Juin 1944, Jérôme (Philippe Noiret) vit avec sa charmante épouse, Marie (Catherine Deneuve), dans un château du bord de mer normand. Excédée par la placidité de son époux, Marie ne désire qu’une chose : vivre à Paris. Un résistant (Henri Garcin) est alors parachuté dans la région et tombe fou amoureux de la jeune fille. Mais entre cette histoire naissante, les préparatifs du débarquement et la présence des Allemands notre trio amoureux ne sait plus où donner de la tête...

La vie de château

Réalisation
: Jean Paul Rappeneau
Scénario : Jean-Paul Rappeneau, Claude Sautet, Alain Cavalier, Daniel Boulanger
Photo : Pierre Lhomme
Montage : Pierre Gilette
Musique : Michel Legrand
Interprétation : Catherine Deneuve, Philippe Noiret, Pierre Brasseur, Henri Garcin,
Mary Marquet, Carlos Thompson…

France - 1965
En 1960, Jean-Paul Rappeneau collabore avec Louis Malle et signe l’adaptation cinématographique de Zazie dans le Métro (1960). A cette occasion, les deux hommes se lient d’amitié et préparent de nouveaux projets en commun. Au cours d’un repérage, ils sillonnent la Bretagne et découvrent une magnifique demeure qui donne à Rappeneau l’idée d’un nouveau script dont il rêve d’assurer la mise en scène, La Vie de Château. Pour cette comédie, le scénariste imagine un couple que tout oppose : Jérôme, un homme tranquille et casanier et son épouse, Marie, une jeune femme aussi belle que pétillante. Tout deux habitent un château et tandis que le premier se contente d’une vie simple, Marie s’ennuie et rêve de Paris…

Rappeneau couche ses premières idées sur le papier tout en poursuivant son travail de scénariste sur quelques longs métrages parmi lesquels L’Homme de Rio (Philippe de Broca, 1964) ou La Fabuleuse Aventure de Marco Polo (Denis de La Pattellière, 1965). Lors de l’écriture, l’idée de transposer La Vie de Château au printemps 44 dans la région du débarquement allié s’impose peu à peu. En effet, cette époque évoque de nombreux souvenirs d’enfance au scénariste qui souhaite les faire revivre devant la caméra. L’idée du tournage dans la belle demeure bretonne est donc abandonnée et cède sa place à la région d’Arromanches. L’enthousiasme et la créativité de Jean-Paul Rappeneau éclatent alors sur le papier. Très rapidement, il boucle sa première version du scénario et part en quête d’un producteur. Cependant, l’idée d’une comédie se déroulant pendant la guerre, associée à la volonté de Rappeneau de faire ses premières armes derrière la caméra paraît trop risquée pour la majorité des maisons de production françaises. Robert Dorfmann, producteur de renom et accessoirement père du réalisateur de Vercingétorix (Jacques Dorfmann, 2001), est tout de même séduit par l’idée et envisage de produire le long métrage. Il finit malgré tout par abandonner le script de Rappeneau mais sa tentative ne demeure pas sans conséquences puisque, une année plus tard, il sera à l’origine de la plus fameuse des comédies sur fond de Seconde Guerre Mondiale : La Grande Vadrouille (Gérard Oury, 1966) avec De Funès et Bourvil.

Jean-Paul Rappeneau se retrouve à nouveau seul. Nullement découragé, il lui faudra toutefois du temps pour rebondir et prendre les rênes de la production. A la tête de son projet, il contacte Claude Sautet afin d’améliorer la dramaturgie et les dialogues du script. Les deux hommes apprennent rapidement à se connaître et collaborent pendant deux semaines dans une ambiance de franche rigolade ! Sautet aime le texte de Rappeneau et s’amuse à en dynamiser les gags. Parallèlement, ils imaginent le casting idéal de cette comédie : Rappeneau rêve d’un duo unissant Louis Jourdan à Catherine Dorléac mais Sautet lui déconseille le comédien exilé aux USA et l’incite à engager Philippe Noiret. Peu à peu, l’idée fait son chemin et Rappeneau contacte Noiret qu’il avait rencontré sur Zazie dans le Métro. Séduit par le texte et l’enthousiasme du cinéaste en herbe, l’acteur, originaire de Lille, accepte le projet avec entrain. Reste à convaincre Dorléac alors très courtisée pour incarner des rôles de comédie. Rappeneau essaie par tous les moyens de la rencontrer mais se heurte à son emploi du temps chargé et ne trouve pas moyen de planifier un tournage en sa compagnie… N’imaginant pas une autre actrice pour incarner Marie, le cinéaste désespère de pouvoir enfin lancer ses premiers tours de manivelle ! C’est alors que Nicole Stéphane, coproductrice du projet, lui soumet le nom de Catherine Deneuve. La jeune sœur de Françoise Dorléac (que le public a découvert dans Les Parapluies de Cherbourg de Jacques Demy en 1964) possède tous les atouts pour donner vie à ce personnage. Belle, pétillante et dotée d’un débit vocal hallucinant, elle semble correspondre en tous points au style que veut insuffler Jean-Paul Rappeneau à sa mise en scène. Le réalisateur la rencontre et tombe immédiatement sous son charme. Catherine Deneuve évoque ce choix dans un ouvrage consacré à sa sœur (1) : "Je vois bien pourquoi, n'ayant pas engagé Françoise, Jean-Paul a pensé à moi. Dans la famille, tout le monde s'exprime à toute vitesse, c'est un truc que nous avons en commun. Or Rappeneau adore les actrices qui parlent vite, c'est une musique qui lui plaît, un rythme de parole qui convient bien à la comédie".

