Présenté
au festival d’Avoriaz 1977, couronné d’un Prix
de la Critique puis devenu quasi-introuvable, amputé de plusieurs
séquences dans ses versions internationales, voire interdit
pendant de longues années dans plusieurs pays (Finlande, Islande…),
il n’en fallait pas plus à ¿Quién
puede matar a un niño? pour se forger chez les amateurs
de cinéma de genre une réputation de choix, décuplée
par sa rareté. La sortie d’un DVD zone 1 en 2007 chez
Dark Sky Films, puis celle d’un zone 2 fr chez Wild Side courant
2008, permettent enfin d’évaluer sur pièce la
pérennité de l’impact d’un film-choc des
années 70. Et bien que les critères de subversion par
l’image aient indéniablement évolué en
30 ans, bien qu’il soit aujourd’hui bien plus difficile
de surprendre ou de choquer un public quotidiennement abreuvé
de diverses formes de violence, force est de constater l’admirable
tenue, visuelle comme thématique, de ce film étonnant,
qui déroutera et décevra probablement les amateurs exclusifs
de bis sanguinolent (pour peu que cela existe).
En
effet, s’il demeure exploité en France sous son titre
apocalyptico-futuriste (et désormais totalement ringard) de
Révoltés de l’an 2000, et si
les exploitants internationaux auront rivalisé d’opportunisme
racoleur pour suggérer l’horreur (le film est parfois
appelé Lucifer’s curse ou Island
of the damned, en référence illégitime
aux enfants « damnés » du Village of the
damned de Wold Rilla), l’essentiel du film réside
dans son titre original, ¿Quién puede matar
a un niño?, que l’on pourrait traduire par «
Qui peut tuer un enfant ? ». Question faussement provocatrice
dont l’inattendue réponse est brutalement donnée
dès l’implacable générique de début,
durant lequel des images d’archives des camps d’Auschwitz,
des guerres de Corée ou du Viet-Nam, ou encore des famines
provoquées par les guerres civiles nigérianes viennent
illustrer le propos du cinéaste : en fait, tuer des enfants
est un exercice pratiqué en permanence par l’Humanité,
puisque ces innocents sont les premières victimes de la folie
des adultes. Le film repose ainsi sur un postulat horrible mais légitime
(ou horrible parce que légitime) : et si les enfants du monde
décidaient de ne plus subir et se retournaient contre leurs
bourreaux, c’est à dire nous ? Dès ses premières
minutes, ¿Quién puede matar a un niño?
place ainsi son spectateur dans une extrême situation d’inconfort,
en cherchant par ce biais de « défictionnalisation »
à s’affranchir d’un statut de divertissement horrifique,
pour en quelque sorte confronter son public à de bien réelles
responsabilités collectives. Le réalisateur, Narciso
Ibanez Serrador, regrettera ensuite ce choix d’ouvrir son film
par ce générique lourdement didactique, qui aurait été
plus à sa place selon lui en tant qu’épilogue
du film. Cela étant, tant pour la gravité qu’elle
confère d’emblée au film (et dont celui-ci ne
se départira quasiment jamais) que pour l’équilibre
de la vraie fin, la place de cette séquence ne nous semble
pas préjudiciable, mais il n’est pas interdit de trouver
la démonstration un brin appuyée, d’autant qu’elle
sera de nouveau étayée par des images d’enfants
thaïlandais lors d’une séquence plus tardive chez
le vendeur de pellicules photographiques. ¿Quién
puede matar a un niño? pourrait donc s’apparenter
à un « survival » à double entrée
: d’une part et de manière littéralement diégétique,
pour ce couple de touristes en milieu hostile ; d’autre part,
et de manière bien plus réflexive, pour l’Enfance
même, dans une réaction de violence qui tiendrait donc
autant de la revanche que du réflexe de survie.
L’idée
des enfants maléfiques, dans la littérature comme au
cinéma, n’est pas unique : on a cité le Village
of the Damned de Wolf Rilla, daté de 1960, mentionnons
également parmi les films emblématiques reprenant ultérieurement
cette idée son remake homonyme signé John Carpenter,
Children of the Corn, Pet Semetary
ou La malédiction. Elle offre cependant au
sein du genre horrifique l’opportunité de traiter la
peur de manière assez différente, et Narciso Ibanez
Serrador ne s’en prive pas. Dans beaucoup de films d’horreur,
l’effroi naît en effet de peurs extrêmement primitives,
au premier rang desquelles la peur du noir et la peur des monstres.
