Erick Maurel vous conseille

Shining (1980) de Stanley Kubrick
Pour pouvoir se concentrer sur l’écriture de son nouveau roman, Jack Torrance a besoin de solitude ; il accepte donc un travail qui consiste à garder un hôtel isolé dans les Montagnes Rocheuses et fermé durant cette la morte saison. Il s’y rend avec son épouse et son petit garçon Danny. Ce dernier qui possède un pouvoir extrasensoriel dénommé le "shining", pressent assez vite un danger latent ; le directeur avait bien averti la famille qu’un ancien gardien, devenu subitement fou, avait massacré sa famille à coups de hache avant de se suicider... On connaît l’aversion de Stephen King pour le film de Kubrick. L’adaptation du livre est-elle ou non conforme au roman de l’écrivain américain ? Qu’elle le soit ou non m’est de toute manière totalement égal puisque le film en lui-même est une formidable réussite. On se souvient pourtant avec peine qu’une grande partie de la critique de l’époque avait été très sévère envers le film, ne comprenant pas comment un tel réalisateur avait pu sombrer dans la facilité au point de tourner un film d’horreur, genre alors jugé avec beaucoup de mépris. La perfection est pourtant une nouvelle fois de mise, tout comme elle l’était dans nombre de précédents opus du génial réalisateur américain. Ayant retenu la leçon de Lewton et Tourneur, Kubrick arrive à installer un profond malaise sans passer nécessairement par le gore ou les effets de "sursaut" et, au contraire, réussit à nous fait venir la chair de poule à l’aide d’images toutes bêtes mais ô combien effrayantes telles ces deux jumelles indissociables au regard vide, ces longs couloirs déserts filmés à ras de terre et à la Steadycam... Si ce film d’épouvante n’est pas nécessairement effrayant, l’angoisse et le trouble sont bien présents tout du long. Le travail sur le son est phénoménal, l’utilisation d’œuvres contemporaines de compositeurs tels Ligeti, Penderecki ou Bartok est d’une grande efficacité dans le maintien d’une ambiance torturée et angoissante, celle de la Steadycam est à couper le souffle (la fameuse séquence du labyrinthe entre autres) et comme de coutume, la réalisation est à tomber par terre, rien n’étant laissé au hasard (certains auront beau rétorquer ici en citant l’ombre de l’hélicoptère lors de la séquence générique, erreur technique ou non qui renforce à mon avis le malaise), la direction d’acteur en faisant partie, magistrale elle aussi, Nicholson cabotinant dans le bon sens du terme et Shelley Duvall arrivant à être parfois exaspérante et excessive pour stresser le spectateur encore plus. Shining aborde dans le même temps les thèmes du couple, de l’enfermement et du syndrome de la page blanche chez l’écrivain tout en nous offrant un spectacle de toute première qualité. Et Kubrick de prouver une nouvelle fois qu’il pouvait donner une œuvre définitive par genre abordé !
Cinécinéma Frisson : Lundi 16 octobre à 20.45 et autres diffusions

