Au
départ, Romero écrit le scénario de Knightiders
pour Sam Arkoff (producteur mythique de la série B des années
60/70) qui accepte de le financer mais lui demande de remplacer les
chevaux du script original par des motos. Si Arkoff n’est finalement
pas partie prenante du projet, les motos, elles, restent dans la course.
C’est suite au succès de Dawn of the Dead
que Romero décide de s’engager dans cette histoire qui
lui tient particulièrement à cœur et qui lui permet,
une nouvelle fois, d’essayer d’échapper à
l’étiquette de réalisateur de film d’horreur
qui lui colle à la peau. Ses précédentes tentatives
de s’affranchir (du moins en partie) du cinéma fantastique
(There’s Always Vanilla et Season
of the Witch) avaient été des échecs
cinglants et Romero du rapidement renouer avec le genre qui l’avait
vu naître aux yeux du public. Knightriders est
un film sur les contradictions de la contre-culture des années
60, sujet très cher au cœur de Romero citoyen et cinéaste.
C’est aussi un magnifique souvenir de tournage où le réalisateur
est entouré de toute sa famille de cinéma. Pour toutes
ces raisons, Knightriders est le film préféré
de Romero.
Zombie
est un succès colossal, le film rapportant 40 millions de dollars
pour un budget de 1,5 millions, ce qui permet à Romero, et ce
pour la première fois de sa carrière, de travailler confortablement
sur un film (notamment avec des techniciens syndiqués, une nouveauté)
tout en restant indépendant des studios. Il tourne près
de sa ville d’adoption (Pittsburgh), entouré de ses amis
et collaborateurs habituels. La position de Romero rappelle alors un
peu celle de Robert Aldrich à la fin des années 60 (il
y a d’ailleurs de nombreux rapprochements flagrants entre leurs
films et leur sens de la mise en scène) : une indépendance
de production, une vie loin d’Hollywood, un travail de longue
date avec des collaborateurs fidèles. On trouve en plus chez
Romero un sens de la débrouille qui compense ce qui reste somme
toute des budgets réduits et une étonnante polyvalence
des techniciens et collaborateurs du cinéaste. Il est assez rare
en effet de voir un producteur signer une bande originale, un directeur
des effets spéciaux faire l’acteur, un monteur s’occuper
de la seconde équipe. Sur Knightriders, tout
le monde met la main à la pâte et Romero de son côté
apprend à déléguer. En effet, dans ses précédentes
réalisations, le cinéaste avait la main sur tous les postes
et avait du mal à imaginer un vrai travail d’équipe.
Mis en confiance après plusieurs collaborations avec sa famille
de cinéma, il commence à vraiment imaginer ses réalisations
comme des œuvres collectives. Ce changement n’est pas pour
rien dans le souvenir enchanteur qu’il conserve de ce tournage.
Nous
sommes en 1981 lorsque Knightriders est tourné
et la vague contestataire des années 60 qui a tant marqué
Romero semble bien lointaine à l’heure où Reagan
devient le 40ème président des Etats-Unis. Le film, empreint
de mélancolie, ausculte la façon dont les idéalistes
des années 60 ont peu à peu abandonné l’espoir
de pouvoir changer le monde. Ils vivent désormais repliés
sur eux-mêmes et se contentent d’une réalité
alternative qui leur permet d’évoluer selon leurs principes
mais qui évite toute friction avec le monde, la société.
Les rebelles sont sous contrôle, constamment surveillés
par les forces de l’ordre, ils deviennent des bêtes de foire
pour un public hilare, ils sont inoffensifs L’ère des rêves
et des espoirs fous est terminée. Ce repli, on le retrouve dans
de nombreux films de Romero, notamment dans la saga des morts vivants
où les héros se réfugient dans un espace qu’ils
espèrent conserver vierges (une maison, un supermarché,
un bunker, une ville forteresse). Seulement, ce repli n’est qu’un
leurre et les murs qui protègent ces sanctuaires trop fragiles.
Pour Romero, les zombies de sa tétralogie représentent
moins les masses révoltées que le désir de changement
qui est en permanence au cœur de notre société et
chacun des volets explore la façon dont celle-ci y résiste.
