d'utiliser d'importants capitaux "gelés"
en Angleterre, que la Warner entreprit de produire le film dans ce pays
d’où la très forte participation d’acteurs britanniques
au sein du casting de seconds rôles. De nombreux extérieurs
furent aussi tournés en France à Villefranche-sur-Mer, le
responsable de la seconde équipe étant non moins qu’Edmond
T. Gréville. Cette formidable réussite que constitue Capitaine
sans peur a bénéficié d’un budget
conséquent qui se répercute à l’écran
notamment lors de fabuleuses et titanesques batailles navales parfaitement
reconstituées ; on s’y croirait presque d’autant que
l’aspect carton-pâte que l’on aurait pu craindre est
globalement absent. Grâce à cette manne financière,
l’équipe a pu aussi bénéficier de la possibilité
de tourner le plus possible en décors naturels, ce qui donne un
cachet d’authenticité supplémentaire à un film
qui, historiquement, était déjà assez fidèle
à ce qui se passait à l'époque. Au final, nous avons
donc droit à un somptueux spectacle, un divertissement de première
catégorie, un film d’aventures enlevé possédant
un souffle épique certain, un étonnant sens du rythme et
du montage ainsi que de la "belle image", ce qui ne sera pas
pour déplaire à tous les amoureux des films en Technicolor
de l’âge d’or hollywoodien. A signaler, alors que l’un
des éléments récurrents des films d’aventures
maritime est leur aspect pittoresque, voire picaresque, que l’humour
est au contraire quasiment absent de ce film au ton très sérieux
qui, à l’instar d’un jeu d’échecs, utilise
avec maestria dans son scénario différentes stratégies
militaires pour parfaire son suspense bien présent lors des séquences
mouvementées. Pour que même les âmes romantiques soient
contentées, nous avons également droit à une romance
entre Gregory Peck et une Virginia Mayo émouvante et très
convaincante. Dommage que le rôle de cette dernière soit
ensuite réduit à portion congrue d’autant que l’actrice
s’en tirait une nouvelle fois avec les honneurs. Mais il aurait
fallu pas moins de trois heures de film pour que tous les amoureux du
roman ne soient pas déçus par telle absence ou tel oubli.
En l’état, Raoul Walsh nous délivre certainement l’un
de ses films les plus efficaces et aboutis, une œuvre harmonieuse
au scénario parfaitement écrit et constamment passionnant
qui préfigure le non moins superbe Master and Commander
de Peter Weir.
TCM France : Jeudi 02 août à 03.25
et autres diffusions
Ronny Chester vous conseille
Papillon (1973) de Franklin J. Schaffner
Rendez-vous télévisuel durant des années sur les
grandes chaînes hertziennes françaises, Papillon
est mystérieusement devenu un film rare et peu commenté
de nos jours, alors que le moindre film obscur devient l'objet d'analyses
en tous genres. Ce qui correspond d'ailleurs aux marques d'estime que
l'on a généralement pour son réalisateur, Franklin
Schaffner, à savoir sacrément indignes de son talent et
de sa carrière. Pourtant, rien qu'à l'énoncé
de certains titres (La
Planète des singes, Patton, Les
Seigneur de la guerre, Que
le meilleur l'emporte, Ces garçons qui venaient
du Brésil), il serait temps de rendre hommage à
l'un des grands serviteurs du cinéma hollywoodien, dont les films
respirent à la fois l'intelligence, l'humanisme et le souci du
travail bien fait - et même souvent un sens formel aiguisé,
Schaffner avait entrepris une belle collaboration avec l'un des plus grands
compositeurs de musique de film, le tant regretté Jerry Goldsmith,
à qui il est toujours bienvenu de rendre hommage. Le thème
principal de Papillon, sorte de valse mélancolique se révèle
une mélopée entêtante propre à faire pleurer
un Viking à jeun. Ce film, adapté de l'histoire vraie du
prisonnier français Henri Charrière détenu dans le
bagne infernal de Guyane, est une ode à la résistance et
à la liberté, une œuvre âpre, tendue et émouvante
qui célèbre les vertus de l'espoir au sein d'un environnement
terrible et humainement dégradant. Pour incarner "Papillon",
Steve McQueen, tout en puissance retenue, force le respect par son interprétation
; et c'est toujours un plaisir de revoir cet acteur légendaire
au charme minéral et magnétique disparu bien trop tôt,
ici dans l'un de ses meilleurs rôles. A ses côtés,
Dustin Hoffman compose un personnage fameux d'intellectuel en proie à
la folie. Ce face-à-face entre deux natures opposées, entre
ces deux artistes venus de l'Actor's Studio, mais qui ont chacun orienté
leur apprentissage dans des directions opposées, fait aussi l'intérêt
de ce film brillant et d'une précision diabolique dans sa mise
en scène.