Ronny Chester
vous conseille

Les Mariés de l'An Deux (1971) de Jean-Paul Rappeneau
Le nombre d'éloges qui ont été adressés à Jean-Paul Rappeneau est aussi rare que la quantité de films qu'il a réalisés. Cette modeste tribune me permettra, en toute modestie, de remettre quelques pendules à l'heure. On pourrait rétorquer : « Et Cyrano ? » ou « Et les quelques rediffusions télévisuelles de certains films ? » Certes. Mais compte tenu de la réussite artistique de ses œuvres, de l'intelligence de ses scénarios et de sons sens inné du mouvement et de la grâce, il nous est toutefois permis d'estimer que le travail de Jean-Paul Rappeneau n'est pas reconnu à sa juste valeur. De La Vie de château à Bon voyage, le cinéaste / scénariste a ce don rare de mêler harmonieusement la grande histoire et la petite, afin de confectionner des chevauchées romanesques où l'humour et les sentiments les plus nobles le disputent à l'aventure. Dans l'émoustillant et raffiné Mariés de l'An Deux, Rappeneau organise un ballet enthousiasmant autour des péripéties de Jean-Paul Belmondo, tout d'allant et de fraîcheur, qui revient dans la France du XVIIIe siècle après s'être échappé en Amérique, et qui se retrouve en plein chaos entre royalistes et révolutionnaires au temps de la Terreur alors qu'il n'a pour seul but que d'obtenir son divorce avec sa première épouse et amie d'enfance, la jolie et pétillante Charlotte (interprétée par la capricieuse et virevoltante Marlène Jobert) avant de repartir aussitôt pour le Nouveau Continent. Mais souvent le cœur a ses raisons que la raison ignore, et Nicolas Philibert (Belmondo), plutôt mû par l'action que la réflexion, n'en a pas fini de courir... comme tous les hommes ne cessent de courir après l'indépendante, irrésolue et énergique Charlotte. Jean-Paul Rappeneau possède une vision aussi juste qu'ironique et savoureuse de cette période trouble, et cette fable picaresque que constitue ces Mariés de l'an Deux est une joie aussi bien pour l'esprit que le coeur. Comme dans La Vie de château, Le Hussard sur le toit et plus récemment Bon voyage, l'acuité de l'observation historique et l'attention aux détails apportent au sens du spectacle du réalisateur ces touches de culture et de savoir qui fait également la valeur de ses grandes productions populaires au sens noble du terme. Les Mariés de l'An Deux est rythmé, festif, romanesque, malin, piquant, drôle, magnifiquement dialogué - au scénario, on retrouve aux côtés de Rappeneau : Jean-Claude Carrière, Maurice Clavel et Daniel Boulanger, excusez du peu -, et bien sûr très beau sur le plan formel (la photographie est signée Claude Renoir). Et la distribution ? Autour de notre Bébel national évoluent Marlène Jobert, Pierre Brasseur, Laura Antonelli, Charles Denner, Michel Auclair, Julien Guiomar, Sami Frey, Paul Crauchet, Sim, Vernon Dobtcheff et même Patrick Deweare dans une courte apparition ! N'en jetez plus !
Direct 8 : Jeudi 9 octobre à 20.40


Festen
(1998) de Thomas Vinterberg
Une famille nombreuse se réunit pour célébrer les 60 ans du patriarche dans la grande demeure familiale. Sont également conviés les amis et les proches. La fête promet d’être gaie et chaleureuse. Mais au fur et à mesure du récit, les membres de la famille s’avèrent être une belle bande de névrosés. Jusqu’à l’apparition de Christian, le fils prodigue, qui ne s’est toujours pas remis du suicide récent de sa sœur cadette et qui s’apprête à révéler son propre traumatisme d’enfance à l’assemblée. S’il ne fallait sauver qu’un film "Dogme" (cette pose arty mi-pamphlétaire mi-potache qui n’aura fait rire que Lars Von Trier et lui-même), ce serait bien Festen, film tant miraculeux que profondément venimeux et dérangeant. Scénariste et réalisateur, Thomas Vinterberg se livre à un vrai jeu de massacre en faisant sortir du placard les secrets terribles d’une famille propre en apparence. La mise en scène caméra à l’épaule, nerveuse et heurtée, imprègne un sentiment constant de tension et de malaise jusqu’à la révélation finale. Vinterberg illustre avec talent ce besoin vital d’exorciser ses démons intérieurs car, au sortir de ce grand et cruel déballage, la famille sort étrangement plus soudée qu’auparavant (si l’on fait exception du père qui paie cher ses actes du passé) et le film trouve une sérénité bienvenue, même si le choc pour le spectateur se prolonge bien au-delà de la vision du film.
TPS Star : Jeudi 9 octobre à 20.50 et autres diffusions