Pour compléter ce casting, Henri Garcin vient apporter son dynamisme au rôle de Fabien (le jeune résistant) tandis que Mary Marquet et Pierre Brasseur incarnent le terrible duo de parents (Charlotte la mère de Jérôme et Dimanche le père de Marie). En juillet 1965, Rappeneau peut enfin démarrer le tournage qui, d’après les différents témoignages, se déroule dans une joyeuse ambiance. Certes, Catherine Deneuve rappelle (dans les bonus du DVD édité par MK2) les quelques coups de gueule de Pierre Brasseur mais le "sale" caractère du comédien est compensé par son immense talent.

Une fois le tournage bouclé, le film part en en post production et sort le 25 janvier 1966 dans les salles françaises. Le public et la critique plébiscitent cette première œuvre qui obtient le prix Louis Delluc ; le coup d’essai de Jean-Paul Rappeneau est un coup de maître ! Mais au fond, à quoi tient la réussite de La Vie de Château ? A sa mise en scène audacieuse, à l’originalité de son script ou à l’incroyable fraîcheur de son casting ? Certainement à une subtile alchimie de chacun de ces éléments…

Depuis Cyrano De Bergerac (1990), Jean-Paul Rappeneau est devenu un monument du cinéma hexagonal ! L’adaptation de Rostand lui a permit d’atteindre enfin une reconnaissance de l’ensemble de la profession (rappelons qu’à cette occasion il obtint dix Césars). Auteur de seulement sept films en près de 40 ans de carrière, Rappeneau est certainement l’un des cinéastes les moins prolifiques du septième art hexagonal. Cela n’empêche pourtant pas ses films d’être de grands succès commerciaux tout en étant animés par une mise en scène d’une originalité remarquable. Le style Rappeneau est reconnaissable entre mille et, dès La Vie de Château, force est de constater qu’il a su imposer sa vision du cinéma. A ce titre, le premier plan du film est éloquent : l’action se déroule dans une cave, une porte s’ouvre et laisse apparaître Philippe Noiret. Filmé en caméra épaule derrière des étagères, le style tout en mobilité évoque d’emblée le film d’action. Très rapidement, le spectateur découvre les différents protagonistes du film ou plutôt, les aperçoit, car chez Rappeneau il n’est jamais question de s’appesantir sur un regard ou un paysage. Ici, la mise en scène rime avec vitesse et légèreté. Les comédiens traversent l’écran comme des bolides tandis que la caméra virevolte à travers les décors. Le public assiste, stupéfait, à un spectacle de tous les instants, un tourbillon cinématographique pour le moins exaltant et dynamique ! Mais attention, car chez Rappeneau la vitesse n’est pas un subterfuge visant à cacher la médiocrité du scénario. Bien au contraire, s’il joue sur ce tempo très serré c’est pour ne laisser que très peu de place aux temps morts, accélérer le rythme des situations comiques et accroître leur efficacité.

Au-delà de la vitesse, des mouvements de caméra et du dynamisme de la dramaturgie, Rappeneau impose une direction d’acteurs déchaînée. S’inspirant des "Screwball Comedy" de l’Age d’or hollywoodien, il incite ses comédiens à adopter un débit de dialogues proche de celui qu’Howard Hawks demandait à Cary Grant et ses partenaires dans ses plus folles comédies (La Dame du Vendredi ou L’impossible Monsieur Bébé notamment). Sur ce point, rappelons que Rappeneau avait (et a toujours !) l’habitude de réciter les dialogues et de mimer le jeu des acteurs pendant les prises de vue afin de leur donner le rythme souhaité. Lors du tournage de La Vie de Château, il poussa ce tic jusqu’à se faire évacuer du plateau par un Philippe Noiret incapable de se concentrer face à un tel énergumène !

