George
A. Romero, un cinéma crépusculaire est
le premier livre en langue française consacré à
l’ensemble de la carrière du cinéaste de Pittsburgh
qui, en 1968, bouleverse le cinéma fantastique contemporain
avec
La Nuit des morts vivants. Au-delà de
ce coup d’éclat, Romero s’impose au fil des décennies
comme un cinéaste intègre, exigeant, constamment passionnant
et passionné. Si nous avons eu dernièrement le plaisir
de découvrir un excellent recueil de textes consacré
à la saga des morts vivants (Politique
des zombies, l’Amérique selon George A. Romero,
sous la direction de Jean-Baptiste Thoret), cet ouvrage nous propose
enfin une ensemble de textes s’intéressant à l’intégralité
de l’œuvre de Romero, depuis ses premiers films publicitaires
à Diary of the Dead, sa dernière réalisation
en date. Chaque film est abordé chronologiquement au travers
d’une suite de textes proposés par onze spécialistes,
pour la plupart des universitaires, français et américains.
Frank Lafond, enseignant en cinéma à la faculté
de Lille, qui coordonne ce livre, a entre autres dirigé l’indispensable
Cauchemars américains en 2003 et a écrit l’excellent
Jacques
Tourneur, les figures de la peur en 2007. Il a aussi
collaboré à Positif et Simulacres, et il est rédacteur
en chef de la revue Rendez-vous avec la peur. (1) Passionné
par le thème de la peur au cinéma, il a su sélectionner
ici des écrits qui offrent une vision kaléidoscopique
du cinéma de George A. Romero.
Frank Lafond ouvre ce volume par une introduction qui rappelle que
l’objet du présent travail est de creuser les aspects
les moins connus de l’œuvre du cinéaste, de s’attacher
à plonger dans sa filmographie sans omettre le moindre de ses
films, et à donner à chacun d’eux une place équivalente.
Même les films les moins appréciés du cinéaste
ont ainsi droit à une seconde chance, comme Land of
the Dead dont Frank Lafond prend dès l’introduction
la défense. L’auteur explique que, pour lui, Romero réalise
des films ouvertement politiques, c'est-à-dire qu’il
ne cache pas ses intentions (Romero parle de son côté
d’underbelly), ce qui ferait la force et la singularité
de son cinéma et donc l’intérêt d’un
quatrième volet de la saga des morts vivants se situant dans
la continuité du cinéma direct de Romero. Son discours
est si évident qu’il ne s’adresse pas qu’aux
plus curieux, qu’à ceux qui viennent chercher dans le
cinéma fantastique un sous texte social ou politique masqué
; ce qui fait dire à Frank Lafond que le cinéma de George
Romero est un cinéma profondément démocratique.
Cette approche, pour aussi pertinente qu’elle soit, peut faire
cependant débat. En effet, si Zombie ou Day
of the Dead sont aujourd’hui pour tous des œuvres
ouvertement politiques, il convient de rappeler qu’à
leur sortie, rares étaient ceux à relever les intentions
du cinéaste. Même aujourd’hui, des films comme
Season
of the Witch ou Knightriders
restent, au-delà de leur confidentialité, des œuvres
généralement mal comprises.
Peter Dowd, conservateur de l’American Museum of Moving Image
de New York, revient, dans le premier article du recueil, sur les
premières réalisations de Romero. Il raconte l’arrestation
à 14 ans du cinéaste en herbe pour avoir lancé
un mannequin enflammé du haut d’un toit pour le tournage
de The Man From the Meteor, son premier film en 8
mm aujourd’hui disparu. Il évoque la création
de Latent Image en 1963, les films de communions et de mariages, puis
les spots publicitaires où l’auteur du texte perçoit
déjà les prémisses de l’œuvre à
venir du cinéaste. Pour lui, tout est là : l’amour
du cinéma fantastique des années 50, les expérimentations,
le style. C’est amusant, ça semble souvent très
juste, mais l’on se dit que toutes ces beautés, ces fulgurance
que Peter Dowd relève seraient certainement passées
inaperçues si ces spots avaient été signés
par
un inconnu. Mais les extrapolations font aussi partie du jeu critique,
et il est vraiment plaisant de découvrir ce pan complètement
occulté de la filmographie de Romero. De plus, il semble assuré
que Latent Image ait produit des films d’une réelle qualité
et d’une grande inventivité. Peter Dowd, après
avoir passé en revue également quelques spots pour des
campagnes électorales et des vidéoclips, s’intéresse
aux premiers courts métrages de Romero, souvent muets, sans
titres. Dowd y trouve même selon lui, la plus belle séquence
jamais réalisée par le cinéaste où résonne
The Sound of Silence de Simon & Garfunkel. Dowd montre
comment c’est dans cette période créative que
Romero perfectionne sa maîtrise du montage, de la photo et du
son, tout en affinant cet humour pince-sans-rire que l’on retrouvera
dans ses futures réalisations.