Olivier Bitoun
vous conseille

L’Ennemi intime (2007) de Florent Emilio Siri
L’Ennemi intime est un projet sur lequel Florent Emilio Siri a travaillé pendant plus de cinq ans, commençant à préparer le film avant de partir tourner Otage aux Etats-Unis. On ne voit que peu de jeunes réalisateurs prêts à passer autant d'années sur un film. Même si le sujet de la guerre d'Algérie, pan douloureux et occulté de notre histoire, a poussé Siri à s'investir complètement dans ce projet, ce quatrième long métrage prouve un fois de plus qu'il est l'un des réalisateurs les plus intègres, passionnés et travailleurs à l'heure actuelle en France. Le film naît d’abord de la rencontre entreBenoît Magimel et Patrick Rotman, journaliste et historien hanté par cette période de l’histoire française à laquelle il a consacré un documentaire magistral pour la télévision en 2001, documentaire qui donne par ailleurs son nom au film. Pour Rotman, qui signe le scénario, la fiction est le prolongement naturel de son travail d’enquête, de cette investigation longue, approfondie qui l’a amené pendant des années à recueillir un nombre considérable de témoignages et d’histoires. Florent Emilio Siri, cinéphile passionné, souhaite de son côté renouer avec un cinéma populaire ambitieux, capable d’aborder des sujets délicats et complexes sans laisser la forme se faire écraser par le sujet. Epaulés par un Benoît Magimel très investi dans le projet, Rotman et Siri ont le désir évident d’embrasser dans son entier les enjeux de la guerre d’indépendance algérienne : enjeux historiques, politiques, médiatiques, moraux, intimes. Ils veulent montrer la complexité de la guerre, les dilemmes qu’elle engendre, la violence qui appelle la violence, la façon dont on en vient à torturer, à massacrer des populations civiles, à combattre ceux auprès de qui on avait auparavant combattu. Parler de l’impossible retour à la vie civile, des images qui hantent, de la perte des repères, du besoin de retourner au front lorsque l’on s'en éloigne. Mais cette volonté de ne rien laisser dans l’ombre pousse les auteurs à trouver un équivalent fictionnel à chaque élément de la somme documentaire accumulée par Patrick Rotman, ce qui a pour effet d’étouffer par moments le film et d’en amoindrir la pure force évocatrice et émotionnelle. L’Ennemi intime est dans son développement parfois trop didactique, trop volontariste dans son désir d’explorer tous les prolongements du conflit. Ainsi certains personnages peinent à acquérir une dimension qui dépasse leur statut de simple fonction démonstrative. Si c’est déjà un peu le cas du personnage principal (le lieutenant Terrien, joué par Magimel, figure classique du jeune militaire idéaliste qui va petit à petit remiser sa morale au placard et plonger dans l’horreur), c’est surtout celui de quelques seconds rôles dont, exemplairement, celui du commandant incarné par Aurélien Recoing, acteur pourtant brillant, qui ne peut que surjouer un rôle purement fonctionnel. Fellag, très juste et touchant, se retrouve dans le même cas de figure. A l’opposé, Marc Barbé et Albert Dupontel (dans le rôle du Sergent Dougnac, face sombre du jeune Terrien) sont superbes, habités par leurs personnages qui sont, eux, réellement ambigus. Rotman, par crainte certainement de décontenancer le public, donne en outre une trop grande place aux dialogues. Certains échanges entre les personnages appuient inutilement les enjeux du film alors que ceux-ci n’auraient dû passer que par les actes des personnages et la mise en scène. Car Siri est l’un des plus prodigieux metteur en scène de sa génération, et L’Ennemi intime regorge de passages d’une force symbolique rare. Jouant sur la beauté paradoxale de ses images, il signe quelques moments d’anthologie : une scène d’ouverture ahurissante, la traversée silencieuse d’un village, une troupe qui chemine sur le flanc d’une vallée dévastée par le napalm... Si tout le film ne possède pas l’ampleur de ces scènes, on retrouve cette façon de penser la mise en scène comme force symbolique qui fait si souvent défaut aux réalisateurs actuels. L’Ennemi intime est un film à grand spectacle et, chose rare dans le paysage du cinéma français, un film de guerre dans la grande tradition du genre (Platoon, Voyage au bout de l’enfer). C’est aussi est avant tout un film à hauteur d’hommes. S’il ne parvient pas toujours à soutenir le grand écart entre ces deux aspects, s’il montre une trop grande déférence pour le travail de Rotman, Siri fait preuve d’une exigence, d’une audace, d’une intégrité et d’un talent qui forcent le respect. L’Ennemi intime, malgré ses défauts, est un film passionnant et bouleversant, la preuve que l’on peut faire du cinéma populaire intelligent et profond.
Canal + Décalé : Samedi 3 octobre à 20.50 et autres diffusions

