Topic naphtalinippon

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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bruce randylan
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La tristesse du bâton / Like a Rolling Stone (Tatsumi Kumashiro - 1994)

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Tanaka, un Yakuza spécialiste dans les extorsions pour "sécuriser" diverses entreprises, soupçonne son vieux chef malade de vouloir l'écarter alors que sa succession se profile.

Dernière réalisation pour l'un Tatsumi Kumashiro, l'un des réalisateurs les plus estimés du pinku eiga. L'érotisme est très en retrait, présente surtout dans le dernier tiers, pour mettre l'accent sur l'aspect Yakusa/polar mais on reconnait immédiatement son style composé de (très) longs plan-séquences et un jeu plutôt naturel et spontané.
Et une nouvelle fois, Kumashiro me laisse de marbre.

J'y ai cru au début pour voir comment le cinéaste allait s'emparer du sujet, avec une certaine prise de distance entre second degré, voix-off et une vision très clinique des yakuzas et leur complots (à taille humaine) avant que la narration à basse d'une profusion de fondus aux noirs et de personnages désincarnés me rebutent rapidement.
Malgré donc une certaine admiration pour la durée des prises de vues et l'implication des acteurs, je me suis copieusement ennuyée.
Reste deux séquences stupéfiantes où Eiji Okuda se recoud lui d'une blessure au couteau. Soit le maquillage est super bien foutu, soit l'acteur s'est vraiment recousu une entaille réelle. :shock:
Et accessoirement dans la deuxième séquence, la copine du héros a un orgasme en le regardant faire. Dommage que le film n'utilise pas plus souvent de moments décalés comme celui-ci.
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Sable mouillé d'aout (Toshiya Fujita - 1971)

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Trois adolescents turbulents qui ont été renvoyés de leur lycée passent leur temps entre ennui, virées en moto et jeux sur la plage. L'un d'eux rencontre une fille de son âge qui a subi un viol collectif et en tombe amoureux.

Loin de l'univers des Stray cat rock ou des Lady Snowblood qui ont fait sa réputation en occident, Fujita est sans doute plus connu au Japon pour ce film (auquel il donna deux "suites"), un étonnant drame qui semble prendre un peu le relai de Passions juvéniles de Ko Nakahira (rivalités masculines le temps d'un été et qui se conclut lors d'une virée en bateau). Étonnant car la narration est libre, composée de plusieurs scénettes rarement liées et qui ne font que rarement progresser l'histoire. Le temps est insaisissable, flottant, la psychologie n'est pas explicitée comme les comportements ne sont pas justifiés.
Toshiya Fujita adopte en fait le désœuvrement de ces jeunes, leur manque de repère, leur immaturité, leur pulsion sans les juger, sans prendre position sur leurs contradictions ou leur immoralité. Le sable mouillé d'aout n'est ainsi pas vraiment narratif. Il y a bien une trame mais la logique n'est pas toujours de mise. En revanche, il y a formidable travail sur l'atmosphère, la texture de l'image, la photographie solaire et chaleureuse, une sensualité à fleur de peau d'où découle une frustration tant sexuelle que sociale face à un monde qui n'incite pas les adolescents à grandir (directeur du lycée, yakuza, beau-parent...). Sans qu'on sache pourtant pourquoi, on ressent dès le début un malaise et une insatisfaction qui ne peut que mener à une rébellion, ou du moins à un dysfonctionnement.
Ainsi quand les adultes disparaissent du récit, la tension ne peut pas redescendre et explose durant les 10 dernières minutes par une ré-appropriation destructive (la peinture rouge) qui se retourne contre eux, pour une impasse et une incompréhension hébétée.

La qualité, et en même temps sa limite, est qu'on ne sait jamais sur quel pied danser face aux nombreuses rupture de tons et des personnages qu'on effleure sans les comprendre, sans savoir quel point de vue le cinéaste/scénariste porte sur eux. Comme pour mieux partager leur frustration.
J'ai trouvé la démarche courageuse avec ce risque de rythme très accidentée et d'une certaine distanciation, heureusement compensée par l'excellente musique, la mélancolie des comédiens et une mise en scène souvent éthérée et hypnotique.


