
« BIEN QUE CE SOIT DE NOTORIETE PUBLIQUE, J'ESTIME QUE L'HEURE
EST VENUE DE
PROCLAMER QU'A MA NAISSANCE, J'ETAIS JEUNE.
» (Groucho, dans ses Mémoires
Capitales)
Si
l’on veut essayer de comprendre comment Leonard, Adolph, Julius,
Milton et Herbert Marx sont devenus les Marx Brothers (dans l’ordre
Chico, Harpo, Groucho, Gummo et Zeppo), il convient de se replonger
dans les impayables mémoires de Julius/Groucho, qui restituent
de manière hilarante - et hautement improbable - le chemin
sinueux menant à leur formation. Pour résumer, motivés
par l’enthousiasme débordant de leur mère juive
et par le vide, lui aussi envahissant, respectivement de leurs assiettes
et de leurs porte-monnaies, les frangins se retrouvèrent bombardés
sur les planches dès leur plus jeune âge, changeant de
nom plusieurs fois (les Rossignols, les Mascottes…), en enchaînant
des tournées loin d’être glorieuses dans des bleds
paumés où il arrivait que Groucho finisse par insulter
le public, Gummo délaissant à cette époque une
carrière artistique pour se lancer, tout d’abord, dans
le commerce d’imperméables. Cependant, en 1924, avec
la pièce I’ll Say She Is (écrite
par Groucho), ils rencontrèrent la première fois le
succès, public comme critique, et suite à une tournée
triomphale, s’installèrent à Broadway pour plusieurs
années, tout d’abord avec Cocoanuts
puis avec Animal Crackers. En conséquence,
le cinéma leur tendit les bras, et c’est fort logiquement
avec l’adaptation de leur plus gros succès, Cocoanuts,
qu’ils franchirent le pas en 1929 (tout en jouant simultanément
Animal Crackers sur scène). Enfin,
pour tout dire, le pas avait été timidement franchi
trois ans plus tôt, puisque avant de signer avec la Paramount,
les frères avaient auto-financé un film
nommé
Humorisk, évacué des années
plus tard par Groucho d’un lapidaire « forget about
that one. » Considérons donc, comme il est de coutume,
Cocoanuts comme leur premier film officiel, bien
que la tentation soit grande d’évacuer également
ce film aujourd’hui difficilement regardable, ne serait-ce que
pour des raisons techniques. Groucho lui-même résuma
ce tournage en expliquant « que l’un des deux metteurs
en scène ne comprenait pas l’anglais, et que l’autre
ne comprenait pas Harpo. » Suite au krach boursier de 1929,
qui affecte durement des économies dont la gestion n’est
déjà pas le fort des frères (surtout Chico, réputé
pour ses dettes au jeu), la Paramount décide de jouer la facilité,
en finançant une adaptation très théâtrale
(en tout cas au niveau du dispositif scénique) de leur second
succès, Animal Crackers. Pour diverses
raisons (dont la disparition de leur mère, probablement), les
frères abandonnent alors les planches, consacrant, pour un
temps en tout cas, leur talent exclusivement au cinéma.
On peut alors découper leur carrière en deux phases
distinctes qui, même si l’essentiel est conservé,
peuvent expliquer l’évolution que l’on peut constater,
tant dans la caractérisation des personnages que dans leur
rapport à leur environnement immédiat.
En effet, dans la période Paramount qui suit Animal
Crackers, et qui est souvent considérée comme
l’apogée de leur carrière (Monnaie de
singe, Plumes de cheval et Soupe
de canard), la folie marxienne est irrésistible, probablement
parce que les frères, dans l’émulation de la création
d’œuvres purement cinématographiques (et non plus
simplement des adaptations de leurs succès scéniques),
sont extrêmement stimulés par ce support, et probablement
aussi parce que la Paramount leur laisse quasiment quartier libre.
Malheureusement, après le demi-échec public de Soupe
de Canard, le studio ne renouvelle pas le contrat (1),
et cela affecte considérablement les quatre frères :
Zeppo, qui n’ayant jamais vraiment trouvé sa place endosse
une part de responsabilité, quitte le métier et part
ouvrir une agence théâtrale avec Gummo. Chico et Groucho
animent pendant six mois une émission de radio, puis Groucho
fait du théâtre dans une pièce de Ben Hecht tandis
que Chico dépense ses économies aux courses et aux cartes.
Enfin, Harpo, recommandé par l’influent journaliste Alexander
Woollcott, part en Union Soviétique, officiellement comme ambassadeur
du rire, tandis qu’une rumeur persistante lui attribue un rôle
d’espion du gouvernement Roosevelt.
« POUR MA PART, JE N'AI JAMAIS RENCONTRE
QU'UN SEUL GENIE. IL S'APPELAIT IRVING THALBERG. » (Groucho)
Heureusement, Chico compte parmi ses plus proches
amis Irving Thalberg, lequel, malgré ses difficultés
relationnelles avec Louis B. Mayer, occupe un rôle fondamental
à la Metro Goldwyn Mayer, et se trouve être un immense
admirateur des Marx. Il est d’ailleurs notoire que Thalberg
envisage à moyen terme de quitter la MGM pour fonder son propre
studio, et qu’il compte bien sur les Marx pour le suivre dans
cette aventure. Sous son impulsion, les Marx signent alors - tant
par ambition artistique d’ailleurs que par
volonté
de revanche vis-à-vis de la Paramount, mais aussi par besoin
économique - tout en se pliant à la volonté de
Thalberg, qui souhaite voir leur délire se structurer, afin
de récupérer un ensemble de spectateurs jusqu’alors
décontenancés. Très exigent, Thalberg épuise
toute une brochette de scénaristes, intervient lui-même
pour faire avancer le script, et envoie finalement les Marx renouer
avec les planches, pour confronter leurs nouveaux gags à la
réaction directe du public (les scénaristes allant jusqu’à
chronométrer les plages de rire de la salle). La recette, si
elle épuise l’équipe, permet à Une
nuit à l’opéra d’être le
plus grand succès des Marx Brothers, en plus d’une réussite
artistique certaine. Et puisqu’elle a porté ses fruits,
Thalberg décide de reconduire l’expérience sur
le film suivant, Un jour aux courses. Il décède
cependant quelques jours avant le début du tournage, et si
ses directives sont suivies à la lettre, l’équipe
arrive vite à saturation, entre les 18 réécritures
de scénario et les milliers de fiches de réaction ramassées
auprès du public pendant la tournée préalable
au tournage !
Toujours sous contrat avec la MGM, les Marx décident pourtant
de tourner l’espace d’un film - pour faire le deuil ?