Volver (2006) de Pedro Almodovar
Sole (Lola Duenas) et Raimunda (Penélope Cruz) ont perdu leurs parents dans un tragique incendie. Un jour leur mère, Irène (Carmen Maura), ressurgit d’entre les morts et s’invite dans la vie de Sole. Au même moment, Raimunda nettoie le carrelage de sa cuisine où gît le corps assassiné de son mari. Volver signifie « revenir » en espagnol, et c’est effectivement un film qui tourne autour de la figure du retour : une mère décédée, des histoires qui refont surface, des secrets enfouis qui sont déterrés. Almodovar quitte Madrid pour venir filmer sa région natale, La Mancha. Il retrouve Carmen Maura, son actrice fétiche des débuts avec qui il n’avait pas tourné depuis dix-huit ans et, après deux films « masculins », signe à nouveau un film de femmes. Tout fait donc retour : les personnages et le cinéaste reviennent ensemble dans leur ville natale, vers l’enfance, vers la figure maternelle, vers la chaleur de son amour. Le film se nourrit des souvenirs d’enfance du cinéaste, souvenirs d’un monde rural où l’on cohabitait naturellement avec les disparus, ce dont rend admirablement compte Volver, film où mort et vie coexistent naturellement : la présence d’un fantôme ne surprend guère, un décès annonce une résurrection, et le scénario dans son ensemble ne cesse de jouer sur la possible permutation de ces deux états. Almodovar se rappelle d’un monde essentiellement féminin, de la vitalité de ces épouses, de ces veuves, qui affrontaient l’adversité et les drames en riant. Volver est donc un film de femmes et Almodovar, malgré l’omniprésence de la mort, des crimes (le titre fait d’ailleurs aussi penser à revolver), des remords, des tragédies, des incestes et des adultères, signe un film léger, drôle, coloré et tendre. Volver est aussi une belle réflexion sur la transmission, magnifique portrait de trois générations de femmes qui sont étroitement imbriquées, qui répètent les mêmes gestes, qui vivent des drames qui se répondent, se complètent. Interprété à la perfection, peuplé de personnages magnifiques (Agustina la solitaire, Paula la tante dévouée...), toujours aussi précisément construit (Pedro Almodovar a le sens du suspense, de l’imbrication des séquences, des révélations retardées qui maintiennent le spectateur en éveil), Volver est un vrai plaisir qui nous mène du rire au larme avec une facilité déconcertante.
CinéCinéma Emotion : Dimanche 4 octobre à 14.45 et autres diffusions