Arte : Dimanche 28 juin à 20.45
Grease (1978) de Randal Kleiser
Fin des années 50, les grandes vacances se terminent. Sur une plage
au coucher du soleil, Danny le bel Américain et Sandy la jolie
Australienne doivent se séparer ; ainsi s'achèvent les amours
d'été qui sont par nature éphémères.
C'est la rentrée des classes à Rydell High, établissement
scolaire typique du secondaire, dans lequel la jeunesse américaine,
dynamique et insouciante, se retrouve entre étudiants chevronnés,
pitres patentés, cancres assumés et surtout membres de groupes
"socioculturels" bigarrés. Danny Zucco, le leader des
"T-Birds", fanfaron narcissique qui joue au macho, a fièrement
rejoint ses copains rockers. En face, les demoiselles coquettes et délurées
(et assez nunuches) des "Pink Ladies" menées par la mature
et très entreprenante Rizzo minaudent à qui mieux mieux.
A la grande surprise de Danny, surgit alors la douce et "virginale"
Sandy Olsson, récemment installée aux Etats-Unis et nouvelle
élève de Rydell High. Devant ses amis, le jeune homme feint
de ne pas la connaître pour ne pas passer pour un romantique. Sandy,
attristée et humiliée, sera prise sous l'aile des "Pink
Ladies". Amours, délires potaches, rivalités, illusions,
désillusions, transformations physiques et psychologiques, fin
d'une période frivole, la nouvelle année promet d'être
agitée… Nous
qui considérons les débilités du genre High
School Musical, et autres productions infantilisantes de ce type
et calibrées "djeunz" jusqu'à la nausée,
comme du sous-cinéma à la limite de la putasserie et à
peine digne de figurer parmi les pires nanars, voilà qu'on va vous
faire l'éloge de Grease ! Vous ne rêvez
pas. Est-ce contradictoire ? Pas vraiment. Mais c'est surtout que, plutôt
que de se pâmer devant d'interminables resucées d'un archétype
cinématographique totalement usé jusqu'à l'os, il
faudrait peut-être se retourner vers les modèles originaux.
La nostalgie fonctionne environ sur une génération d'écart
; ainsi les années 2000 jettent sur les années 1980 un regard
tendre et affectueux, et les années 1990 tenaient les années
1970 pour la plus belle des décennies. Dans les années 1970,
c'était donc les années 1950 qu'il fallait célébrer,
surtout depuis le triomphe de American Graffiti en 1973.
Par ailleurs, la comédie musicale, genre hollywoodien par excellence
qui avait fini par péricliter, ne rencontrait du succès
que sur les planches de Broadway et s'impatientait de retrouver un second
souffle au cinéma. C'est justement la rencontre entre ces deux
phénomènes qui allait signer la réussite incroyable
de Grease, dont les résultats au box-office se
plaçaient juste derrière
Jaws et Star
Wars. Oui, il y a trente ans, la recette semblait bien moins
éprouvée qu'aujourd'hui et surtout l'on ne trouvait aucune
part de cynisme derrière ce projet, sauf si la volonté de
capitaliser sur une certaine forme de nostalgie peut s'apparenter à
un exercice immoral. Mais c'est un autre débat. Enfin, se trouve
à la base de ce film un livret musical de grande qualité,
particulièrement bien écrit et jubilatoire, dont les thèmes
les plus connus sont entrés depuis dans notre "patrimoine
culturel". En effet, Grease est avant tout un musical,
d'abord créé à Chicago mais qui s'est surtout imposé
à Broadway dès 1972. On comptait alors dans la distribution
des "jeunes pousses" comme Barry Bostwick, Patrick Swayze, Treat
Williams et Richard Gere (qui se partageaient le rôle principal
selon les représentations). Fort logiquement, l'industrie du cinéma
a su s'emparer de ce triomphe. Randal Kleiser, venu de la télévision,
compagnon d'études de George Lucas et futur réalisateur
de l'inénarrable Lagon bleu, assure la réalisation.