En alliant un rythme dramaturgique digne de Lubitsch à des dialogues tout droit issus de la "Screwball Comedy" et des prises de vue évoquant le dynamisme d’un Walsh, Rappeneau impose sa griffe. Toutefois, il faut avouer que si l’efficacité de ses comédies n’a jamais été prise en défaut, il le doit également à la qualité de ses interprètes. D’Isabelle Adjani (Bon Voyage, Tout Feu Tout Flamme) à Gérard Depardieu (Cyrano de Bergerac) en passant par Jean-Paul Belmondo (Les Mariés de l’An II), ou Olivier Martinez (Le Hussard sur le Toit) Rappeneau a toujours su s’entourer des comédiens les plus énergiques de la scène française. Dans La Vie de Château, il propose le rôle de Marie à la toute jeune Catherine Deneuve (qu’il retrouvera neuf ans plus tard dans Le Sauvage). L’actrice signe à cette occasion une prestation de grande classe : d’une beauté à couper le souffle, elle impose un rythme d’enfer à chacune des scènes où elle apparaît. Dès qu’elle occupe l’écran, l’image se charge d’électricité, le spectateur n’a d’yeux que pour elle et fond totalement sous son charme dévastateur. Si l’on peut comparer le style du film à la "Screwball", le jeu de Deneuve est, lui, assez proche de celui d’une Rosalind Russell montée sur ressorts ! Dans une interview accordée au magazine Marie-Claire en 1984, Jean-Paul Rappeneau déclarait : "On m'avait dit : "Vous n'arriverez pas à la faire bouger, c'est du marbre." Or, j'ai eu du mal à la freiner. Cette blonde diaphane et immobile était un bulldozer. Avec un punch, un humour, un aplomb fabuleux, bref, l'idéal pour jouer la comédie. Elle présente tout ce dont peut rêver un metteur en scène de comédie. C'est la personne capable de dire le plus de mots dans le moins de secondes possibles tout en ne perdant pas une seule syllabe. Elle qui, a priori, semblait statique, cache un moteur de Formule 1."

Le choix de Philippe Noiret pour incarner Jérôme est également remarquable. Avec sa silhouette de géant, sa bonhomie naturelle et sa voix traînante, Noiret donne corps à un personnage dont la placidité est un parfait contrepoids à la vitesse de Deneuve ou à la puissance de Brasseur. Dès que ces deux derniers se confrontent à Noiret, le décalage entre leurs personnalités explose devant la caméra et devient une formidable source de comique ! Un an plus tard, Philippe Noiret incarne à nouveau un personnage similaire : casanier, proche de la terre, amoureux des plaisirs simples, Alexandre le Bienheureux (Yves Robert, 1967) sera un lointain cousin de Jérôme, champêtre et oh combien savoureux !

Toutefois, il serait injuste de célébrer cette distribution en oubliant Henri Garcin, remarquable de vivacité ainsi que le couple explosif composé par Mary Marquet et Pierre Brasseur. Avec leur charisme et leur expérience du "Boulevard", ils insufflent une belle dose d’énergie à La Vie de Château et participent à cette impression de joie de vivre partagée par la majorité des spectateurs.

Enfin, comment évoquer les talents de cette première œuvre sans citer les noms de Pierre Lhomme et de Michel Legrand. Le premier signe ici une photographie formidable de douceur et exacerbe la beauté toute naturelle de Deneuve. Fidèle de Rappeneau, on le retrouvera dans la majorité de ses films et sera récompensé par un César pour Cyrano de Bergerac. Michel Legrand, quant à lui, est l’auteur une bande originale à la fois dynamique et envoûtante (le thème du générique notamment lorsque la musique accompagne une série de clichés de Catherine Deneuve). On ne déclarera certainement pas qu’il signe ici son plus beau score, mais son travail est tout de même formidable et merveilleusement agréable pour nos oreilles !