L’Aventure intérieure (Innerspace, 1987) de Joe Dante
Tuck Pendleton (Dennis Quaid), un pilote de l’armée, est miniaturisé dans le cadre d’une expérience militaro-industrielle. Il se retrouve injecté par erreur dans l’oreille interne de Jack Putter (Martin Short), un employé de super marché qui débarque comme un chien dans un jeu de quille dans une sombre histoire mettant en jeu plusieurs camps antagonistes dont il devient la cible privilégiée. Après l’échec critique et public d’Explorers, l’un de ses films les plus personnels, Joe Dante revient en force (toujours grâce au soutien de Steven Spielberg) avec cet Innerspace réjouissant, film qui, par sa manière d’imbriquer plusieurs genres, trouble les règles établies et d’une certaine façon rue dans les brancards du conformisme des studios. L’Aventure intérieure reprend le concept du célèbre Voyage fantastique de Richard Fleischer : un personnage miniaturisé se retrouve à l’intérieur d’un corps humain qui devient dès lors un grand espace inédit, aussi merveilleux que dangereux, aussi étrange et hallucinant que les confins de la galaxie, espace des possibles bien plus souvent exploité au cinéma que notre corps si trivial. Joe Dante mène son double récit (à l’aventure intérieure de Pendleton miniaturisé se joint un récit rocambolesque d’espionnage industriel qui met en danger Putter, son hôte innocent) de main de maître. Si les scènes extérieures semblent bien fades visuellement en comparaison des merveilleuses visions intérieures, le cinéaste parvient à placer ses scènes d’actions débridées et ses dialogues savoureux de façon à ce que chaque sortie du corps ne nous fasse pas simplement attendre une prochaine plongée dans ses méandres. Même si les effets spéciaux sont magnifiques, Joe Dante évite constamment à Innerspace de n’être qu’une démonstration de force, un film multipliant les prouesses visuelles. Il est évident que l’enjeu d’Innerspace n’est pas d’en mettre plein les mirettes, mais bien de raconter l’histoire de deux hommes qui apprennent à se connaître et, ce faisant, à se découvrir eux-mêmes. L’exploration du corps humain est une façon pour Dante de montrer à quel point on vit en s’ignorant, à quel point les mystères et les étranges beautés que l’on trimballe dans nos carcasses nous sont inconnus. Et ce faisant, comment on vit non seulement en ignorant les autres, mais en s’ignorant soi même. La façon dont Pendleton découvre le corps de son hôte en même temps que son âme (il dialogue directement avec Putter, principe qui donne de savoureuses scènes de comédie), et ainsi se découvre lui-même, est l’une des belles idées de ce film. Soit l’éternelle question du corps et de l’esprit, de leur séparation immatérielle et de leur imbrication totale (le film joue beaucoup sur les angoisses de Putter l’hypocondriaque et sur les effets biologiques de sa somatisation). Film d’action, d’espionnage et de science-fiction, Innerspace devient aussi une véritable screwball comedy lorsque apparaît le personnage Meg Ryan. Ce mélange détonnant, absolument maîtrisé par Joe Dante, permet aux personnages de traverser toutes les palettes d’émotions : la peur, le rire, l’amour, la jalousie... émotions vécues aussi bien mentalement que physiquement. Innerspace, grand film sur la complexité et la beauté du grand mystère de la nature et de la conscience ? Certainement... mais c’est avant tout une comédie d’aventure exceptionnelle, on est chez Joe Dante que diable !
Sci Fi : Vendredi 10 octobre à 20.45 et autres diffusions

Détour mortel (Wrong Turn, 2003) de Rob Schmidt
Six jeunes touristes s’égarent dans les profondeurs de la Virginie. Bien sûr, du fond des bois, surgissent trois croquemitaines qui vont s’acharner sur le groupe d’adolescents. Le scénario de Détour mortel est d’une banalité confondante : l’Amérique la plus profonde, de jeunes automobilistes qui ont pris un raccourci qu’ils n’auraient jamais du emprunter, une famille de dégénérés consanguins, des meurtres à la hache, du cannibalisme... rien que de très classique donc dans ce survival qui respecte un à un les codes du genre. A aucun moment Rob Schmidt ne s’écarte de l’imagerie de ce sous-genre horrifique popularisé par Tobe Hooper et Wes Craven. A première vue donc, Détour mortel fait partie de cette vague de productions lancées à la suite du succès de Scream, qui marquent le retour en force du cinéma d’horreur sur les écrans américains, retour chapeauté et encadré par le les grands studios. Une différence cependant : contrairement à ses contemporains, nulle ironie, nul second degré, nul clin d’œil complice à l’adresse du spectateur ne viennent perturber cette plongée en enfer. Rob Schmidt reprend le genre à ses origines, ne place pas parmi les victimes la sempiternelle figure de l’ado "geek" connaissant sur le bout des doigts les codes du survival, ne se fait jamais plus malin que son sujet. Il réalise son film comme s’il s’adressait à un spectateur qui n’aurait jamais vu un survival, alors que les films post-Scream ne cessent d’utiliser les connaissances du spectateur pour l’amuser à défaut de leur procurer des frissons. Dans le même temps, il parvient à effrayer les adeptes du genre avec des scènes pourtant déjà vues et revues. Une tentative de montrer que le cinéma d’horreur peut parvenir à repartir de zéro, une envie de contredire Wes Craven qui, avec Scream, entendait démontrer que l’on ne pouvait plus réaliser un film de genre sans prendre en compte le savoir du spectateur. Il faut du cran pour réaliser aujourd’hui un film qui fait fi de décennies de séries B et Z ayant épuisé le filon lancé avec Massacre à la tronçonneuse et Délivrance. Il faut surtout du talent, et indéniablement Rob Schmidt en a. Le film est une mécanique implacable, portée par une mise en scène classique qui s’interdit les effets de styles, soutenue par de superbes maquillages signés du vétéran Stan Winston (The Thing, Predator…) et des effets spéciaux simples et efficaces. Les personnages, stéréotypés mais pas caricaturaux, évitent les clichés psychologiques habituels et s’expriment d’abord par leurs actions, ce qui évite au film de dérouler ce blabla interminable qui la plupart du temps fait office de bouche trou entre deux scènes de tensions. S’il n’est certes pas un jalon dans l'histoire du cinéma de genre, Détour mortel est au moins un film vivifiant : il prouve qu’avec une peu d’intelligence et un véritable sens de la mise en scène, on peut redonner une virginité à un genre à priori exsangue.
CinéCinéma Premier : Vendredi 10 octobre à 22.35 et autres diffusions