- le dos à la méthode Thalberg, et revenant à
un budget minuscule et à une adaptation théâtrale
(qui plus est d’une pièce dont ils n’étaient
pas les auteurs), tournent Panique à l’hôtel
pour la RKO. Le film est curieux par bien des aspects, en particulier
pour cette irruption chronologique au sein de leur période
MGM. Après cette parenthèse en forme de nouvel échec,
les Marx, loin donc de pouvoir profiter des triomphes de leurs débuts
au sein du Studio, reviennent discrètement vers la Métro
Goldwyn Mayer, qui - la rivalité Mayer/Thalberg ayant-elle
joué ? (2) -
les néglige alors, supprimant les essais publics, réduisant
progressivement les budgets et composant des équipes réduites
en nombre et en qualité. Après Un jour au cirque
et Chercheurs d’or, dont il n’aime pas
l’idée dès le départ, Groucho annonce qu’il
en a marre de ces conditions et qu’il quitte le cinéma,
moyen comme un autre de mettre la pression à la MGM, consciente
qu’il existe toujours un public, même plus réduit,
pour les Marx Brothers. Mais le film suivant, Les Marx au
Grand magasin, loin de remettre le pied de Groucho à
l’étrier du cinéma, est un nouvel échec
; et ses deux frères emboîtent alors son pas pour annoncer
leurs adieux collectifs au public. Dans ces quatre derniers films,
et malgré des points positifs sur lesquels nous reviendrons,
les frères font indéniablement preuve de beaucoup moins
de conviction, d’une forme de lassitude qui se ressent à
l’écran et que le public ressent inévitablement,
d’autant que l’entrée en guerre des Etats-Unis
n’ouvre pas une période vraiment propice à leurs
délires humoristiques. Les frères se séparent
(Groucho retourne à la radio, Harpo visite les troupes mobilisées,
Chico dirige un orchestre dans un cabaret…) jusqu’à
ce qu’à la fin de la guerre, le scénariste Frank
Tashlin (futur réalisateur de quelques Jerry Lewis ou de films
pour Doris Day) viennent leur apporter un script qui éveille
leur attention. Présenté comme une parodie du Casablanca
de Michael Curtiz (ce qu’il n’est pas), Une nuit
à Casablanca leur paraît à la fois comme
une occasion salvatrice de régler virtuellement son compte
à un dignitaire nazi (s’ils n’ont jamais affiché
dans leurs films leur judéité, les Marx avaient évidemment
été profondément ébranlés par les
évènements de la Seconde Guerre mondiale), mais aussi
plus concrètement comme un moyen pour Chico de régler
ses nombreuses dettes. Peu avant le tournage, les frères reçurent
une lettre.
Mais laissons Groucho raconter la suite :
« Il y a quelques années, je reçus une
lettre par mon avocat. C’est à dire qu’elle m’était
adressée, mais qu’on la lui avait envoyée à
lui. Car à Hollywood, on ne reçoit jamais son propre
courrier. On l’expédie toujours à votre avocat,
votre médecin, votre homme d’affaires ou votre impresario.
Si vous recevez une lettre de votre dentiste, vous n’avez même
pas à lui répondre. Glissez vos caries dans une enveloppe,
expédiez-lui le tout, il les plombera et les renverra ensuite
à votre homme de lui. Tout cela est très embrouillé
et on s’y perd. La lettre dont je vous parle émanait
du bureau juridique de la Warner Bros. Ils n’étaient
pas très contents, les frères Warner. Nous étions
sur le point semble-t-il de commencer le tournage d’un film
intitulé Une nuit à Casablanca. Cinq
ans plus tôt, la Warner avait produit un film avec Humphrey
Bogart et Ingrid Bergman qui s’appelait simplement Casablanca,
et ils étaient prêts à nous poursuivre en justice
si nous persistions à vouloir utiliser un titre qui, selon
eux, se rapprochait trop du leur.
Comme mon avocat n’était pas en ville, je leur répondis
personnellement :
« Chères Frères Warner,
Apparemment, il est plus d’un moyen de conquérir une
ville et d’en faire sa propriété. Ainsi, jusqu’à
ce que nous envisagions de faire ce film, je ne savais pas que la
ville de Casablanca appartenait en exclusivité aux Frères
Warner. Cependant, quelques jours après avoir rendu public
notre projet, nous avons reçu votre longue et inquiétante
assignation à ne pas utiliser le nom de Casablanca. Il semble
donc qu’en 1741, votre arrière-arrière-grand-père,
Ferdinand Balboa Warner, cherchant un raccourci pour Burbank, se soit
échoué sur les rivages d’Afrique et, levant bien
haut son alpenstock (qu’il donna par la suite en échange
de la concession), ait fondé Casablanca. En vérité,
je comprends mal votre attitude. Même si vous décidiez
de remettre votre film en distribution, je suis persuadé qu’avec
le temps, le spectateur moyen apprendrait à reconnaître
Ingrid Bergman d’Harpo Marx. Je ne suis pas sûr, pour
ma part, d’y arriver, mais je ne demande qu’à essayer.
Vous proclamez que le nom de Casablanca vous appartient exclusivement
et que nul n’a le droit de l’utiliser sans votre permission.
Et que faites-vous de Frères Warner ? Est-ce que c’est
aussi votre propriété exclusive ? Vous avez sans doute
le droit d’utiliser le nom de Warner, mais le mot Frères
? Professionnellement parlant, nous étions frères bien
avant vous. Nous nous produisions sous le nom de Frères Marx
alors que le Vitaphone n’était encore qu’une vue
de l’esprit ; et même avant nous, il y a eu d’autres
frères (les frères Smith, les frères Dan, les
frères Karamazov, sans oublier les « Frères, z’avez
pas cent balles ? » (…)
J’ai dans l’idée que toute cette cabale est issue
du cerveau tortueux d’un avocat marron à visage de fouine,
et qui fait un stage de quelques jours dans votre service juridique.
Je connais bien ce genre d’homme : frais émoulu de la
faculté de Droit, affamé de succès, trop ambitieux
pour attendre de gravir normalement les échelons de la réussite.
Ce triste clown empoisonne certainement la vie de vos avocats, lesquels
sont des gens charmants aux cheveux noirs bouclés, costumes
à revers croisés etc… pour les convaincre de nous
poursuivre. Et bien, ça ne se passera pas comme ça !
Nous le traînerons devant la Cour Suprême ! Ce n’est
pas un aventurier au teint terreux qui va semer la zizanie entre les
Frères Warner et les Frères Marx ! Nous sommes tous
frères et nous le resterons jusqu’à la fin de
la dernière bobine d’Une nuit à Casablanca.
Sincèrement,
Groucho Marx » »
Groucho raconte ensuite la réponse embarrassée des Frères
Warner, qui réclamèrent dans une missive d’une
certaine gravité un résumé du scénario
d’Une nuit à Casablanca. Demande à
laquelle, bien entendu, Groucho accède volontiers :
« Je joue le rôle d’un docteur en théologie
qui porte la bonne parole aux indigènes et qui, accessoirement,
colporte des ouvre-boîtes et des vestons à pois aux sauvages,
tout le long de la Côte de l’Or africaine. La première
fois que je rencontre Chico, il travaille dans un bar et vend des
éponges aux ivrognes incapables eux-mêmes de boire une
goutte d’alcool de plus. Harpo est un caddie arabe qui habite
une petite urne grecque dans les faubourgs de la ville. Quand le film
commence, Porridge, une autochtone sensuelle, aiguise ses flèches
pour la chasse. Paul Gueuledebois, notre héros, allume sans
cesse deux cigarettes en même temps, ignorant la pénurie
de tabac. Suivent moult scènes de splendeur, de bruit et de
fureur. (…) »
La Warner désemparée lui demandant une nouvelle fois
plus de détails, Groucho obéit :
« Dans la nouvelle version du scénario, je joue Bordel,
la fiancée d’Humphrey Bogart. Harpo et Chico sont deux
marchands de tapis ambulants, fatigués d’ambuler et qui
entrent au couvent en coup de vent. Mais le couvent est vide depuis
vingt ans. A côté du couvent, tout près d’une
jetée, il y a un hôtel en bord de mer, peuplé
de damoiselles aux joues couleur de pommes. La plupart d’entre
elles ont d’ailleurs été censurées par
l’Office National des Couvents pour racolage.