Inutile de s'appesantir, cette dernière est très fonctionnelle
malgré des passages vraiment inspirés ; si Kleiser était
un grand cinéaste, il est probable qu'on s'en serait rendu compte
depuis trente ans. De son côté, le scénario ne casse
vraiment pas trois pattes à un canard malgré son humour
et sa fraîcheur. Alors quoi, tout ça pour ça ? Non,
tout ça pour le plaisir sans cesse renouvelé que nous procure
ce spectacle musical naïf et coloré, qui n'hésite certes
pas à franchir régulièrement les frontières
du ridicule mais qui reste toujours animé d'une énergie
joyeuse et entraînante. La formidable BOF (mélange de rock'n'roll
et de pop), le ton général du film entre candeur et grossièreté,
la fibre nostalgique (avec hommages direct à James Dean et Elvis
Presley), le contexte scolaire, les jeux entre réalité et
fantasmes, le second degré, les chorégraphies, les personnages
dessinés au scalpel inconscients de leur nature grotesque, tout
cet ensemble bien équilibré fait la réussite de Grease.
Sans oublier bien sûr des comédiens qui s'en donnent à
cœur joie, au premier desquels John Travolta qui en deux films (après
l'excellent La Fièvre du samedi soir) devient
alors une superstar dont on a du mal aujourd'hui à imaginer le
succès auprès des jeunes. Mais c'est toute la troupe du
film qu'il faut saluer : Olivia Newton-John avec sa voix douce et haut
perchée, la troublante Stockard Channing, des jeunes acteurs et
actrices admirablement distribués qui feront surtout carrière
à la télévision, et des seconds rôles tenus
par quelques personnalités (Eve Arden, Frankie Avalon, Joan Blondell,
Sha-Na-Na, Sid Caesar). Musique ! You're the one that I want ! Hou
hou hou !
CinéCinéma Star : Lundi 29 juin
à 20.40 et autres diffusions
Olivier Bitoun vous conseille
Chasseurs
de dragons (2008) de Guillaume Ivernel et Arthur Qwak
Zoé est une petite fille qui vit la tête dans les histoires
de dragons, de combats glorieux et de chevalerie. Son oncle, le seigneur
Arnold, ne lui laisse que peu d'espace pour exprimer cette passion. Aussi,
dès que l'occasion se présente, elle s'enfuit en cachette
avec deux chasseurs de dragons pour vivre enfin la grande aventure. Mais
Gwizdo le gringalet et Lian-Chu le géant, s'ils ont promis au seigneur
de débarrasser la terre du terrible Dragon « bouffe monde
» qui en menace l'équilibre, ont plutôt l'intention
de prendre la tangente et d'acheter une petite fermette avec l'argent
indûment gagné. Mais leur rencontre avec Zoé va les
pousser à aller au bout de leur quête. Guillaume Ivernel
et Arthur Qwak signent une délicieuse histoire d'héroic
fantasy en en offrant une version tendre, amusée et à échelle
humaine. Les rebondissements de l'intrigue et les quelques scènes
grandioses précieusement disséminées n'occultent
jamais l'épaisseur des personnages. Zoé, Gwizdo et Lian-Chu
se développent au fur et à mesure de l'histoire, livrent
leurs secrets, leurs rêves, et c'est peut-être ce que l'on
retient d'abord de ce petit bijou du cinéma d'animation. Et pourtant,
l'imagerie (3D) du film est sidérante : un monde flottant aux règles
physiques toutes droit sorties de Möbius; des architectures grandioses
aux styles mêlant influences orientales et romanes; des créatures
lovecraftiennes... on passe de Tolkien à Moebius (le dessinateur
ce coup-ci, avec qui Ivernel a travaillé sur « Starwatcher
»), de Fritz Leiber à Tex Avery sans que la cohérence
de l'ensemble ne soit jamais remise en cause. Respectueux de ses spectateurs,
inventif, épique, touchant et drôle, Chasseurs de
dragons est un petit miracle dans le paysage du cinéma
d'animation français.