Franck Suzanne vous conseille

Zodiac (2007) de David Fincher
Quoiqu’il tourne, David Fincher garde la réputation d’un clippeur certes doué, mais vain, et au pire inconséquent et irresponsable. Peu importe que des œuvres telles que Seven ou Fight Club soient des classiques instantanés ayant largement contribué à redéfinir le cinéma de leur époque. Peu importe qu’il ait réalisé, dans la douleur, le meilleur épisode de l’une des franchises les plus populaires. Peu importe que même un film en grande partie raté comme The Game s’ouvre sur une série de scènes quasi muettes d’une maîtrise rare. Pour un large public, David Fincher n’est guère plus qu’un technicien. Zodiac sera-t-il l’occasion de dissiper ce malentendu ? Alors qu’au vu de son sujet, beaucoup attendaient un « Seven 2 », Fincher prend le contre-pied et livre une œuvre qui a beaucoup plus de points communs avec Les Hommes du Président - comme dans le film de Pakula, l’essentiel de l’action montre des conversations téléphoniques. L’enquête n’est pas le véritable moteur du film, et elle est d’autant plus frustrante qu’elle n’a jamais été menée complètement à bout, essentiellement à cause de la mort du principal suspect. Ce qui fascine Fincher, c’est l’obsession, celle qui dirige l’existence de ses personnages ; ces derniers sont bien au-delà de la notion de conscience professionnelle : découvrir qui se cache derrière le Zodiaque devient vite leur but unique, délaissant famille et travail. Une quête que Fincher filme avec sobriété - seuls une plongée sur le Golden Gate Bridge et un ou deux plans truqués viennent rappeler qu’il est aussi le réalisateur de Panic Room. Mais sa mise en scène n’en reste pas moins élaborée, que ce soit dans des scènes de meurtre anti-spectaculaires ou dans les séquences d’interrogatoire. Et surtout, David Fincher parvient, parmi ses scènes d’épluchage d’archives, à faire naître l’angoisse d’un simple contre-champ. Quant à la virtuosité technique, entièrement dévouée au récit, elle toujours présente, quoique quasi invisible - cf. les décors numériques indécelables. Comme Munich de Steven Spielberg, et quelques autres exemples récents, Zodiac rappelle les plus grandes heures du cinéma américain des années 70.
TPS Star : Dimanche 5 octobre à 20.50 et autres diffusions