A
la cinquième bobine, Gladstone prononce un discours qui met
la Chambre des Communes en émoi, et le roi lui demande sa démission
sans retard. Harpo épouse le détective de l’hôtel,
Chico fonde une élevage d’autruches et Bordel, la fiancée
d’Humphrey Bogard, finit ses jours dans un Bacall. C’est
une esquisse sommaire, comme vous pouvez le constater. »
Probablement rassurée, la Warner ne donna plus de nouvelles,
et le film se fit. Dans ses Mémoires Capitales, Groucho
décrit Une nuit à Casablanca comme
son « chant du cygne », durant lequel «
les dialogues étaient couverts par le bruit de mes articulations.
» Une fois la cascade finale, sur les ailes d’un avion,
mise en boîte, Groucho, conscient de ses limites physiques,
décide de mettre un terme à l’aventure Marx Brothers,
se contentant dès lors d’apparitions en solo dans les
films des autres. Il est dès lors très difficile à
convaincre quand, trois ans après Une nuit à
Casablanca, Harpo vient le chercher pour convaincre les distributeurs
de lancer la production d’un film lui tenant à cœur,
Love Happy, dans lequel le harpiste muet compte mettre
en valeur sa fibre poétique. Chico - une nouvelle fois endetté
- convaincu, Groucho accepte une pige de dix jours de tournage, le
temps de batifoler avec une débutante du nom de Marilyn Monroe
pour un rôle de détective dont il n’a manifestement
pas grand chose à faire. Et si Billy Wilder, dans les années
cinquante, eut un temps le désir de réunir les Marx
à nouveau (pour « une satire de la détérioration
des comportements politiques, sur la stratégie suicidaire des
grands de ce monde, avec des plaisanteries sauvages sur la bombe H,
etc… »), Love Happy demeure leur
ultime collaboration, film bancal entièrement à la gloire
de Harpo que l’on a bien du mal à considérer comme
une de leurs œuvres à part entière.
« JE SUIS PARTI DE RIEN POUR ARRIVER
NULLE PART. » (Groucho)
Une
fois la fin narrée, dans une logique que les Marx Brothers
eux-mêmes ne renieraient pas, poursuivons par le début,
c’est à dire tâchons d’expliquer qui sont
les Marx Brothers (nous ne mentionnerons plus Gummo, jamais visible
à l’écran). Nés au cinéma dans les
années 20 comme nous l’avons dit, ils offrent la particularité,
à l’instar de quelques uns de leurs contemporains, d’incarner
de films en films - et quelles que soient les situations - des figures
archétypales assez constantes et, au moins pour l’imaginaire
commun, proches de ce qu’étaient les interprètes
eux-mêmes dans la réalité.
L’aîné, Chico, représente ainsi la figure
sympathique mais roublarde du magouilleur napolitain, ignorant mais
rusé : spécialiste du quiproquo, roi de l’embrouille,
il devient à ses heures pianiste de cabaret, avec une manière
bien à lui de divertir le public (notamment ces gimmicks à
la main droite, index tendu). Toujours sans le sou, il est joueur
(nous l’avons dit, il ne s’agit donc guère de rôles
de composition), et va en général (avec des variantes
selon les films) de paire avec son acolyte, le blond Harpo.
(3)
Celui-ci, souvent vêtu d’un imperméable à
malices (d’où il sort, dans un gag récurrent poussé
à son paroxysme dans Love Happy, les objets
les plus saugrenus) et d’un chapeau haut-de-forme (tandis que
Chico ne se sépare jamais de son bonnet pointu), offre pour
première caractéristique son mutisme. Si les spectateurs
ont longtemps cru que le comédien lui-même était
muet, le silence de Harpo vient en fait de leur oncle Hal, qui fut
leur conseiller occasionnel à leurs débuts. Régulièrement,
il assistait à leurs revues, et leur offrait des conseils qui
se réduisaient bien souvent à réduire le texte
de Harpo. Une fois la dernière ligne supprimée (en 1919,
pour la revue Home Again), Harpo décida
d’occuper son silence par un travail de mime qui devint alors
sa marque de fabrique, venant remplir l’espace sonore de bruitages
divers. Le personnage qu’il compose est donc un escogriffe un
peu lunaire, constamment déphasé de l’action principale,
au comportement souvent imprévisible, mais à l’innocence
(presque) jamais démentie, ce qui fait qu’il est difficile
de lui reprocher quoi que ce soit. Là encore, le personnage
semble proche de son interprète, puisque Claude Jean-Philippe
rapporte dans la bande-dessinée qu’il a consacrée
(avec Patrick Lesueur au dessin) aux frères Marx une anecdote
datant de l’époque où ils se produisaient sur
scène avec Animal Crackers, en 1928
: un soir, Harpo, éméché par une soirée
trop arrosée, au lieu d’enlever son imperméable
pour apparaître en caleçon comme tous les soirs, décida
de révéler les détails de son anatomie au public.
Le public, furieux, se mettant à contester, le rideau fut baissé,
et le responsable du théâtre se mit à paniquer.
Harpo conserva son rôle muet et, ayant rosi ses joues avec du
maquillage, glissa sa tête dans l’ouverture du rideau
pour apparaître l’air honteux, et reconquérir ainsi
le public d’un sourire enjôleur. Cette naïveté
apparente se révèle également dans deux autres
facettes majeures du personnage cinématographique de Harpo
: obéissant à des pulsions qu’il ne cherche jamais
à contrôler, il passe son temps à courir après
les filles, dans un mélange de lubricité primitive et
de ludisme enfantin ; par ailleurs, Harpo semble plus à l’aise
avec les enfants, quand il en croise, qu’avec les adultes, et
une fois par film - souvent par des hasards pour le moins curieux
(4) - il lui est donné
l’occasion de s’évader dans le monde de l’enfance,
de la rêverie, par l’intermédiaire de ses fameux
solos de harpe (souvent assez déroutants tant ils brisent brutalement
le rythme d’un personnage le reste du temps très agité).

Troisième larron, mais probablement le plus
fameux du lot, Groucho peut apparaître comme antagoniste de
Harpo : très brun, il se caractérise essentiellement
par une logorrhée verbale gonflée de calembours ou de
sarcasmes et parsemée d’apartés souvent incohérents.
Il est d’une grande muflerie avec les dames, mais il est également
le plus charmeur, le plus délibérément séducteur,
assumant avec auto-dérision le fait de constamment s’offrir
en spectacle, et courant très souvent les dots auprès
de riches douairières. Doté d’un
esprit
de contradiction hors-normes (y compris avec lui-même), chantre
absolu de l’absurde, il est imprévisible et le dialogue
avec lui est résolument impossible. D’ailleurs, il fait
souvent bande à part, ce qui ne heurte guère son individualisme
forcené. Par ailleurs, son apparence, quasi immuable (et les
variations n’en deviennent que plus hilarantes), en fait déjà
visuellement un personnage de comédie : moustache noire peinte,
petites lunettes rondes, yeux malicieux extrêmement mobiles,
cigare, et évidemment cette démarche voûtée
inimitable.
