DEUXIEME PARTIE :
BLAISE PASCAL
Première
étape du parcours proposé dans le coffret, Blaise
Pascal est le film de toutes les surprises. On ne peut qu’être
étonné face à l’harmonie absolue qui règne
pendant deux heures entre la méthode radicale de Roberto Rossellini
et son sujet. Le cinéaste veut réaliser moins une biographie
qu’une monographie. Seules les idées du philosophe mathématicien
devraient compter. Or, le siècle des Lumières s’illumine,
l’Humanité toute entière s’éclaire
d’un jour nouveau. Des quatre films de ce coffret, Blaise
Pascal est le plus beau sans doute parce qu’il aborde
de front une idée abstraite, un conflit intime profond.
Si ce téléfilm, fidèle au projet encyclopédique,
contient des tableaux d’époque, une reconstitution parfois
minutieuse des machineries inouïes inventées par l’homme
de science, on sent une tension formidable pénétrer
la matière historique. Tension d’une pensée prodigieuse
en marche, renforcée tout du long par les sonorités
musicales de Mario Nascimbene. Le musicien s’essayait avec Rossellini
à une texture électronique obsédante. Après
avoir trouvé la gloire à Hollywood (c’est à
lui que l’on doit par exemple les marches triomphales des Vikings
de Richard Fleischer et qui renforcent l’aspect euphorisant
de ce chef-d’œuvre du film d'aventure), le musicien trouve
auprès du cinéaste la possibilité d’explorer
d’autres directions des thèmes musicaux. Les séquences
sont ainsi répétées de manière obsédante
comme des boucles. Elles sont envahies d’un long souffle délétère
qui fait baigner le film dans une matière mortifère,
pénétrante et irréelle. Le motif sonore souligne
la violence d’une pensée en feu, d’une réflexion
intense qui est en train de tuer le corps de Pascal à petit
feu. (1)
Cette tension extraordinaire laisse l’homme pris en étau
entre la vie terrestre et la vie immortelle à laquelle il s’accroche.
Elle est toute entière présente entre sa Foi et ses
aspirations scientistes. Tout se déroule comme si Pascal voulait
user de sa vie pour l’étudier et en jouir tandis que
la mort est sans cesse présente dans ses pensées. Pascal
est toujours partagé entre ce qu’il doit faire et ce
à quoi il ne peut résister. Il y a ainsi un conflit
qui se noue en lui-même entre son désir d’être
un savant juste et son goût pour les salons, les mondanités
et le jeu. Pascal est rappelé à sa condition terrestre,
à sa petitesse d’homme pris entre l’infiniment
grand et l’infiniment petit. Cela, Rossellini le montre avec
une économie de moyens économiques et dramatiques qui
laisse pantois.
Le cinéaste savait de quoi il traitait en s’attaquant
à Pascal : lui-même a toujours été partagé
entre sa Foi chrétienne et son matérialisme. Dans ces
quatre films, Rossellini tranche en faveur d’un humanisme qui
a toujours été présent dans chacun de ses films.
Pascal a beau étudier, expérimenter, mesurer la pression
de l’air, fabriquer une calculatrice, faire oeuvre de moraliste
génial ; on ne peut que compatir à la longue marche
douloureuse d’un homme miné par des migraines terrifiantes.
Si Rossellini hésitait à l’origine à filmer
ce philosophe dont il se sentait éloigné, c’est
en apprenant de quels maux il souffrait en permanence, qu’il
se rapprocha instantanément de lui. Il se produit à
l’écran comme un miracle : une rencontre inattendue entre
deux pensées.
Pascal aimait parfois à discourir. Il fait la connaissance
de Descartes à qui il avoue son admiration. Mais il lui fait
part aussi de ses doutes quant au cogito et sur la question du point
d’appui inébranlable à partir duquel on peut envisager
la possibilité de bâtir une science nouvelle. Cette rencontre
historique (2) indique
encore la nature d’une nouvelle tension présente dans
le jeune homme : une incapacité à se reposer, Pascal
est toujours en lutte contre quelque chose, incapable d’harmoniser
toutes ses pensées et aspirations.
Film de la tension, au sens plein et littéral, Blaise
Pascal est l’une des plus belles œuvres de Roberto
Rossellini. Pour incarner le grand théoricien du vide, Rossellini
choisit Pierre Arditi dont c’est le premier rôle à
l’écran. Rossellini affirma avoir choisi l’acteur
qui lui ressemblait le plus. En bonus, dans un intéressant
entretien, l’acteur fétiche d'Alain Resnais voit différemment
les choses. Il pense que Rossellini avait sympathisé avec son
très jeune fils. Le cinéaste aurait préféré
donner du travail à un jeune père de famille désoeuvré.
Le film culmine vers son extraordinaire final, théâtre
de toutes les tensions. Le physicien, alité, fiévreux,
cherche par tous les moyens à recevoir les sacrements. Son
corps porte les stigmates d’une tension spirituelle intense
et qui fut aussi celle de toute l’Europe occidentale au XVIIème
siècle : le conflit intime de tout un chacun pris entre le
risque de s’appartenir à soi même et d’échapper
à Dieu et à la vie immortelle. En filmant la mort de
Pascal, Rossellini veut montrer la victoire d’un esprit sur
la chair. D’un strict point de vue historiographique, Blaise
Pascal est le premier film où Rossellini systématise
sa méthode du plan-séquence idéal.
(1) Pascal est mort prématurément
à l’âge de 39 ans en 1662.
(2) Leur rencontre eut effectivement lieu.