François-Olivier Lefèvre vous conseille

Le Sauvage (1975) de Jean-Paul Rappeneau
Martin est un Français exilé au Vénézuela, plus précisément sur une île déserte dont il cultive la terre. La précision est de taille, car Martin est un rustre, un solitaire. Il n'aime pas la compagnie des hommes et ne se réjouit que des plaisirs que lui procure la nature. Mais il faut vivre, alors Martin se rend régulièrement à Caracas où il vend ses produits. Lors d'une de ses pérégrinations, il rencontre la séduisante Nelly en fuite du domicile conjugale... Cette rencontre, c'est celle de l'eau et du feu. Tout oppose les deux personnages et pourtant ils ne vont plus se quitter... Mais au fait qui est ce sauvage ? C'est Yves Montand, notre Dean Martin français, qui oppose ici sa "coolitude" à la folie furieuse de Catherine Deneuve. Le duo est littéralement explosif et n’a absolument rien à envier à celui que formait la Reine Catherine avec Philippe Noiret en 1966 dans La Vie de château, le premier long métrage de Jean-Paul Rappeneau. Neuf années séparent les deux tournages, neuf années pendant lesquelles le cinéaste n’a tourné qu’un seul film Lorsqu’il décide de mettre en scène Le Sauvage, Rappeneau retrouve Catherine Deneuve avec qui il va encore une fois signer une comédie pétaradante, exotique et terriblement drôle. En 1966, lorsqu’il fait tourner Deneuve aux côtés de Philippe Noiret (La Vie de château donc ), Rappeneau invente un personnage féminin qui deviendra récurrent dans son œuvre : une jeune femme indépendante, espiègle et débordante d’énergie. Autour d’elle, les hommes ne cessent de s'agiter et tentent désespérément de la séduire. Ce thème du trio amoureux associé à celui de l’incompréhension de la psychologie féminine par le héros masculin est encore une fois au cœur du Sauvage. Toutefois, il serait réducteur de penser que Rappeneau se contente de refaire son premier film. Ici, la mise en forme change : abandon du noir et blanc, tournage en Amérique du Sud et grosse équipe technique sont autant d’éléments qui donnent son identité au Sauvage. Et Rappeneau impose sa griffe dans une production au large budget : vitesse des mouvements de caméra, alchimie musique / image, et rythme effréné !! On remarquera également la précision d’écriture du scénario où tous les éléments présents dans une scène sont exploités à 100 % (le fameux "milking" des comédies américaines dont Rappeneau est si friand). A l'instar de ses autres films, Le Sauvage prend la forme d'une "screwball comedy" moderne. Il y a ici un parfum de Hawks tendance "bébé", une truculence à la Lubitsch, ou alors simplement une espèce de nostalgie de l'âge d'or hollywoodien. Encore bravo Monsieur Rappeneau ! Ah j'oubliais, on vous attend désespérément sur grand écran...
Paris Première : Dimanche 5 octobre à 20.50

Révélations (1999) de Michael Mann
Réalisé entre Heat et Ali, Révélations s’inscrit dans une lignée de chefs-d’oeuvre implacables réalisés par l’un des plus grands formalistes de notre époque, Michael Mann. En 1996, le cinéaste s’empare de "l’affaire Wigand", scandale de santé publique retentissant aux Etats-Unis : Jeffrey Wigand, employé d’une grande compagnie de tabac américaine, avait alors révélé les pratiques secrètes de fabrication des cigarettes destinées à augmenter la dépendance des consommateurs. Le procès se solda par des milliards de dommages et intérêts et une "surmédiatisation" du personnage de Wigand. Michael Mann décide donc de brosser le portrait de cet homme ordinaire, partagé entre sa volonté de dénoncer le mensonge et celle de se taire afin d’assurer sa sécurité. C’est tout ce dilemme et cette réflexion morale qui occupent le récit avec, en toile de fond, les divers événements qui mèneront au procès. Dans cet exercice, Michael Mann est un orfèvre et nous livre un film d’une précision visuelle et narrative chirurgicale, porté par un duo de comédiens au sommet de leur art. Al Pacino tient le rôle de Lowell Bergmann, journaliste qui poussa Wigand au bout de sa réflexion : dirigé avec rigueur par Mann, il évite toute forme de cabotinage et livre une performance sobre tout en préservant son légendaire charisme. Russell Crowe tient le rôle principal : avec un jeu tout en intériorité, il atteint ici une perfection dans son art qu’il ne retrouvera que sous la houlette de Peter Weir (Master and Commander, 2004). Au final, Révélations s’affirme comme une œuvre passionnante, non seulement parce qu’il s’empare d’un sujet de société brûlant mais surtout parce qu’il met son héros (et par extension le spectateur) face au dilemme de l’existence, celui que Hunter S. Thompson résumait ainsi : Qui est le plus heureux, l’homme qui aura bravé les tempêtes de la vie et vécu ou celui qui sera resté en sécurité sur la berge et ce sera contenté d’exister ?
Paris Première : Lundi 6 octobre à 20.50