Philippe Met (enseignant en cinéma à l’université
de Pennsylvanie) signe l’article suivant, logiquement consacré
à La
Nuit des morts vivants. Après avoir en quelques
lignes résumé la genèse du film, Met s’interroge
sur ce qu’il est encore possible d’écrire sur un
film qui est l’« acte de naissance officiel du cinéma
d’horreur moderne. » Il décide donc de se
détacher au maximum de son aura culte, de ne pas le prendre
comme le premier épisode d’une série qui va couvrir
plusieurs décennies de l’histoire américaine,
de ne pas y voir l’exemple parfait du cinéma d’horreur
politique. Met veut essayer de le prendre comme un objet fini, de
ne pas l’analyser au regard de l’œuvre à venir
mais juste pour lui-même. Il souhaite essayer de répondre
à une question simple : « Qu’est-ce qui fait
que le film, près de 40 ans plus tard, n’ait rien perdu
de
son
efficacité et de sa puissance d’envoûtement ?
» Pour cela, Met s’attache au fait que le film, comme
Rosemary’s
Baby qui sort la même année, entre en résonance
avec le Zeitgeist. Il évoque l’aspect universel des archétypes
développés par le film (le mort vivant, l’anthropophagie,
l’inceste, le parricide, le matricide…) qui expliquerait
sa force. Il montre aussi comment Romero évoque le cinéma
des années 50 et celui de la Universal des années 30,
pour mieux les évacuer et ancrer son film dans l’Amérique
qui lui est contemporaine. Met se demande dans quelle mesure Romero
a prémédité le fait que le film rencontre des
courants politiques et sociaux (la Guerre du Vietnam, la lutte pour
les droits civiques…), ou s’il devient politique car cet
aspect permet au spectateur de dépasser la violence et la noirceur
de l’œuvre. Une analyse brillante et d’une grande
lisibilité qui offre plusieurs portes d’entrée
pour appréhender une oeuvre trop souvent écrasée
par le poids historique qu’elle occupe.
Tony Williams (enseignant à l’université de l’Illinois
du Sud), s’attache ensuite à sortir de l’ombre
le long métrage le plus rare de Romero, longtemps considéré
comme disparu : There’s Always Vanilla. Williams
analyse minutieusement ce film où Romero parle des aspirations
déçues de la jeunesse, du nécessaire «
rejet des modes de conditionnement sociaux. » Un texte
passionnant qui ne fait cependant pas l’impasse sur les défauts
évidents du film.
On retrouve ensuite Philippe Met pour un article consacré à
Season
of the Witch. Dans ce film, Romero renoue avec le fantastique
tout en se glissant dans le cinéma indépendant de l’époque
dont l’un des thèmes de prédilection est le mal-être
des femmes de la middle class américaine. Pour Met, ce film,
à contrario de La
Nuit des morts-vivants qui reflète selon lui à
posteriori la société américaine de son époque,
est
réalisé
pour coller à l’actualité de la contre-culture.
Met montre comment le film se distingue des nombreuses productions
qui évoquent la question du patriarcat par l’ambivalence
de ses personnages et par le processus très particulier d’identification
du spectateur qui est ici à l’œuvre. Philippe Met
explore en profondeur ce film encore trop méconnu, analysant
de nombreuses séquences pour en révéler un aspect
critique qui prend aussi bien pour cible le patriarcat que les médias
ou encore la religion.
Le film suivant, The
Crazies, est l’objet d’une étude de
Raymond Humphries, ancien professeur d’études de cinéma
à Lille III et auteur d’écrits sur Lang, Powell,
Bava ou encore Cronenberg. Humphries s’intéresse ici
à la représentation de l’armée et de l’ordre
dans l’œuvre de Romero. Après ce passage quasi obligé
pour tout analyste du cinéaste, il explique comment, pour lui,
The Crazies dépasse la simple charge antimilitariste
pour s’attacher à évoquer l’histoire de
l’Amérique. Selon l’auteur, Romero parle dans cette
fiction de la Guerre de Sécession, des guerres indiennes, du
Vietnam, de la Guerre d’Indépendance, de la National
Rifle Association, du pouvoir de l’Etat central et du rapport
qu’il entretient avec la population… Humphries nous dévoile
un film complexe, étonnamment riche, qui refuse toute forme
de didactisme et où Romero ne cesse de nuancer ses propos.