Enfin, il peut y avoir débat sur le quatrième Marx Brothers
: si du point de vue génétique, la candidature de Zeppo
(jeune premier fadasse souvent réduit à un statut de
prétexte) peut se défendre, du point de vue comique,
il ne fait aucun doute que le dernier frère est une "sœur",
en la personne de Margaret Dumont. Grande dame à la raideur
très théâtrale, éternel faire-valoir voué
au ridicule, elle aura été sept films durant le parfait
bouc émissaire des goujateries éhontées de Groucho,
jouant l’indignation d’autant mieux que la comédienne
était semble-t-il parfaitement hermétique à l’humour
des Marx, qu’elle ne comprenait pas. (5)
Mais justement, l’humour des Marx, puisqu’on en parle,
quoi qu’est-ce ?
« JE REFUSE D'APPARTENIR A UN CLUB
QUI M'ACCEPTERAIT COMME MEMBRE ! » (Groucho)
Tout d’abord, à la lumière de
cette fameuse citation "grouchienne", il doit être
clair que les frères Marx ne rentrent dans aucune case autre
que la leur (et encore…) et que dès lors, toute entreprise
de classification est vouée à l’échec.
Malgré tout, et aussi vain cela puisse-t-il être, tentons
d’esquisser un portrait par approximations successives.
Ainsi, affirmons-le d’emblée, aussi surprenant que cela
puisse paraître, les Marx Brothers sont frères. Et la
conjugaison durant leur enfance d’une grande fratrie et d’un
petit appartement leur aura permis de s’habituer les uns aux
autres, et donc de se comprendre mutuellement comme personne (mais
vraiment personne). En conséquence, s’ils ne sont jamais
- ou si peu (6) - parents
à l’écran. Et si leurs premières rencontres
sont parfois l’occasion de bisbilles ou
d’embrouilles
(spécialement entre Chico et Groucho, ce dernier se faisant
joliment embobiner pour effectuer des paris hippiques au début
d’Un jour aux courses ou pour acheter un billet
de train au début de Chercheurs d’or),
il est manifeste qu’ils appartiennent à un univers commun,
distinct - et éloigné - de celui habité par les
autres protagonistes. Dès lors, pas besoin de mots pour se
comprendre et pour se retrouver. En ce sens, on observe à partir
d’Un jour aux courses une récurrence
de scènes de rébus mimés par Harpo, détenteur
d’une information cruciale, pour Chico ; incompréhensibles
pour l’intégralité de l’humanité
moins eux, les gesticulations, sifflements et mimiques de Harpo sont
interprétés par Chico avec une suite d’associations
d’idées pour le moins loufoques. (7)
Par ailleurs, si nous reparlerons plus tard du rapport que les Marx
entretiennent avec la société, il faut noter que dans
la plupart de leurs films, les situations initiales les voient occuper
des rangs sociaux bien différents : avec son beau costume et
son indéniable charisme, Groucho est souvent un personnage
admiré, invité dans les cocktails et les réceptions,
tandis que Chico,
avec
sa tenue de vagabond, est un traîne-savates des quartiers populaires
à l’affût d’un bon plan, souvent accompagné
d’un Harpo lunaire qui doit même ignorer qu’il y
a une société autour. Cependant, inévitablement,
malgré ces différences, leur convergence de pensée
et cette faculté à se comprendre sans mots les amènent
à se réunir pour former un front uni contre... eh bien...
contre les autres. Car si les frères Marx se comprennent, ils
sont bien les seuls, et évoluent donc à la marge de
la société. Mais à l’inverse d’autres
grandes figures du burlesque, marginales mais solitaires, cette union
leur confère la force d’un raz-de-marée d’asociabilité
et leur rapport au monde n’est pas passif, loin de là
: ils sont acteurs d’un monde qu’ils phagocytent par leur
présence, et il est toujours déstabilisant, en particulier
dans leurs premiers films, de voir les foules s’écarter
pour les regarder, comme s’arrêter de vivre pour devenir
les simples figurants du délire marxien. Ce n’est pas
que nous ayons la naïveté d’attendre un quelconque
réalisme
ou de la crédibilité dans ces comédies, mais
le temps et l’espace semblent parfois se suspendre dans les
films des Marx Brothers, projetant les spectateurs (ceux devant leur
écran mais aussi ceux sur l’écran) dans une même
dimension parallèle où tout ne tournerait qu’autour
de ces trois énergumènes. Dans les comédies des
Marx Brothers, ce ne sont pas les frères qui sont inadaptés
au monde, c’est le monde qui devient inadapté. La mise
en difficulté d’autrui devient alors pour eux un jeu
gagné d’avance, et les calembours, devinettes, digressions
divers de Groucho ne sont qu’un moyen pour lui de conforter
cette suprématie offerte par l’écran en déstabilisant
son interlocuteur (la lettre adressée à la Warner évoquée
plus tôt montrant qu’il arrivait d’ailleurs à
appliquer cette recette hors-cadre). Mais cela va plus loin : Yves
Alion explique dans son ouvrage que « la portée de
l’absurde (NDLA : dans la conversation marxienne) est
triple. D’abord elle confère au langage un relief nouveau.
En constituant une nouvelle forme d’art pour l’art, elle
aborde les rivages de la poésie céleste. Ensuite, elle
souligne la vacuité de toute relation humaine, de toute conversation.
Le mutisme de Harpo ne faisant que confirmer cette évidence
: on parle pour ne rien dire. (…) Enfin, il débouche
sur l’agressivité. L’insulte est toujours plus
agréable quand elle n’est pas motivée. Refuser
le dialogue, c’est aussi imposer une logique différente,
c’est dévoiler une volonté de puissance. C’est
particulièrement patent chez Groucho, pour qui le langage est
l’arme qui permet de lutter pour conserver sa place dans le
monde. Les hommes sont en compétition pour l’éternité
et les Marx en savent quelque chose. D’où leur propension
à se payer la tête d’autrui. »
Dans la première période Paramount, l’agressivité
grouchienne est purement gratuite : comme il le chante au début
de Plumes de cheval, maintenant qu’il a le
pouvoir « Whatever you say, I’m against it (quoique
vous disiez, je suis contre). » Elle obéit donc
uniquement à une pulsion d’affaiblissement de l’interlocuteur
et, par exemple, l’ambassadeur Trentino en est une violente
victime dans
Soupe
de Canard. Suite aux légers remodelages effectués
par Irving Thalberg au début de leur période MGM, notamment
dans l’instauration de réels enjeux dans les intrigues,
son agressivité se concentrera avant tout sur ceux qui menacent
les « amis » de Groucho. Ainsi, il devient comme le Vent
chanté par Brassens : « Bien sûr si l’on
ne se fonde / que sur ce qui saute aux yeux / le Vent semble une brute
raffolant de nuire à tout le monde / mais une attention profonde
/ prouve que c’est chez les fâcheux / qu’il préfère
choisir les victimes de ses petits jeux. » Il devient alors
infect essentiellement avec les corrompus, les manipulateurs, les
arrivistes ou les criminels - tout en gardant une réserve de
monstruosités pour les femmes, et en particulier Margaret Dumont
chez qui il prend soin d’entretenir la flamme de la passion
pour mieux avoir le plaisir de la souffler grossièrement ensuite.