Canal + Family : Samedi 27 juin à 20.45
et autres diffusions
L'Homme
de la rue (Meet John Doe, 1941) de Frank Capra
D.B. Norton (Edward Arnold), un nabab du pétrole, achète
le journal dans lequel travaille Ann Mitchell (Barbara Stanwyck). Pour
protester contre les licenciements en masse des journalistes que le financier
lance dès son arrivée, elle écrit sous le pseudonyme
de John Doe un courrier rageur où l'auteur imaginaire dénonce
l'injustice du modèle américain et annonce qu'il se suicidera
le soir de Noël pour protester contre la violence sociale de son
pays. Publié, l'article fait grand bruit et le journal est assailli
de demandes pour rencontrer ce John Doe. Acculée, Ann Mitchell
se met en quête d'un inconnu qui pourrait incarner cet « homme
de la rue ». Elle pense l'avoir trouvé en la personne de
Long John Willoughby (Gary Cooper), un ancien joueur de baseball, maintenant
chômeur et affamé. Prise au jeu, elle multiplie, avec la
complicité de Long John, les articles prétendument signés
de sa main et bientôt la parole de John Doe embrase le pays... mais
derrière, Norton entend bien utiliser cette popularité pour
se présenter à la tête du pays. Capra rencontre avec
L'Extravagant Mr. Deeds un énorme succès
public. L'idée d'utiliser Gary Cooper comme incarnation de l'américain
moyen a fait mouche et, avec son scénariste Robert Riskin, il se
lance dans un nouveau film reprenant un concept identique. Comme Longfellow
Deeds qui découvre que l'avocat qui l'a fait venir à New
York pour toucher un important héritage compte utiliser cette fortune
à ses propres fins, Long John Willoughby se rend compte que le
succès de son personnage va être retourné par Norton
pour servir son discours populiste d'extrême droite. Avec L'Homme
de la rue, Capra signe une œuvre moins habitée, plus
didactique qu'à l'accoutumée. Le message politique et social
est asséné tout au long du film sans que le rythme et l'humour
de son auteur ne parviennent vraiment à porter le discours. On
a l'impression ici que pour Capra le cinéma, art populaire, doit
être avant tout mis au service d'une cause. Celle-ci est belle,
juste (nous sommes en 1941, l’Amérique n’est pas encore
entrée en guerre et Capra dénonce la manipulation du pouvoir,
médiatique et politique, par un homme d’affaires fasciste
qui brigue la présidence du pays) et les dialogues du film, marqués
du sceau de l’idéalisme, nous frappent par la simplicité
et la sincérité qui les animent. On sent transparaître
constamment les rêves et les espoirs humanistes de Capra et Riskin,
et ce même si les deux auteurs laissent une large place à
l'ambigüité des discours et à l'ambivalence des personnages.
Mais, après une première partie formidable, le film quitte
les rivages de la pure comédie américaine pour aller vers
le mélodrame social, et l'on sent les auteurs moins à l’aise,
comme embarrassés par une manière de traiter leur sujet
qui ne leur ressemble pas. De fait, Capra raconte que les trois-quarts
du film ont été écrits d’un seul jet mais qu’avec
Riskin, brusquement, ils se sont trouvés bloqués. Capra
filme alors cinq fins différentes, opte pour la moins pire à
ses yeux mais n’est pas satisfait, loin s’en faut, du résultat.
Le film souffre de cette gêne par rapport au scénario. Là
où habituellement les films de Capra coulent limpides et fluides,
L’Homme de la rue patine. Ceci dit, impossible
de bouder son plaisir. Avec ses interprètes formidables et ses
scènes aux dialogues pétillants (Walter Brennan expliquant
comment chaque humain est asservi par le simple fait de posséder
une voiture), L’Homme de la rue demeure un véritable
plaisir. Et il faut saluer le courage de Capra et Riskin qui réalisent
une critique féroce du populisme à l’heure où
le monde est en train de basculer. Le film laisse finalement un goût
amer, symptomatique de l’ambivalence de Capra : Si John Doe est
sauvé, ce n’est pas par une prise de conscience du peuple
mais simplement par l’amour d’une femme. Comme si, malgré
tous ses vœux humanistes, malgré sa croyance dans le septième
art, Capra commençait à baisser les bras...