La Vie de Château se présente donc comme une conjugaison de talents et s’inscrit dans une lignée de comédies américaines prenant comme décor la Seconde Guerre Mondiale (on pense notamment à To Be or not to Be de Lubitsch ou Stalag 17 de Billy Wilder). D’un point de vue historique, si le film marque l’entrée en fanfare de Jean-Paul Rappeneau dans le cercle des réalisateurs de comédies il est également le premier opus d’une série de comédies populaires se déroulant pendant cette période, pourtant sombre, de notre histoire : de Gérard Oury (La Grande Vadrouille, L’As des As) à Gérard Jugnot (Monsieur Batignolle) en passant par Philippe De Broca (Le Roi de coeur) le genre est demeuré vivace jusque très récemment puisque Jean-Paul Rappeneau signa avec Bon Voyage (2003) une œuvre où résonne les échos de La Vie de Château. Avec le DVD édité par MK2, vous êtes invité à (re)découvrir le premier chef d’œuvre d’un réalisateur d’exception, un film d’une fraîcheur irrésistible habité par une Catherine Deneuve plus belle et savoureuse que jamais. La Vie de Château est un remède à la morosité, indispensable et pétillant. CHAMPAGNE !!!

(1) Catherine Deneuve, Patrick Modiano, "Elle s'appelait Françoise", Canal + Editions, 1996
Image : Le master utilisé par MK2 ne présente pas de défaut majeur. L’image est propre et ne laisse apparaître que quelques rares points blancs ou griffures. Sur un format 4/3, la définition est relativement bonne même si elle mériterait d’être un peu plus précise notamment dans les contours et les arrières plans. En revanche, le format vidéo 4/3 zoomé sur un écran 16/9 est assez décevant. La compression est correcte malgré quelques effets de scintillement et des contrastes parfois brûlés. Globalement, l’image est donc moyenne. Sur un écran 4/3 elle passe correctement, en 16/9 et à fortiori en vidéo projection les défauts deviennent pénibles à supporter.

Son : seule une piste en mono d’origine est proposée. Malheureusement, elle laisse entendre quelques distorsions avec des effets d’échos et des grésillements. A faible niveau sonore, cela ne dérange pas l’écoute. En revanche, dès que les décibels montent c’est beaucoup moins agréable. Aucun sous-titre n’est proposé.

Mk2
Zone 2 - DVD 9
90 minutes
Sous-titres : sans

Format cinéma : 1.66 : 1
Format vidéo
: 4/3
Son : mono 2.0 VF
Le DVD est proposé dans un boîtier amaray doté d’un fourreau cartonné. Les menus animés et musicaux sont particulièrement réussis. Ils permettent notamment d’accéder à un chapitrage découpé en 12 segments sur deux pages.

Préface (2’17): cette courte introduction au film est issue du journal de la nuit du 22 juillet 1965. Le journaliste de l’ORTF visite le plateau où les acteurs se coursent dans les couloirs du château. C’est également l’occasion d’entendre Jean-Paul Rappeneau faire un bref résumé de son film ainsi que Catherine Deneuve évoquer son travail sur cette comédie. Frais et enthousiaste ce court reportage est une excellente introduction à La Vie de Château.

Le Tempo Rappeneau
(23’05) : ce supplément est une interview passionnante de Jean-Paul Rappeneau réalisée récemment. Elle lui permet de revenir avec bonheur sur la genèse et le tournage de son premier film. Riche en anecdote, cet entretien permet de mieux cerner la personnalité de Rappeneau, artiste avare en déclarations publiques. Le document propose également des séquences du film illustrant les propos du réalisateur.

Une Comédie Virevoltante (9’05) : supplément où des extraits du film illustrent les propos de la reine Catherine. La comédienne fait part de ses souvenirs et de sa joie d’avoir participé à cette belle aventure. Elle revient également sur ses rapports avec Pierre Brasseur (ses célèbres coups de gueule notamment) et sur son amour de la comédie.

Rire de Tout (14’06) : dans ce dernier bonus, on observe Philippe Noiret dans sa loge de théâtre évoquer lui aussi ses souvenirs de La Vie de Château. Il se rappelle de sa rencontre avec Rappeneau sur le tournage de Zazie dans le Métro. Son analyse est d’avantage nostalgique que celle de Deneuve ou de Rappeneau. Il pense notamment qu’il serait aujourd’hui impossible de réaliser une comédie aussi débridée avec comme décor la Seconde Guerre Mondiale. Enfin, il rend hommage à Pierre Brasseur et loue la folle énergie de Catherine Deneuve.

Conclusion : C’est un merveilleux film que MK2 nous donne l’occasion de découvrir sur ce DVD. Si on aurait apprécié que la qualité technique soit meilleure, cela ne constitue en rien une raison de ne pas acquérir ce disque. Car outre les qualités du film, le DVD offre des bonus simples, passionnants et rares.

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