(8) De manière
générale, les trois frères entretiennent un rapport
conflictuel avec toute forme d’autorité, et la vision
d’un uniforme à taquiner (ou à découper,
pour Harpo) décuple leur inventivité. L’anecdote
rapporte que durant leur adolescence,
Chico
et Harpo avaient proposé à un officier en service, en
pleine rue, d’acheter de l’argent bon marché. Après
avoir acheté 1 dollar pour 90 cents, puis 2 dollars pour 1
dollar 70, et enfin 5 dollars pour 4 dollars 50, l’agent s’en
alla sans savoir que pour les deux jeunes hommes, sa tête déconfite
valait tout l’or du monde. Le grand écran leur donnera
par la suite l’occasion d’aller un peu plus loin dans
leur acharnement contre les figures de l’autorité (police,
justice, sécurité…) : après avoir vaporisé
de somnifère l’officier de police venant les arrêter
à la fin d’Animal Crackers, les frères,
clandestins sur un bateau au début de Monnaie de singe
vont faire tourner en bourrique les agents de sécurité,
le capitaine du bateau et surtout les douaniers, dans un numéro
d’imitations de Maurice Chevalier qui demeure un de leurs morceaux
d’anthologie. Mais c’est évidemment Soupe
de Canard, fable anti-militariste grotesque, qui illustre
le mieux cette phobie de l’uniforme : tout le protocole y est
bousculé par des frères jouant, entre autres, du xylophone
sur le casque des soldats, et la guerre y est présenté
comme un absurde jeu de quilles dans lequel les Marx Brothers joueraient
le rôle de la boule. Il est d’autant plus amusant de remarquer
comment, de film en film, le monde persiste à prendre l’irresponsable
décision de confier à Groucho un rôle d’autorité
ou de pouvoir, que ce soit celui de chef d’Etat dans Soupe
de canard, celui de directeur de clinique dans Un
jour aux courses, ou de directeur d’hôtel dans
Une nuit à Casablanca. Sa prise de fonction,
dans ce dernier film, résumant bien l’esprit qui l’anime
: sa première décision est de modifier les numéros
des chambres, en instaurant un ordre aléatoire. Comme il le
concède, ce sera un sacré bazar, mais qu’est-ce
qu’on rigolera...

« UN ENFANT DE 4 ANS COMPRENDRAIT CELA ! ALLEZ DONC ME CHERCHER
UN ENFANT DE 4 ANS. » (Soupe de canard)
Ce
dernier exemple, parmi tant d’autre, offre une autre grille
de lecture sur le comportement des Marx : ce sont de grands enfants,
d’éternels adolescents, qui font ce qu’ils veulent
au moment où ça leur passe par la tête ; et l’indulgence
de Margaret Dumont, malgré tout ce qu’elle doit subir,
se comprendrait d’autant mieux si, au lieu de la dernière
sœur, on la considérait comme une figure maternelle concédant
avec un rien de dépit qu’il faut bien que jeunesse se
fasse... L’idée de l’éternel enfant est
particulièrement pertinente chez Harpo, tant pour ses angéliques
boucles blondes et son inadaptation chronique au monde des adultes
que pour ces multiples scènes au milieu des enfants où
il semble enfin s’épanouir. Organisant un spectacle de
marionnettes pour eux dans Monnaie de singe, livrant
un numéro de piano burlesque les faisant hurler de rire dans
Une nuit à l’opéra, lançant
une parade jazzy avec eux dans Un jour aux courses
et Un jour au cirque, Harpo aime divertir les enfants
; et la simplicité des rapports avec eux semble d’avantage
lui convenir que l’hypocrisie des adultes. Par ailleurs, comme
eux, il est maladroit, attendrissant, imprévisible, et pense
avant tout à se goinfrer et à dormir. Il entretient
également un rapport
particulier
avec la nature, l’autre monde de l’innocence et de la
pureté, et semble pouvoir communiquer avec les animaux ; parmi
ses compagnons, citons une dinde dans Panique à l’hôtel,
une otarie, un lion et une autruche dans Un jour au cirque
ou les chevaux d’Un jour aux courses. Dans
Soupe de canard, il va même jusqu’à
partager, avec tendresse, la couche d’une jument - ce qui avait
évidemment scandalisé la censure. Chico, dans une moindre
mesure, est également mieux compris des enfants que des adultes
(comme les petits pianistes au début des Marx au Grand
magasin) ; et il partage avec son compagnon un irrépressible
besoin de « jouer », mais avec des règles très
personnelles (et évidemment incompréhensibles pour le
commun des mortels). C’est ainsi que par leur faute dégénère
une partie de bridge dans Animal Crackers, que Harpo
sort la hache pour « couper les cartes » dans Plumes
de cheval, qu’il ruine la banque à la roulette
dans Une nuit à Casablanca etc… Plus
« adulte » par bien des aspects, Groucho n’en conserve
pas moins certains aspects très gamins, comme ce besoin constant
de flatteries, ces minauderies ou la brûlante susceptibilité
dont il fait preuve dans Soupe de canard : comme
ses frères, il obéit à des pulsions très
primitives et n’en fait, tout bien considéré,
qu’à sa tête.
Rituels marxiens...

Dès lors, dans l’illustration de ces
délires infantiles, le cinéma des Marx se définit
également par une incontournable composante burlesque s’inscrivant
dans l’héritage du vaudeville, notamment américain
: outre l’hommage capillaire de Harpo, rappelons que le plus
fameux gag visuel de leur carrière (la scène du miroir
de Soupe de Canard) est en fait plus qu’inspiré
d’un film de Max Linder datant de 1921, Seven Years
Bad Luck, tandis que la séquence finale de Chercheurs
d’or (Harpo qui démonte progressivement le train
pour alimenter la chaudière en bois) évoque irrésistiblement
la séquence très semblable du Mécano
de la Générale de Buster Keaton (d’aucuns
parlent même de plagiat).
Evidemment,
c’est donc sur Harpo le mime que repose l’essentiel de
ce comique visuel basé sur l’enchaînement de situations
saugrenues et imprévisibles. Mais la grande force des Marx
Brothers est que ce burlesque leur est presque intrinsèque
: ils ne sont pas drôles parce qu’ils en font beaucoup,
ils sont avant tout drôles parce qu’ils sont ce qu’ils
sont, ces figures archétypales constantes d’un film à
l’autre, dont la seule apparition, à force, devient hilarante.
Cela vient évidemment de leurs attitudes, du soin porté
à leurs costumes (surtout Groucho), à leurs gestuelles,
à leurs démarches, mais il y a surtout, chez le spectateur
fidèle des Marx, une part de rituel qui fait que le rire survient
tant du plaisir d’être en terrain connu que de l’attente
d’être surpris. Les films des Marx Brothers sont donc
- à l’exception de l’assez impersonnel Panique
à l’hôtel - composés en grande
partie de saynètes cultivant cette part rituelle de leurs performances,
et dont les variations font le sel. En particulier, les séquences
musicales s’inscrivent dans cette logique, et s’il est
évident que Chico va se retrouver au piano ou Harpo derrière
son instrument fétiche, le comment demeure une excitante interrogation.