Orange Ciné Géants : Lundi 29
juin à 20.40 et autres diffusions
Le Point de non-retour (Point Blank,
1967) de John Boorman
Dans l’île d’Alcatraz, après un braquage, Walker
(Lee Marvin, comme d’habitude impérial) est trahi par son
complice, Reese, et sa propre femme. Il est abattu à bout portant
("point-blank" en VO) d’une balle dans le ventre et laissé
pour mort. Survivant contre toute attente à la blessure, aidé
par un mystérieux inconnu, il se lance dans une croisade vengeresse,
sous le prétexte affiché de récupérer la part
du butin qui lui est due. Il retrouve rapidement Reese et découvre
qu’il n’est qu’un pion d’un vaste consortium,
« l’organisation », dont il décide de remonter
la hiérarchie jusqu’au sommet. Point Blank
est le second long métrage de John Boorman et son premier film
tourné aux Etats-Unis. En adaptant un roman de Donald Westlake,
le cinéaste britannique signe en 1967 une des œuvres séminales
du cinéma du Nouvel Hollywood. On y retrouve les figures de la
modernité
qui marqueront le cinéma américain des années 70
: brouillage des repères (dans la mise en scène, dans le
récit, dans la perception qu’ont les personnages du monde
qui les entoure), perte de sens (le parcours du héros n’épouse
plus une trajectoire morale), de but (figure concentrique de la construction
narrative), empêchement de l’identification du spectateur,
refus de la psychologie, dialogues minimalistes ou non signifiants...
un héritage européen dont Boorman se sert pour travailler
de l’intérieur (il signe son film pour un grand studio) les
codes du film noir. Il les défragmente, en propose une relecture
à l’aune de ce qu’est devenu l’Amérique
dans les années 60 (paranoïa, théorie du complot...)
et plie leur logique habituelle à l’univers mental de son
héros. Montage fracturé, ralentis et essais expérimentaux
nous font partager la trajectoire de Walker, là où le cinéma
noir classique aurait pris en charge son voyage au bout de la nuit au
moyen d’une voix off ; les jeux d’ombres et de lumières
sont remplacés par l’utilisation extrême des couleurs
; la nuit cède la place au plein soleil... Point Blank,
avec ses images saturées de couleurs et de lumières, est
un film aveuglant. Le fait de remplacer la nuit par le grand jour créé
le sentiment d’un monde où tout est visible, mais où
rien ne se voit, et Walker se trouve confronté tout au long du
film à des figures anonymes empêtrées dans un monde
de manipulation et de surveillance, éléments symptomatiques
de l'ère post-Kennedy. En quittant les ruelles sordides noyées
de brouillard et d’ombres pour les grands espaces désertiques
et vitrés de la cité, Boorman nous plonge dans un monde
déshumanisé. Les personnages, les pantins de Point
Blank font l’effet de zombies, figures sans âmes
qui réagissent en fonction de quelques stimuli simples : survie,
pouvoir. Ce ne sont plus des êtres humains mais des rouages de la
gigantesque organisation que Walker remonte. Lui-même n’agit
que dans un seul but : récupérer son argent. C’est
une force brute que rien ne semble pouvoir arrêter, un concept.
Par cette volonté jamais défaillante, il dérègle
le mécanisme et la machine s’emballe d’elle-même.
Walker n’a quasi rien à faire : l’organisation (l’Amérique)
s’auto-détruit du seul fait qu’elle a été
dérangée dans son fonctionnement, qu'elle a été
nommée. Organisée jusqu’à l’extrême,
cadrée, surveillant constamment chacun de ses rouages, elle est
incapable de réagir à une force brute et primitive et s’écroule.
Mais la trajectoire de Walker fait partie d'un projet plus vaste et Boorman,
très finement, utilise un code classique du film noir et du cinéma
américain en général (l'individu seul face au système)
pour in fine le contredire. Un goût amer reste en bouche, Boorman
évacuant toute notion de rédemption, thème central
du cinéma noir, ainsi que tout effet cathartique pour ne garder
du genre que l’absurdité des trajectoires humaines, l’implacable
présence du mal et la déshumanisation (ou monétarisation)
de la société. Il est étonnant de voir qu’un
tel film ait pu être réalisé dans le cadre du cinéma
commercial hollywoodien. Si John Boorman a pu expérimenter à
ce point et livrer une œuvre purement conceptuelle, il le doit à
la volonté de Lee Marvin de laisser les coudées franches
à ce jeune cinéaste britannique. En déléguant
son droit de regard sur le scénario, la distribution et le choix
de l’équipe technique (droit que l’acteur possède
par contrat) à Boorman, il impose à la MGM de lui laisser
une totale liberté artistique. Marvin avait le nez fin : Point
Blank est l’un de ces films qui font avancer le cinéma.