Mettez un bogeyman affreux dans un appartement privé d’électricité
la nuit, et même vos spectateurs les plus rôdés
ne pourront s’empêcher de cramponner leur fauteuil à
un moment ou un autre. La démarche, dans le registre qui nous
intéresse, est bien différente et consiste à
créer une peur purement intellectuelle, en ce qu’elle
heurte nos conceptions les plus figées, en ce qu’elle
bouleverse l’ordre du monde tel que nous l’envisageons.
Le trouble naît donc de l’incompréhension et de
l’impossible acceptation d’un état de fait incompatible,
en l’occurrence, avec notre vision de l’enfance, ce monde
de l’innocence, de la pureté et de la vérité,
laquelle, c’est bien connu, sort de la bouche des enfants. Dans
¿Quién puede matar a un niño ?,
avant même de commettre sous nos yeux l’impensable, ces
enfants ne nous paraissent pas vraiment « normaux » et
la suite offre régulièrement un déstabilisant
contraste (parfois simultané) entre des gamins souriant, jouant,
courant, rigolant tels que nous les envisageons, et des monstres froids,
impassibles, manipulateurs, capables des pires atrocités et
des pires mensonges. Le comportement des deux protagonistes principaux,
d’ailleurs, correspond tout à fait à l’impossible
appréhension de cette situation : tout d’abord attirés
par des enfants qu’ils voient comme de petits anges, ils fuient
ensuite ces monstres comme la peste, sans jamais pouvoir passer par
une étape de transition où ils chercheraient par la
communication à comprendre leurs actes. Ainsi, lorsque Tom
arrive dans l’église et voit ce groupe d’enfants
mutiler la touriste allemande, il n’arrive pas à les
arrêter, à leur adresser le moindre mot ; il les laisse
fuir, hilares. Et même une fois qu’il a compris que seule
la violence lui permettra de survivre, il semble incapable de prendre
les précautions suffisantes, d’assurer ses arrières,
car, après tout, ce ne sont que des enfants… Forcément,
ceux-ci en « jouent ». On associe inévitablement
l’enfance à une dimension ludique qui prend ici d’inattendues
dérives : les enfants d’Almanzora jouent à tuer
(et la fameuse séquence de la Piñada illustre ceci au
pied de la lettre), mais ils se moquent également des adultes,
en jouant le rôle que l’on attend d’eux : menacés,
exposés à leur tour à la violence, les enfants
sourient, rient, conscients que leur innocence est (littéralement)
désarmante. Que ce soit également lorsque la fille du
survivant de l’hôtel vient chercher son père, ou
lors de la séquence finale lorsque les larmes se transforment
en sourires, la manière dont les innocents basculent soudainement
vers la monstruosité heurte inévitablement la conscience
du spectateur. Nous avons également mentionné plus tôt
le recours assez courant dans le genre horrifique à la peur
primitive du noir. ¿Quién puede matar a un niño
? en est le contre-exemple absolu : tourné à
une séquence près intégralement en plein jour,
dans un village méditerranéen blanc immaculé,
sous un ciel bleu et un soleil de plomb, il offre une photo solaire
d’une grande luminosité, à la limite parfois de
la surexposition. Sorte d’oxymore visuel, ce travail du chef-opérateur
José Luis Alcaine s’explique là-encore par une
volonté d’amplifier le trouble du spectateur, en évitant
tout expressionnisme horrifique pour créer un cadre réaliste,
histoire de démontrer que ce qui se déroule pourrait
arriver à chacun de nous.
Cette
idée matricielle des enfants-tueurs se trouve dans le roman
de Juan José Plans dont est issu ¿Quién
puede matar a un niño?, livre en fait écrit
quasi-simultanément au script du film. Cependant, Serrador
se démarque dans son adaptation par quelques modifications
assez fondamentales : tout d’abord, il situe l’essentiel
de l’action sur une île d’où il est quasi-impossible
de s’échapper, ajoutant donc à la tension de survie
un confinement suffoquant. Mais surtout, il décide d’abandonner
l’explication donnée par Plans de la transformation des
enfants (une poudre jaune tombée du ciel…), puisque la
dimension quasi-géopolitique évoquée plus haut
(la « revanche » des innocents) lui suffit amplement pour
répondre à la question du « Pourquoi ? ».