Un film dont la question centrale pourrait se résumer par :
« Quelle serait la réaction d’un peuple profondément
individualiste à des lois visant à interdire son indépendance
? » Un texte impressionnant d’intelligence, dont
l’écriture fluide tranche avec les textes plus universitaires
jusqu’ici proposés, dont les idées sont constamment
illustrées par le film et jamais plaquées artificiellement
dessus pour corroborer un discours.
Martin
est l’objet d’une étude de Frank Lafond, qui part
de la critique de Tavernier et Coursodon dans 50
ans de cinéma américain qui y voient
« un documentaire social renouvelé par le biais du
fantastique. » Il s’intéresse donc dans un
premier temps à l’aspect documentaire du film, puis aux
rapports entre les images issues d’un régime réaliste
et celles fantasmées par Martin,
thème de la confusion entre le fantasme et la réalité
cher à Romero. Frank Lafond s’intéresse ensuite
à Martin
comme illustration parfaite de la définition du fantastique
de Tzvetan Todorov. Pour ce dernier, le
fantastique
est soit une illusion,
soit
fait partie intégrante de la réalité, cette réalité
étant alors régie par des lois inconnues de nous. Lafond
passe donc au crible la filmographie du cinéaste et met en
exergue la façon dont ses films s’ancrent profondément
dans la réalité tout en usant de l’ambiguïté
et du principe d’hésitation cher à la littérature
fantastique. Lafond revient constamment à Martin, personnage
fascinant aux multiples facettes, et sur la façon dont George
Romero a travaillé cette figure en étudiant longuement
les mécanismes psychologiques des serial killers. Un texte
riche et passionnant.
Raymond Humphries revient ensuite avec Zombie, où
il questionne la place des médias dans le cinéma de
George Romero. Le cinéaste montre la façon dont les
médias, le contrôle politique et le phénomène
de consommation forment un triangle de régulation de la société
américaine. Humphries, partant de la célèbre
ouverture du film, évoque la ghettoïsation des populations
noires et portoricaines dans les années 50. De Zombie
aux Banlieusards de Joe Dante, en passant par Poltergeist
de Tobe Hooper, le cinéma fantastique joue alors sur le retour
du refoulé, retour sur le devant de la scène des minorités
et des populations pauvres que l’on s’acharne à
cacher. Humphries poursuit ensuite par un brillant balayage des thèmes
abordés dans le film : racisme, sexisme, Vietnam, guerre indiennes,
question du territoire et de la frontière... autant de questions
profondément américaines qui trouvent une forme synthétique
dans le Mall du film. Un texte équivalent en qualité
et en densité à celui que l’auteur a précédemment
consacré à The
Crazies.
Frank Lafond analyse ensuite les rapports variés entre l’individu
et le groupe, entre le groupe et la société qui sont
à l’œuvre dans Knightriders.
L’auteur épluche la filmographie du cinéaste pour
mettre exergue cette question que Romero se pose constamment. Un texte
très fouillé, précis et toujours pertinent.
Ian Conrich s’attelle ensuite à Creepshow,
un film souvent adulé par les fans à sa sortie mais
très rapidement tombé dans l’oubli. George Romero
bénéficie ici d’un casting de stars pour un film
d’horreur familial distribué par la Warner sur une combinaison
de copies très correct. Conrich s’intéresse à
la place du film dans la production du début des années
80 et à la façon dont Romero tente d’établir
des liens entre différents courants artistiques, différentes
époques, différents médias.

Plus imposant, le texte suivant, écrit par Robin Wood, est
consacré au Jour
des morts vivants. Wood analyse la figure de la masculinité
à l’œuvre dans le film, thème pour lui central
de ce troisième volet des morts vivants et dont la hiérarchie
militaire serait l’incarnation ultime. Romero signerait ici
sa réponse aux différents cultes de l’ère
Reagan, le zombie étant de son côté le symbole
d’un capitalisme poussé à l’extrême.