Plumes de Cheval va d’ailleurs jusqu’au
bout de cette idée de « variations au sein du rituel
», en proposant le même morceau, Everyone Says I Love
You, interprété tour à tour par chacun des
frères : Zeppo commence, roucoulant avec sa belle, puis Chico
au piano en livre une variation rythmée et cocasse. Harpo prend
quelques minutes plus tard le relais, à la harpe. Et enfin,
Groucho, en propose une sorte de dégénérescence,
fredonnant le morceau dans une barque en tuant tout le romantisme
de la chanson : tandis que c’est la femme qui rame, il en modifie
la plupart des paroles pour les rendre absurdes. Et alors qu’un
canard a l’outrecuidance de se mêler à son interprétation,
il se prend la guitare sur le bec, tandis que la jeune femme, ayant
eu la mauvaise idée de préciser qu’elle ne savait
pas nager, finit évidemment à l’eau.

Parmi les plus inventifs des incontournables numéros
musicaux de leurs autres films, mentionnons une jolie variante de
« la scène du miroir » proposée dans Les
Marx au Grand magasin : Harpo, débarquant dans une
vitrine consacrée à la Renaissance, y trouve une harpe
entourée de miroirs. Pendant que Harpo, soudainement costumé
en
gentilhomme, se met à jouer, ses reflets dans chacun des miroirs
se désynchronisent, allant même jusqu'à jouer
d’autres instruments ! Par ailleurs, Un jour aux courses
propose la plus longue séquence musicale de leur carrière
: s’ouvrant sur un ballet aquatique, elle se poursuit par le
numéro au piano, accompagné d’un orchestre, de
Chico. Poursuivi, celui-ci doit s’enfuir, laissant Harpo seul
face au clavier. Il se met à jouer, ce qui l’amuse beaucoup,
mais n’arrivant pas à plaquer le dernier accord de son
mouvement, il s’agace, puis finit par détruire complètement
le piano, en récupérant l’armature de cordes pour
s’en faire une harpe. La scène est d’une grande
fluidité, et l’enchaînement des numéros
d’une logique implacable. Plus tard, Un jour aux courses
offre également un jubilatoire numéro musical au sein
de la communauté noire, qui sera repris de manière assez
similaire dans Un jour au cirque, la fin sous forme
de parade rappelant, elle, la parade de guerre de Soupe de
Canard ou le numéro central des Marx au
Grand
magasin. Mais ces récurrences ne concernent bien évidemment
pas seulement les séquences musicales, elles font véritablement
office d’armatures narratives à des films dont la profusion
des gags est la seule exigence structurelle (en particulier dans la
période Paramount puisque, rappelons-le, Irving Thalberg imposera
des intrigues plus cohérentes lors du passage à la MGM).
Citons comme autre exemple récurrent ces cambriolages où
Harpo, censé faire le moins de bruit possible, se transforme
en boîte à vacarme (Animal Crackers,
Soupe de canard, Un jour au cirque…).
Autre manière de fidéliser un public par le biais du
burlesque, on trouve chez les Marx une vraie culture de l’artifice
un peu grossier, comme un clin d’œil complice vers un spectateur
qui n’est quand même pas dupe (nous évoquerons
plus tard les réguliers apartés adressés au spectateur
par Groucho) - ces gags « avec annonce » ayant d’ailleurs,
sous l’impulsion
de
Thalberg, tendance à se multiplier dans la période MGM.
Mais nous en trouvons dès le début de leur carrière,
et la fausse moustache de Groucho, le faux accent italien de Chico
ou le mutisme de Harpo vont également dans ce sens. D’ailleurs,
dans chaque film ou presque, il est fait référence à
ce dernier point, que ce soit Harpo lui-même qui déplore
son silence (au début d’Une nuit à l’opéra,
vêtu comme un ténor, il en adopte la posture devant le
miroir mais aucun son ne sort) ou un intervenant extérieur
qui lui demande de parler (on lui extorque des renseignements dans
Love Happy, ou la radio lui réclame un discours
dans Une nuit à l’opéra toujours)
; de plus, dans chaque film ou presque, Harpo nous crédite
de son fameux « gookie », cette grimace bouche-ouverte
joues-gonflées qui lui avait été inspirée
par un impressionnant rouleur de cigares du même nom qui travaillait
dans l’arrière-boutique d’un magasin de tabac de
Lexington Avenue, à quelques rues de leur maison d’enfance.
Enfin, par sa nature même, le burlesque des Marx repose énormément
sur le rythme, non seulement dans l’enchaînement trépidant
des gags, mais aussi dans le contraste qu’il peut exister, par
exemple, entre une poursuite échevelée au tempo hystérique
et la séquence musicale plus apaisée, par exemple à
la harpe, qui suivra. S’il est souvent adressé aux films
des Marx Brothers le reproche de ces couples de jeunes premiers fadasses
roucoulant sur des balcons - et si ces scènes sont de fait
souvent insupportables - elles offrent au moins le mérite d’offrir
une respiration à des films au bord de l’implosion tant
ils sont gorgés d’idées.
« OU CET HOMME EST MORT OU MA MONTRE
S'EST ARRÊTEE. » (Un jour aux courses)
Et puisqu’on parle de contrastes, le comique
des Marx peut également se voir comme un comique de la rupture
: tant dans les dialogues que dans les situations, on voit souvent
dans leurs films s’opérer un « basculement »,
et souvent vers l’absurde... Si les calembours de Groucho ou
les gags de slapstick de Harpo peuvent être vus sous cet angle
de l’imprévisible, nous pensons essentiellement ici à
ces touches de fantastique qui parsèment leur cinéma,
d’autant plus déroutantes qu’elles ne sont jamais
affirmées comme telles. L’un des exemples les plus saisissants
se trouve dans Monnaie de singe, lorsque Harpo, poursuivi,
se réfugie dans une salle où a lieu un spectacle de
marionnettes pour enfants. Se cachant dans la cabine, il se fait alors
passer pour un guignol de bois, et en profite pour bastonner son poursuivant
à la manière de Guignol. Jusque là, rien que
du très commun dans le monde du spectacle comique visuel. Oui,
sauf que... sauf que, pendant que Harpo tabasse, les marionnettes
continuent de s’animer. Et que lorsque la caméra propose
une vue de l’intérieur de la cabine, il n’y a que
Harpo, révélant l’assez déstabilisante
vie propre des pantins. On trouve un autre exemple similaire dans
Soupe de canard : dès le début du film
s’installe un gag qui, revenant ensuite, illustre le principe
éminemment burlesque du comique de répétition.
Groucho, devant se rendre quelque part, convoque son chauffeur, Harpo,
lequel arrive en side-car. Groucho s’installe dans la voiture
latérale mais quand Harpo démarre, seule la moto s’en
va, laissant le passager en rade. Après s’être
fait avoir une deuxième fois, Groucho décide pour le
troisième départ de permuter les rôles et s’installe
au guidon de la moto, tandis que Harpo s’assoit dans le side-car.
Mais lorsque Groucho démarre la moto, c’est Harpo qui
s’en va, laissant une nouvelle fois Groucho impuissant.

A l’humour efficace de la répétition
s’adjoint un deuxième niveau comique, celui de l’absurdité
d’un objet s’animant de manière inexplicable pour,
lui aussi, jouer un bon tour à sa victime. Si bon nombre d’observateurs
ont évoqué chez les Marx Brothers, tant dans l’univers
enfantin que dans le recours au saugrenu (9),
l’influence de Lewis Carroll, ce basculement vers l’irréalité
ne pouvait que plaire à des artistes qui leur étaient
contemporains, appelés outre-Atlantique les Surréalistes.