Ce faisant, et contrairement à bon nombre des films évoqués
plus tôt avec lesquels il partage cette idée de l’enfant
maléfique, ¿Quién puede matar a un niño?
ne succombe jamais, en tout cas explicitement, à la tentation
du fantastique ou du surnaturel. Le spectateur peut formuler des hypothèses
à la lumière de certaines séquences (les enfants
« contaminés » qui en enrôlent d’autres
simplement par la force du regard) mais le trouble subsiste d’autant
plus que c’est, par la suggestion, l’imaginaire du spectateur
qui crée l’horreur. Lorsque Evie, traquée par
les enfants, ressent dans son ventre d’atroces douleurs, est-ce
comme elle le formule elle-même parce qu’une simple apposition
des mains a pu, de manière surnaturelle, transformer son fœtus
en monstre, ou est-ce l’auto-persuasion qui l’oblige à
passer un tiers événement (une fausse-couche ?) par
le filtre de l’inacceptable ?
Il
y a par ailleurs autre chose d’assez troublant dans le basculement
de valeurs qui semble affecter Almanzora, et cela se révèle
dans le film par un contraste assez fort entre le fonctionnement de
la communauté des enfants, qui semble reposer sur l’intuitif
ou le sensoriel, et les réflexes culturels d’adultes
cherchant systématiquement à avoir recours à
la technologie. A peine arrivés à Almanzora, Tom et
Evie sont attirés par une machine à glace, recherchent
le supermarché pour acheter un chapeau, ils utilisent une voiture
ou un bateau à moteur pour se déplacer, ils regardent
la télévision, utilisent le téléphone,
se battent avec des pistolets ou des fusils, etc… et se trouvent
démunis lorsque les dits objets ne fonctionnent plus. Les enfants,
eux, se déplacent à pied, pêchent avec des cannes
archaïques, utilisent des armes blanches, n’ont jamais
recours au manufacturé si ce n’est celui qu’ils
ramassent sur les cadavres des adultes, et semblent affranchis, libérés,
des contraintes du matériel. Une sorte de retour au primitif,
donc, presque la concrétisation de ce que Rousseau aurait appelé
un Etat de Nature, une société dépourvue de codes,
de règles et de ciment culturel (les enfants ne respectant
même pas la tradition religieuse du confessionnal). Selon Rousseau,
l’homme « naturel », dénué de ce que
la société fait de lui, ne serait mû que par des
instincts de conservation, de survie, et de pitié pour ses
semblables (1). Il ne serait pas moral, en ce que la morale est une
création sociale. Et le passage de l’homme « naturel
» à l’homme « social » substituerait
dans son comportement la justice (notion sociale) à l’instinct
(notion naturelle). A la lumière de la célèbre
phrase qui ouvre Du contrat social, « l’homme
est né libre et partout il est dans les fers »,
on aurait presque l’impression que les enfants d’Almanzora,
littéralement dé-socialisés, ont décidé
d’aller regagner leur liberté originelle. Par la force
s’il le faut.
La
critique de la société des adultes menée par
Serrador se trouve aussi dans la façon dont il décrit
des communautés culturelles fragmentées, compartimentées,
vouées à ne jamais vraiment se rejoindre. Lorsque Tom
et Evie arrivent à Benavis, ils sont des touristes, c’est
à dire des intrus, qui se mêlent aux coutumes locales
avec un certain ravissement, une certaine surprise (Evie n’a
jamais entendu parler de la tradition de la Piñada) mais également
la volonté de ne pas laisser ces étranges coutumes bouleverser
leur confort (« partons d’ici, il y a trop de bruit
»). Dans la version originale du film, Evie ne comprend
pas l’espagnol, ce qui renforce son statut d’étrangère,
mais elle est également animée de violents préjugés
sur ceux qui lui sont étrangers, qu’ils soient espagnols
et bruyants, ou italiens et donc « fascistes comme Mussolini
». Par ailleurs, une fois sur l’île, Tom explique
tout d’abord l’abandon du village par un simple argument
de folklore cultuel, puis s’avère incapable de sauver
la touriste allemande qui lui réclame de l’aide au téléphone
simplement parce qu’il ne comprend pas sa langue («
du russe ou du suédois, peut-être »). Alors
que les enfants semblent pouvoir communiquer par-delà les mots
(comme des jeunes enfants qui n’ont pas besoin de se parler
pour jouer ensemble), la façon dont Serrador décrit
des adultes habitant des espaces clos disjoints renforce la certaine
amertume sociale du film, pour ne pas avoir à parler de misanthropie.