 


LES CONSEILS DES COLLABORATEURS ET DES LECTEURS


Jordan White
vous conseille

Stick It (2006) de Jessica Bendinger
A 15 ans, Haley Graham, une gymnaste prometteuse, a décidé de renoncer au sport. Deux ans plus tard, devenue une adolescente difficile, Haley donne du fil à retordre à son père, qui l'élève seul et tente de la maintenir dans le droit chemin. Après une cascade un peu plus spectaculaire que les autres, la jeune fille est conduite devant un juge pour enfants, qui la contraint à intégrer la Vickerman Gymnastics Academy. L'établissement est dirigé par le redoutable Burt Vickerman, entraîneur et ex-champion de gymnastique. Le caractère rebelle de Haley finit par lui attirer des ennuis... Stick It n'est pas un film destiné aux seuls fanas de la gymnastique et aux performances qui s'y prêtent. L'histoire peut sembler à priori bateau, mais elle a le mérite de démarrer sur les chapeaux de roue grâce à l'énergie de la réalisation, qui fait craindre une resucée sans originalité du style MTV, avec sa tripotée d'émissions à concept (Dismissed, Punk'd). Rotation de caméra, zoom façon satellite (qui rappelle un peu Ennemi d'Etat), montage hyper dynamique, couleurs saturées tout en imposant une patte personnelle. Après cet enchaînement de plans, le film se pose sans que l'animosité initiale au sujet et qui porte le personnage principal féminin ne soit oubliée. Haley va devoir s'imposer dans un groupe de filles qu'elle déteste par principe. Mais une équipe de pros ça évolue en se serrant les coudes pas en jouant perso (une des plus belles démonstrations de ce principe que le sport français nous ait donné est le triomphe des handballeurs aux récents JO de Pékin), ce qu'elle va finir par comprendre et assimiler. Et ce avec les encouragements d'un prof lucide et motivant (très bon Jeff Bridges). De compétitions en joutes verbales (les amateurs auront droit à une séquence chorégraphiée en plongée totale du plus bel effet), l'héroïne prend de la hauteur et de la carrure, se montre de plus en plus disponible et fait tout pour amener son équipe à la victoire. Stick It a le mérite de ne pas abandonner ses personnages en cours de route ; le traitement est équitable, juste et bien vu. La révélation est bien entendu Missy Peregrym, bêcheuse sur les bords au début, peu ouverte, indépendante farouche qui montre pas à pas un visage de plus en plus épanoui. L'évolution de son personnage correspond à celui d'un groupe entier. Un élément manque et tout s'écroule. La jeune actrice canadienne est stupéfiante et marque durablement. Elle marque ici ses débuts au cinéma sur grand écran de la plus belle des manières. C'est réalisé par Jessica Bendinger qui a écrit des épisodes de Sex and the City, ce qui explique en partie la réussite du ton et la légèreté de ce dernier qui évite l'écueil du film à message asséné à coup de burin. Avec la même équipe que celle d'American Girls. De la dérision, de la bonhommie, de la fraîcheur et de la vigueur à revendre. Stick It est la comédie pépite du début d'année 2007.
Canal + Décalé : Lundi 6 Octobre à 20.50 et autres diffusions

 


Tableau des Notations pour les films diffusés à la télé !
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