Les individus luttent contre le changement, mais ne peuvent au final
que perdre face à la force de cette volonté qui ploie
le monde. A cette aune, on peut donc considérer que la tétralogie
de Romero est résolument optimiste ! Knightriders
est finalement plus sombre, plus désenchanté mais Romero
parvient malgré la tristesse du constat initial (celui de l’échec
des utopies des années 60) à nous faire partager sa conviction
que ce sentiment de révolte et cette soif de changement persistent
envers et contre tout et ne demandent qu’à surgir de nouveau
et à fondre sur monde.
Le monde imaginaire inspiré de la table ronde que c’est
façonné la troupe de motards est d’abord pour eux
une échappatoire, une façon de ne pas se confronter au
monde réel mais de le réinventer pour trouver la force
d’y vivre. Ils ne pactisent pas avec « l’ennemi »,
mais ne luttent pas vraiment non plus contre lui. Cette position ambivalente
créé des tensions dans le groupe. Pour une partie d’entre
eux, la contre-culture est un rêve effectivement éteint,
désuet et leur mode de vie hors norme un hobby. Les joutes des
chevaliers sont des spectacles qui leur permettent de gagner un peu
d’argent, de vivre sans attache, comme un cirque, une troupe de
saltimbanques. Une autre partie de la troupe suit Billy, leur roi, qui
lui croit dans le code de la chevalerie, dans cet univers fantasmé.
Lorsqu’on lui demande de jouer pour une importante somme d’argent,
il rétorque « We’re not in acting ! ».
Pour Billy, ce n’est pas un jeu, c’est une proposition de
vie qu’il voudrait que chaque autre membre partage. Romero confronte
sans cesse l’idéalisme d’une génération
contestataire et le pragmatisme qui a amené à la dissolution
de ses utopies. Dans Knightriders demeure malgré
tout, au fond de chacun des membres de la troupe, cette volonté
de continuer à vouloir faire exister ce rêve, à
inventer une alternative à la société de consommation.
Mais il y a cette amertume de Romero face à la révolution
avortée des sixties : « Nous pensions que les Beatles
allaient gagner (…) subitement sont arrivés les Bee Gees
».
La
communauté rêvée par Billy doit affronter toute
une série d’épreuves, comme dans un récit
de quête médiévale. « I’m not trying
to be an hero, i’m trying to fight the Dragon » déclare
Billy. Le dragon que combat Billy c’est la société
américaine qui part à l’assaut des chevaliers de
Camelot sous de multiples formes, hydre qui lance à tour de rôle
ses sept têtes pour tenter de corrompre et d’abattre Arthur
et son entourage.
La première tête est celle des forces de police, garants
de l’ordre établi. Un shérif véreux veut
que la communauté lui verse un pot de vin. Morgan (Tom Savini)
s’oppose à Billy qui refuse de se compromettre en acceptant
ce marché. Dans ce récit de quête, il y a un combat
terrible qui s’engage entre la pureté des idéaux
et les compromis vus comme nécessaires par une partie du groupe.
Payer cette dîme permettrait à la troupe de poursuivre
tranquillement son chemin, mais Billy ne peut accepter de bafouer son
honneur. Par cet acte il met en péril la troupe, mais accepter
ce marché serait à coup sûr la condamner. Morgan
représente le côté rationnel. Il craint que le groupe
ne puisse faire son spectacle suivant et perde ainsi deux mille dollars,
soit une fortune comparée à la somme dérisoire
réclamée par le shérif. Mais la rationalité
ne fait pas bon ménage avec l’utopie. A partir de cet évènement,
Morgan veut devenir le nouveau roi et le film va tourner autour de la
confrontation de ces deux hommes, de ces deux conceptions de la contre
culture : refuser tout compromis et risquer de mettre en danger l’existence
de la communauté par cette posture jusqu’au-boutiste ou
se ranger du côté de la rationalité et espèrer
pouvoir composer avec la société pour poursuivre tranquillement
sa vie dans les chemins de traverse. Tour à tour, l’hydre
lance de nouvelles têtes voraces contre les chevaliers : l’argent,
les médias, la renommée, le luxe. Billy déjoue
ces chimères tandis que Morgan transige et parlemente. Lorsqu’un
des fidèles de Billy lui explique que s’il venait à
mourir, la communauté serait dissoute, Billy rétorque
que la troupe est le code, et que le code est la troupe. Pour lui, mourir
en étant fidèle à ses idéaux, à ses
engagements, conforterait le code et le groupe. Tout compromis détruirait
anéantirait les deux.