Cette façon cruelle de décrire des communautés
humaines repliées sur elle-même pouvait également
se trouver dans le premier film de Narciso Ibanez Serrador, La
Résidence, daté de 1969, et ce même si
les films diffèrent par ailleurs assez considérablement
(notamment visuellement, l’obscurité étant l’un
des facteurs horrifiques majeurs de La Résidence).
En essayant de ne pas trop trahir l’intrigue de ce premier film,
on pouvait également y percevoir un étrange mélange
d’innocence et de morbidité, la mort semblant être
pour le cinéaste une paradoxale mais essentielle composante
de l’enfance. A ce propos, et bien que le cinéma de Serrador
n’ait que peu à voir avec celui de Carlos Saura (Cria
Cuervos) ou de Victor Erice (L’esprit de
la ruche), il est tentant de saluer cette manière
unique qu’avait, au milieu des années 70, le cinéma
espagnol de créer un fascinant trouble dans l’esprit
de ses spectateurs en mêlant à la fois imaginaire de
l’enfance et morbidité, considérations socio-politiques
et fantastique jamais totalement avoué… Toutefois, à
la lumière de Quién puede matar a un niño?,
il semble évident que les influences de Serrador ne soient
pas uniquement hispaniques. Entre cette ritournelle enfantine qui
hante le film et qui évoque irrésistiblement celle fredonnée
par Mia Farrow, composée par Krzysztof Komeda, pour le générique
de Rosemary’s
baby (ah tiens, une femme enceinte et une enfant maléfique…)
ou cette scène d’ouverture, avec un cadavre venu de la
mer sur des accents très jawsiens ; entre la mention par l’un
des personnages de La
Dolce Vita (évoquant Steiner, l’écrivain
interprété par Alain Cuny qui tue ses enfants) et une
intrigue qui, de l’aveu même du chef-opérateur
José Luis Alcaine, se situe délibérément
entre Les Oiseaux d’Hitchcock (2) et La
nuit des mort-vivants de Romero, la cinéphilie
de Narciso Ibanez Serrador semble incontestable, et qui plus est assez
remarquablement digérée pour déboucher sur un
cinéma personnel (3) et ambitieux. Il est dès lors d’autant
plus dommage que la carrière cinématographique du metteur
en scène se soit interrompue après ce film, pour se
consacrer exclusivement (et semble-t-il pour des raisons alimentaires,
comme il est convenu de le dire) à des productions assez mineures
de la télévision espagnole. Consolons-nous donc avec
ses deux réussites, l’une (La Résidence)
qui attend encore une édition DVD digne de ce nom (l’édition
René Château Vidéo offrant une copie abîmée
et seulement la version française), l’autre enfin disponible
dans de bonnes conditions. Car si Quién puede matar
a un niño? est un film inconfortable, à ne
pas recommander à de jeunes parents ou aux femmes enceintes,
il s’agit surtout d’une remarquable réussite du
cinéma européen (de genre mais pas seulement), qui ne
vous fera plus jamais regarder vos chères têtes blondes
de la même manière…
(1) Dans le film de Serrador, la seule émotion non simulée
de ces enfants survient lorsque l’un d’entre eux meurt.
(2) On sent d’ailleurs Serrador assez friand d’une ironie
dramatique qu’il maîtrise un peu moins bien que son maître
: lors des séquences à Benavis, de nombreux indices
sont disséminés à destination du spectateur pour
bien montrer que Tom et Evie ne devraient pas aller sur cette île.
(3) De manière assez amusante, on peut constater que quelques
uns des plans les plus forts du film, dans l’ensemble assez
remarquablement cadré, soient de légères contre-plongées
sur les pieds des personnages, comme une marque de fabrique «
serradorienne » ; on pense au fameux plan de confrontation finale
entre Tom et les enfants, repris par les jaquettes des DVD :
mais aussi à la découverte du premier cadavre au supermarché
:

à l’irruption du père dans l’escalier de
l’hôtel :

aux saignements d’Evie :

ou encore à l’inquiétante apparition en amorce
d’une fillette en jupe lors de leur première fuite…