En effet, André Breton notamment leur portait une affection
notoire, et si Luis Bunuel eut un temps le projet de les faire tourner
ou si Salvador Dali appréciait tellement Harpo qu’il
conçut pour lui une harpe de barbelés ornée de
cuillères (Dali écrivit d’ailleurs pour eux un
scénario jamais réalisé intitulé Giraffes
on Horseback Salad), c’est probablement Antonin Artaud
qui, dans une note adjointe au Théâtre et son double
(10), décrit
le mieux le lien unissant les Marx Brothers à ce mouvement
:
« Le premier film des Marx Brothers que nous ayons vu ici,
Animal Crackers, m’est apparu, et il a été
regardé par tout le monde comme une chose extraordinaire, comme
la libération par le moyen de l’écran d’une
magie particulière que les rapports coutumiers des mots et
des images ne révèlent d’habitude pas, et s’il
est un état caractérisé, un degré poétique
distinct de l’esprit qui se puisse appeler surréalisme,
Animal Crackers y participait entièrement.
Dire en quoi cette sorte de magie consiste est difficile, c’est
en tout cas quelque chose qui n’est pas spécifiquement
cinématographique peut-être, mais qui n’appartient
pas non plus au théâtre et dont seuls certains poèmes
surréalistes réussis, s’il en était, pourraient
donner une idée. La qualité poétique d’un
film comme Animal Crackers pourrait répondre
à la définition de l’humour, si ce mot n’avait
depuis longtemps perdu son sens de libération intégrale,
de déchirement de toute réalité dans l’esprit.
Pour comprendre l’originalité puissante, totale, définitive,
absolue (je n’exagère pas, j’essaie simplement
de définir, et tant pis si l’enthousiasme m’entraîne)
d’un film comme Animal Crackers, et par moments
(en tout cas dans toute la partie de la fin) comme Monkey
Business, il faudrait ajouter à l’humour la
notion d’un quelque chose d’inquiétant et de tragique,
d’une fatalité (ni heureuse ni malheureuse mais pénible
à formuler) qui se glisserait derrière lui comme la
révélation d’une maladie atroce sur un profil
d’une absolue beauté.
Nous retrouvons dans Monkey Business les frères
Marx, chacun avec son type à lui, sûrs d’eux et
prêts, on le sent, à se colleter avec les circonstances,
mais là où dans Animal Crackers, et
dès le début, chaque personnage perdait la face, on
assiste ici et pendant les trois quarts du film à des ébats
de clowns qui s’amusent et font des blagues, quelques unes d’ailleurs
très réussies, et ce n’est qu’à la
fin que les choses se corsent, que les objets, les animaux, les sons,
le maître et ses domestiques, l’hôte et ses invités,
que tout cela s’exagère, rue et entre en révolte,
sous les commentaires à la fois extasiés et lucides
de l’un des frères Marx, soulevé par l’esprit
qu’il a pu enfin déchaîner et dont il semble le
commentaire stupéfié et passager. Rien n’est à
la fois hallucinant et terrible comme cette espèce de chasse
à l’homme, comme cette bataille de rivaux, comme cette
poursuite dans les ténèbres d’une étable
à bœufs, d’une grange où de toutes parts
les toiles d’araignées pendent, tandis qu’hommes,
femmes et bêtes dénouent leur ronde et se retrouvent
au milieu d’un amoncellement d’objets hétéroclites
dont le mouvement ou dont le bruit serviront chacun à leur
tour.
Que dans Animal Crackers une femme se renverse tout
à coup, les jambes en l’air, sur un divan, et montre
l’espace d’un instant tout ce que nous aurions voulu voir,
qu’un homme se jette brusquement dans un salon sur une femme,
fasse avec elle quelques pas de danse et la fesse ensuite en cadence,
il y a là comme l’exercice d’une sorte de liberté
intellectuelle où l’inconscient de chacun des personnages,
comprimés par les conventions et les usages, se venge, et venge
le nôtre en même temps, mais que dans Monkey Business,
un homme traqué se jette sur une belle femme qu’il rencontre
et danse avec elle, poétiquement, dans une sorte de recherche
du charme et de la grâce des attitudes, ici la revendication
spirituelle apparaît double, et montre tout ce qu’il y
a de poétique et peut-être de révolutionnaire
dans les blagues des Marx Brothers. Mais que la musique sur laquelle
danse le couple de l’homme traqué et de la belle femme
soit une musique de nostalgie et d’évasion, une musique
de délivrance, indique assez le côté dangereux
de toutes ces blagues humoristiques, et que l’esprit poétique
dans il s’exerce toujours à une espèce d’anarchie
bouillante, à une désagrégation du réel
par la poésie.
Si les Américains, à l’esprit de qui ce genre
de films appartient, ne veulent entendre ces films qu’humoristiquement,
et en matière d’humour ne se tiennent jamais que sur
les marges faciles et comiques de la signification de ce mot, c’est
tant pis pour eux, mais cela ne nous empêche pas de considérer
la fin de Monkey Business comme un hymne à
l’anarchie et à la révolte intégrale, cette
fin qui met le braiment d’un veau au même rang intellectuel
et lui attribue la même qualité de douleur lucide qu’au
cri d’une femme qui a peur, cette fin où dans les ténèbres
d’une grange sale, deux valets ravisseurs triturent comme il
leur plaît les épaules nues de la fille de leur maître,
et traitent d’égal à égal avec le maître
désemparé, tout cela au milieu de l’ébriété,
intellectuelle elle aussi, des pirouettes des Marx Brothers. Et le
triomphe de tout cela est dans la sorte d’exaltation à
la fois visuelle et sonore que tous ces évènements prennent
dans les ténèbres, dans le degré de vibration
auquel ils atteignent, et dans la sorte d’inquiétude
puissante que leur rassemblement finit par projeter dans l’esprit.
»
On
peut également tendre un autre pont entre les Marx Brothers
et le mouvement surréaliste, et en particulier vers l’Ouvroir
de Littérature Potentielle qui, bien que plus tardif, procédait
d’un rapport également singulier au mot et au langage.
Tant dans la logorrhée de Groucho, s’apparentant à
un équivalent oral de l’écriture automatique,
que dans la dimension ludique de leurs calembours ou de leurs coq-à-l’âne
linguistiques, les Marx joue avec les mots et s’affranchissent
souvent du sens pour en travailler le corps. Par
exemple, dans Animal Crackers, Chico et Harpo se
livrent à un numéro improbable en essorant jusqu’à
l’épuisement les approximations autour du mot «
flash » (flesh, fish, flisk, flush, flute…) ;
par l’articulation de Chico et la réactivité de
Harpo se crée une rythmique de l’énonciation,
rendant la séquence à la fois cocasse (quel sera le
prochain objet sorti de son manteau à malices par Harpo) et
gonflée de cette énergique poésie de l’absurde.
On pourrait multiplier les exemples à l’infini, ne serait-ce
que pour tous ces jeux sur l’homophonie à rendre fous
tous les traducteurs...
Enfin,
en particulier dans leurs premiers films, interviennent ponctuellement
de la part de Groucho ce que l’on serait tenté d’appeler
des intermèdes surréalistes, et qui viennent conforter
l’irréalité de l’action. En plein milieu
d’une scène, sans préambule ni justification,
Groucho abandonne ses interlocuteurs, qui se figent alors, pour se
tourner face caméra et parler au public. Si quelques uns de
ces apartés se justifient par leur formation théâtrale
- nous y revenons tout de suite - il en est d’autres beaucoup
plus insaisissables, qui n’ont d’autre effet que de plonger
le spectateur dans cet abyme de perplexité, de l’immerger
totalement dans ce monde parallèle habité par des fous.