Une analyse très claire et constamment étayée
par des références au film.
Ernest Mathijs (enseignant en cinéma à l’université
de Vancouver) s’attaque ensuite à Incident de
parcours. Dans un premier temps, Mathijs s’attache
à relier chacun des films de Romero au thème de la marchandisation
(économique ou culturelle), et fait rentrer au forceps Monkey
Shines dans cette lecture très réductrice de
l’œuvre du cinéaste. Incident de parcours
serait selon l’auteur un film sur la marchandisation de la condition
animal, ce qui semble en partie juste mais terriblement limitatif.
Mathijs fait un détour par le fonctionnement de la critique,
relevant au passage qu’au moment de la sortie du film, personne
n’a relevé ce qui, pour lui, est bien le cœur du
film. Un texte peu convaincant, l’auteur étant trop obnubilé
par un angle d’approche unique et exclusif.
Deux yeux maléfiques est décrypté
par Gilles Menegaldo, professeur de cinéma à l’université
de Poitiers. Il étudie, entre autre, la manière dont
George Romero adapte Edgar Allan Poe, mettant son film en regard avec
les nombreuses réalisations de Roger Corman inspirées
par l’écrivain. Une analyse très fouillée,
un peu monotone mais qui a le mérite de s’intéresser
à l’un des films les moins aimés du cinéaste.

Autre film souvent jugé mineur, La Part des ténèbres
est l’objet d’une excellente analyse de Benjamin Thomas.
L’auteur part de l’idée que Romero s’est
intéressé à cette adaptation de Stephen King
pour parler de sa place de réalisateur de film d’horreur.
Le cinéma d’horreur (et, se faisant, Romero) est constamment
partagé entre deux courants, entre un aspect critique, politique,
subversif et le pur divertissement jouant sur la peur et l’exagération
de la violence dans la tradition du grand guignol. Pour Benjamin Thomas,
Romero trouve dans cette histoire d’un écrivain qui se
dédouble en deux entités aux aspirations contradictoires,
une belle métaphore évoquant son propre statut d’artiste.
Thomas s’intéresse de près à la manière
dont Romero adapte le roman et prend ses libertés avec King,
notamment dans la façon dont il s’écarte de la
vision de la masculinité et de la féminité développée
par l’écrivain. Chez Romero, la masculinité est
une fabrication sociale dont il est possible de s’affranchir,
vision bien plus progressiste que celle du romancier. Un texte passionnant.
Le thème de la perte de l’identité chez Romero
est le sujet de l’analyse que Florent Christol dédie
à Bruiser, selon lui conclusion du cinéaste
à sa saga des morts vivants. Une étude dans l’ensemble
pas
vraiment
convaincante mais qui éveille l’intérêt
lorsque l’auteur voit dans Bruiser une relecture
post moderne de La
Vie est belle de Capra, ou encore lorsqu’il s’échine
à tisser des liens profonds entre le film et l’œuvre
de Dario Argento. Si l’on n’adhère pas totalement
à ces démonstrations, le texte offre tout de même
des pistes d’exploration qui méritent d’être
entendues.
Benjamin Thomas revient ensuite avec un texte consacré à
Land of the Dead, où il montre la façon
dont Romero s’oppose à un cinéma que symboliserait
l’oeuvre de D.W. Griffith. D’une part du point de vue
du discours social et politique (bipolarité entre riches et
pauvres), d’autre part dans la conception même du cinéma
comme spectacle, Griffith ayant posé les bases de ce qui deviendra
le modèle dominant de la production cinématographique
mondiale, à savoir pour Benjamin Thomas un art instrumentalisé
afin de contrôler les masses. L’auteur signe ici de nouveau
un texte pertinent, clair et précis.
Enfin, Franck Lafond clôt brillamment le recueil avec une analyse
de Diary of the Dead où il s’intéresse
à l’esthétique du faux documentaire et à
la façon dont le film de Romero se distingue des autres films
de ce mouvement, de Blair Witch Project à
Cloverfield en passant par [Rec].
George A. Romero, un cinéma crépusculaire est
un ouvrage passionnant, varié, très documenté
et la plupart du temps extrêmement pertinent, qui parvient par
la multiplicité de ses angles d’approche à rendre
compte de la richesse de l’œuvre du cinéaste. Indispensable
pour tous les amateurs de Romero, du cinéma fantastique et,
plus largement, à tous les cinéphile curieux.