TCM : Lundi 29 juin à 20.45 et autres
diffusions
Darkman
(1990) de Sam Raimi
Peyton Westlake (Liam Neeson) est un généticien qui travaille
sur la création d’une peau artificielle, une "liquid
skin" destinée aux grands brûlés. Si le résultat
est époustouflant, il se heurte à un problème qu’il
n’arrive pas à surmonter : la structure moléculaire
de cette peau est instable et celle-ci se désagrège au bout
d’une centaine de minutes. Le laboratoire de Westlake est attaqué
par des truands et le scientifique est laissé pour mort dans une
explosion qui emporte tout. Contre toute attente, il survit, mais il est
complètement défiguré. Se cachant de son épouse
qui pleure sa disparition (la magnifique et trop rare Frances McDormand),
il utilise son invention pour se modeler des visages à sa convenance
afin d’approcher le groupe mafieux et se venger de ses assassins.
Sur les envolées lyriques de la musique de Danny Elfman, la caméra
vole, bondit, tournoie dans ce comic live signé par le jeune Sam
Raimi. Il a trente ans et semble surpris du succès inattendu de
Evil Dead
et de sa suite, surpris qu’on lui ait confié un imposant
budget pour adapter cette histoire de « super anti-héros
» qu’il a inventé suite à sa déception
de ne pouvoir adapter Batman et The Shadow. Raimi a
donc toute latitude pour coucher ses rêves d’enfant sur l’écran,
et la virtuosité de ses mouvements de caméra reflète
l’ivresse d’un gamin cinéphile qui se retrouve d’un
coup au cœur du tourbillon hollywoodien. Raimi, pour qui le cinéma
est avant tout expérimentation, mouvement et visions fantastiques
hallucinées, s’en donne à cœur joie : cadrages
improbables, mouvements délirants, inserts épileptiques
(la mémorable séquence du champ de foire) composent sa mise
en scène tandis que se développe à l’écran
trognes patibulaires, folies pyrotechniques et images fantastiques surgies
des Yeux sans visage ou du Fantôme de l’Opéra.
Darkman est un film de fan, et c’est certainement
là que se trouve sa limite. Les intentions sont louables, l’amour
de Raimi visiblement infini pour la culture pulp et le cinéma,
mais le film se perd dans la multiplicité de ce que le cinéaste
veut y mettre : du grotesque, du lyrique, du romantisme, de l’horreur,
de l’action, de l’émotion, des amours cinématographiques,
un hommage au Shadow (comme Mort sur le gril était
un hommage à l’univers de Will Eisner), symbole de la culture
populaire immortalisé notamment par Orson Welles à la radio,
de grands mythes fondateurs (le monstre solitaire, La Belle et
la bête)… à trop aimer, mal étreint,
et Raimi peine à rendre fluide ces courants, ces envies irrépressibles
de cinéma qui le traversent. Darkman est un film
bancal, inabouti, porté par la sincérité de son réalisateur
mais encombré par son trop plein. Darkman peut
être vu comme un brouillon des futures adaptations de Spider-Man,
série qui s’impose comme un chef-d’œuvre du genre
car Raimi aura entre-temps appris à digérer et à
transcender ses influences, à contenir son désir de tout
englober, de tout filmer. Malgré ses faiblesses, Darkman
reste un petit bonheur et l'on découvre avec ce film un cinéaste
qui n’est plus seulement un metteur en scène virtuose et
iconoclaste, mais aussi un excellent directeur d’acteurs et un véritable
raconteur d’histoire. La façon dont Raimi porte à
l’écran l’univers des comic book fait aussi de Darkman
le modèle à l’aune duquel désormais tous les
films de super-héros s’imagineront et se mesureront.
Ciné FX : Jeudi 2 juillet à 21.00
et autres diffusions
Tableau des Notations pour
les films diffusés à la télé !
Cliquez sur le tableau noir pour parvenir à la page du tableau
:

|