Pourtant,
malgré l’absolu de sa quête, Billy a déjà
du composer. Les joutes de ses chevaliers sont aussi des spectacles
et l’idéalisme de Billy est battu en brèche dès
le début du film. Le film démarre sur l’un de ce
show et Romero filme les spectateurs comme une horde vorace, assoiffée
de sang et de bière (Stephen King et sa femme font une amusante
apparition en couple particulièrement beauf). La joute nous apparaît
de prime abord comme complètement ridicule, désuète.
Mais peu à peu, Romero nous immerge dedans, nous fait partager
les sentiments véritables qui animent ces chevaliers anachroniques.
On bascule très rapidement de leur côté et l’on
ressent combien cela est vrai pour eux, malgré les spectateurs,
malgré la mise en scène. Le spectateur modifie son regard
au même moment où une jeune fille insulte ses parents et
s’enfuie avec un des jeunes motards : la rébellion vient
toujours de la jeunesse, elle ne peut que naître dans l’opposition
aux aînés, aux parents. La jeunesse peut encore rêver.
Les touristes ahuris eux aussi commencent à croire à ces
improbables combats, ils s’investissent et ressemblent de plus
en plus à de véritables spectateurs d’une joute
du moyen-âge. C’est le dynamisme de la mise en scène
de cette séquence qui permet à Romero de relever ce défi
au combien hasardeux. Si le spectateur n’adopte pas à ce
moment là le regard de la communauté, le reste du film
s’écroule comme un château de cartes. Plus tard dans
le film, Morgan cède aux sirènes des médias, se
prend au jeu de la télé, du luxe. Le groupe se déchire
et les joutes ne parviennent plus à embarquer le public et le
spectateur. Le montage est moins rythmé, il n’y a plus
de crescendo, la caméra se fait plus lointaine, ne s’immerge
plus au cœur des duels. Point d’orgue de cette déliquescence,
l’ingénieur du son, excédé, claque la porte
en plaçant un morceau funk sur les duels. Les spectateurs dansent
et chantent, le rêve de Camelot semble à ce moment là
réduit à néant.
La
société de consommation est déjà au cœur
de Zombie. Romero y aborde cette question de façon
très personnelle, loin de certains clichés hérités
des années 60. L’heure n’est plus à la guerre
entre ceux qui veulent changer le système et ceux qui le domine.
Désormais, le seul combat qui existe est celui entre individus
pour la possession. On retrouve dans Knightriders cette
capacité destructrice de la société de consommation,
sa voracité, la façon dont elle contamine toute chose,
tout rêve. Morgan est l’incarnation du rêve des 60’s
devenu produit mercantile, spot publicitaire. Une scène nous
le montre lors d’une séance photo où il est allongé
sur un divan où est inscrit Knightriders : Romero
sait que son propre film va aussi devenir un produit. Morgan se rend
compte qu’il a trahi ses idéaux quand, après avoir
quitté la troupe pour fonder un autre Camelot avec l’argent
d’un promoteur télé, il assiste médusé
à ses chevaliers se battant comme des chiffonniers alors que
la radio joue le même morceau funk que lors de la joute avortée.
Il saisit alors que son engagement n’a plus rien de réel,
que son mode de vie est complètement factice, qu’il n’est
plus qu’une image vide et docile. Morgan sait alors qu’il
lui faut retourner auprès de Billy, qu’il ne peut y avoir
qu’un roi, qu’un rêve. Il va le combattre pour prendre
sa place, mais dans les règles de la chevalerie, comme un membre
de la table ronde. Cette dernière joute se fait sans spectateurs
et elle est la plus joyeuse de toutes celles filmées par Romero
durant le film. La toute fin de Knightriders, poignante,
est paradoxalement foncièrement optimiste.