Il en est un particulièrement déroutant, toujours dans
Animal Crackers - décidément bien le
plus « surréaliste » de leurs films - : Groucho
y opère plusieurs fois un étrange basculement entre
son rôle habituel de gouailleur guilleret et une intense et
inhabituelle gravité, avançant au premier plan pour
réciter face caméra d’obscurs poèmes. (11)
Tout juste s’est-il cette fois préalablement excusé
auprès de ses interlocutrices en annonçant « Pardon
me but now we have a strange interlude. »
« GROUCHO, TU NE DOIS PAS T'ADRESSER
AU PUBLIC ET SORTIR AINSI DE TON RÔLE ! »
(L’un des producteurs de Cocoanuts, le premier jour de tournage
- selon Les Mémoires Capitales
de Groucho, cet homme « abandonna très vite
son métier à la grande joie de la corporation.
»)
En effet, Groucho s’adresse aussi au public.
Assez régulièrement d’ailleurs, car nous l’avons
dit, sa perpétuelle mise en spectacle et son besoin de séduire
lui rendent une audience indispensable. Ainsi, il lui arrive de s’excuser
directement auprès du public pour un calembour raté
(« Well all the jokes can’t be good, you’ve
got to expect that once in a while. ») Il s’agit
là autant d’une façon d’intégrer
le spectateur à leur univers qu’une habitude prise durant
leurs années de formation théâtrale (et confortée
par le retour sur scène initié par Irving Thalberg à
partir d’Une nuit à l’opéra).
Avant d’être des figures mythiques du grand écran,
les Marx Brothers ont en effet été des stars des planches,
et leur réputation était en partie fondée sur
l’inhabituelle interactivité qu’ils instauraient
avec leur public. Leur faculté d’adaptation et d’improvisation
en fonction des réactions de la salle était telle que,
durant une représentation de Cocoanuts
(donc avant même leurs débuts cinématographiques),
le co-auteur de la pièce George Kaufman se tourna vers son
voisin pour lui confier : « Dites-moi si je me trompe, mais
il me semble bien avoir entendu une réplique originelle.
» Et si certains des automatismes qu’ils acquirent alors
se retrouvent parfois au cinéma sous forme de scories (l’action
est strictement frontale, réduite à des quasi-unités
de lieu et de temps... ceci en particulier dans leurs deux premiers
films), il est indéniable que l’expérience de
la scène a eu énormément d’impact sur leur
manière même d’envisager l’action cinématographique.

La remarque est en particulier pertinente concernant
leur gestion de l’espace : l’action se réduit à
des espaces scéniques clos, assez réduits, que les Marx
cherchent à occuper et à remplir. Evidemment, la première
scène venant à l’esprit
pour
illustrer cette idée est celle, légendaire, d’Une
nuit à l’opéra, avec ces quinze personnes
(12) dans une minuscule
cabine individuelle de bateau. On retrouve une idée similaire
dans Un jour au cirque, où l’espace
se réduit encore, puisqu’il s’agit de la minuscule
cabine du nain moustachu ; Chico, Harpo et Groucho venus enquêter
sont obligés de se courber, se cognent partout et finissent
évidemment par la démolir, une conséquence directe
de cette relation d’inverse proportionnalité entre la
taille d’une pièce et le nombre de personnes qui y rentrent
étant, à terme, la destruction. D’ailleurs, le
meilleur argument pour affirmer que l’intermède RKO de
Panique à l’hôtel n’est
pas à proprement parler un film des Marx vient du fait que
si, au cours d’un dialogue, sont évoqués la présence
de 19 personnes
campant
dans la réception de l’hôtel, celles-ci n’apparaîtront
jamais à l’écran, contredisant donc la règle
d’or marxienne du remplissage de l’écran. Et si
l’on doit donc, le couteau sous la gorge, tenter de résumer
le comique des Marx Brothers en une expression, il serait tentant
- quoique évidemment vain - de parler de « comique
du désordre. » L’expression peut s’entendre
à plusieurs degrés (on a parlé de la confusion
mentale que Groucho cherchait à provoquer chez son interlocuteur)
mais, de manière littérale, il est évident que
là où les Marx passent, pas grand chose ne subsiste
; et les frères prennent semble-t-il un malin plaisir à
semer le chaos et la désorganisation où qu’ils
se trouvent. Un rapide résumé de leurs films consisterait
d’ailleurs à énumérer les lieux - souvent
des lieux clos, donc - qu’ils viennent mettre sens dessus-dessous,
que ce soit un hôtel (Noix de coco), une réception
mondaine (Animal Crackers), une université
(Plumes de cheval), un bateau ou une grange (Monnaie
de singe), tout un pays (Soupe de canard),
un bateau encore puis un opéra (Une nuit à l’opéra),
une clinique puis un champ de courses (Un jour aux courses),
encore un hôtel (Panique à l’hôtel),
un train, une réception mondaine, un chapiteau (Un
jour au cirque), un saloon puis de nouveau un train (Chercheurs
d’or), un grand magasin (Les Marx au Grand
magasin), puis un dernier hôtel et, pour finir, une
prison (Une nuit à Casablanca).
« J'AI PASSE UNE EXCELLENTE SOIREE,
MAIS CE N'ETAIT PAS CELLE-CI. » (Groucho)
On le voit, il s’agit souvent de lieux institutionnels,
représentant pour certains l’autorité sociale,
et pour cette raison, les Marx ont souvent été considérés
comme des anarchistes. On entend aussi à leur sujet parler
de nihilisme social. Et en effet, les Marx Brothers semblent ne croire
à rien, ou plutôt font assez souvent semblant de croire
en certaines
valeurs
pour mieux les dynamiter ensuite. Leur rapport à l’argent
est en ce sens assez contradictoire, bien qu’il soit nécessaire
de constater une certaine évolution entre la période
Paramount et la période MGM. Nous l’avons déjà
évoqué, dans la vie réelle, Chico était
un endetté permanent, et Groucho un pingre notoire. Ces caractères
se répercutent inévitablement sur leurs personnages
de l’écran, et donnent lieu à de multiples scènes
d’embrouilles (deux scènes assez similaires se retrouvent
d’ailleurs dans Un jour aux courses et dans
Chercheurs d’or, pendant lesquelles Chico baratine
un pigeon tandis que Harpo récupère le même billet
plusieurs fois dans la poche de celui-ci) ou de démonstrations
de mauvaise foi "grouchienne" (dans Panique à
l’hôtel, alors qu’on l’accuse d’avoir
volé 67 cents, c’est à dire une misère,
il répond : « Eh, mais j’ai 22 personnes à
nourrir ! ») Mais là encore, il semble que ce soit
avant tout par volonté de jeu ; et dans tous leurs premiers
films, s’ils prennent donc un malin plaisir à parasiter
les milieux les plus aisés, l’argent n’est jamais
une finalité, tout juste le véhicule de la satire. Toutefois,
à partir d’Un jour aux courses, il devient
une nécessité, les intrigues des films tournant désormais
quasi-systématiquement autour d’un besoin financier (pour
sauver la clinique ou le cirque, pour racheter une concession…).
Il
s’agit
d’une forme de basculement idéologique, qui les rapproche
en quelqu