[spoiler]Billy, déchu de son rang de roi, repart sur la
route. Il rejoint un enfant auquel au début du film il avait
refusé un autographe (le jeune garçon avait ressorti un
vieux magazine où Billy apparaissait comme un motard participant
au système). Billy entre dans la classe. Les élèves
chantent un hymne devant le drapeau américain. Scène iconoclaste
où toute la classe est au garde à vous devant un Star
and Stripes planté à endroit du mur ou le plâtre
s’est écroulé laissant apparaître, miracle,
les contours des Etats-Unis ! Billy donne son épée au
jeune garçon, il passe le relais, il sait que le rêve n’est
pas mort : Morgan le poursuivra, cet enfant lui succèdera.
[fin du spoiler]
Knightriders
est un film magnifique sur le pouvoir de l’imaginaire, sur le
rêve, mis en scène avec poésie et humour. Véritable
profession de foi, la réplique d’un membre de la troupe
qui s’enfuit à l’arrivée de la police avec
son camion chargé de vin. On lui crie : « Wine is not
illegal ! », à quoi il rétorque : «
It’s more exciting to think it is ! ». Il y a une grande
joie qui irradie des interprètes, un vrai sentiment d’être
en famille. Romero développe de nombreux personnages secondaires,
tous brillamment interprétés, qui lui permettent en quelques
touches d’aborder de nombreuses questions de nos sociétés,
comme la réception des homosexuels ou les femmes battues. Romero
est entouré de toute sa troupe d’acteurs, dans des rôles
plus ou moins importants : Ken Foree et Scott H. Reiniger (les deux
SWAT de Zombie), Joseph Pilato (aperçu dans
Dawn et futur chef militaire dans Day),
John Amplas (Martin
dans le film éponyme), Christine Forrest (la femme de Romero
qui jouait également dans Martin),
Anthony Dileo Jr. (qui jouera Miguel dans Day of the Dead).
Dans le rôle de Merlin on trouve Brother Blue, un célèbre
conteur américain qui a sillonné tous le pays, ses prisons,
ses quartiers dévastés à partir des années
60. La musique est orchestrée par Donald Rubinstein (compositeur
discret qui fera deux de ses trois seules compositions originales pour
Romero avec Martin
et Bruiser), qui joue également l’un des
musiciens du trio qui accompagne les joutes dans un mélange de
musique folklorique médiévale et celtique. La photographie
est de Michael Gornick, qui a déjà collaboré avec
Romero sur Martin
et Dawn of the Dead, et qui signera plus tard celles
de Creepshow et Day of the Dead. Gornick
travaille sur l’imaginaire arthurien : l’adoubement d’un
chevalier au bord d’un lac ; Barry et sa reine faisant l’amour
dans la forêt ; une scène de bataille baignée des
brumes d’Avalon… toutes ces images sont placés à
des moments clefs du récit où l’imaginaire médiéval
de la troupe prend le pas sur la réalité. Dans l’ouverture
du film, on découvre le couple royal nus dans les herbes. Barry
se lève, s’empare de son épée et prie. Ils
revêtent ensuite leurs vêtements médiévaux,
montent sur leurs montures et c’est seulement alors que l’on
découvre que ce sont des motos. Romero nous fait croire à
un univers médiéval juste avant de le contredire avec
cet effet purement comique. Mais ce qui se joue ici, c’est la
croyance du spectateur. Romero montre d’emblée le ridicule
de la situation, la naïveté de ses hommes et de ses femmes,
pour ensuite s’évertuer à faire partager cette réalité
au spectateur. D’où ces passages qui semblent tout droits
sortis d'Excalibur (les deux films sortent en même
temps aux USA, le 10 avril !), qui sont le reflet du monde intérieur
des membres de la troupe. Le récit se réfère constamment
à la geste arthurienne : la trahison de Lancelot, la fidélité
de Perceval, Excalibur, le chevalier noir… Toute cette mythologie,
ces hommes y croient et la vivent. Romero, amoureux de ses personnages,
leur rend hommage avec son film : il les accompagne en leur offrant
la transcription littérale de leur imaginaire.