En dehors de la MCJP, j'ai aussi regardé mon dvd du Moine sacrilège (Kiyoshi Saeki - 1968) qui met en scène Tomisaburo Wakayama (pré Baby Cart donc) dans le rôle d'un moine bouddhiste anticonformiste qui boive, couche avec les filles et se bagarre violemment, chassé de son monastère par son ordre, tout aussi dépravé mais aussi corrompu.
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Ce premier épisode (sur 4 sortis au Japon) est plutôt plaisant grâce au tempérament de Wakayama qui cabotine avec délectation, dans un registre très proche de son frangin Shintaro Katsu. Il ne manque par de fraîcheur, d'humour et de puissance lors des scènes de combat à mains nues où il fait preuve d'une réelle vitalité.
Agréablement surpris aussi par la mise de Saeki après le souvenir mitigé de son Brutal tales of chivalry qui fait preuve ici d'une bonne maitrise du scope et évite l'académisme avec quelques cadres bien inspirés.
Par contre, le second acte n'évite pas les formules traditionnelles du ninkyo Eiga avec mort tragique d'un proche du héros qui part se venger du clan yakuza sans foi ni loi. De plus, le virage mélodramatique est un peu lourdingue et on se demande où est passé l’irrévérence paillarde de la première moitié qui fonctionnait mieux.
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Something like it (Yoshimitsu Morita - 1981)

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Plusieurs amis agés d'une vingtaine d'années espèrent devenir rakugoka, conteur d'histoires drôles débitées très rapidement. Entre leurs histoires d'amour et un rapprochement avec une chaîne de télévision locale, ils se rendent doucement compte que cet art ne s'improvise pas.

Première découverte pour moi du cinéaste (en attendant de découvrir un jour le réputé Jeux de famille) pour un sentiment mitigé. Il y a d'un côté une indéniable personnalité dans la narration et l'univers, avec des scènes très courtes, un montage soutenu, beaucoup d'ellipses, un traitement décalé, des personnages de losers attachants. Les 20 premières minutes fonctionnent très bien à ce titre avec sa narration éclatée, une liberté de ton jamais vulgaire et des protagonistes haut en couleur.
Sauf que de l'autre côté, cette approche s'avère rapidement contre-productive et donne un film sans réelle progression où les héros n'évoluent pas vraiment et dont l'intérêt très inégal finit par décliner doucement mais sûrement. Il y a bien encore scènes qui retrouvent ce ton moqueur et chaleureux du premier tiers (la rencontre avec le père de la nouvelle copine) mais ça intervient trop tardivement pour redresser la barre.
Très frustrant de se sentir sur le bas de la route. Pour une œuvre de jeunesse, ça reste tout de même prometteur.
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The Rambling Guitarist (Buichi Sato - 1959)

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Un homme arrive à pied dans une ville côtière, seulement muni d'une guitare. Il se retrouve bientôt mêlée à un combat dans un bar et attire l'attention d'un yakuza qui l'embauche en lui confiant la mission de faire partir une famille de pêcheur qui bloque un projet immobilier.

Les musiciens itinérants mêlés aux triades est presque un sous-genre au Japon comme l'excellent Le mouchoir rouge de Toshio Masuda. Je connais mal ce courant mais ce Rambling guitarist est un sympathique divertissement qu'on devine assez balisé, et manquant à ce titre de surprise. Il possède cependant plusieurs éléments positif : moins de 80 minutes, Akira Kobayashi qui joue lui-même quelques morceaux à la guitare (pour une fois que c'est pas post-synchronisé n'importe comment), il y a Joe Shishido dans le rôle du méchant et la mise en scène de Buichi Sato m'a agréablement surprise. Non pas pour son dynamisme ou sa vitalité : au contraire il fait preuve d'un joli classicisme, notamment dans les extérieurs très bien mis en valeurs qu'il s'agisse d'un téléphérique menant à un panorama surplombant la ville ou les séquences au bord de la mer ou sur le bateau. La photographie et la composition des plans en scope confèrent une élégance et ça donne envie de savoir où le film a été tourné.
Après, le rythme de la première partie pourrait être plus soutenu et les enjeux plus originaux.

C'est sorti dans le premier volume des Nikkatsu Diamond Guys chez Arrow.
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Y-a pas que la cinémathèque et Arrow dans la vie, y-a les copies 35 mm d'époque 8)

Terreur sur le monde (Katsumune Ishida - 1975)

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Alors qu'il est sur le point de rentrer dans la baie de Tokyo, un pétrolier est pris d'assaut par un commando d'africains qui exigent que le Japon détruisent plusieurs de ses raffineries pour équilibrer les inégalités entre les pays riches et ceux sous-développées. Au cas contraire, ils feront exploser ce navire dans la baie, causant une pollution catastrophique provoquant des centaines de milliers de victimes.

Ce film connut plusieurs montages : celui japonais de 1975 et un remontage américain en 1977 - sous le titre de High Seas Hijack - où, à l'instar du Godzilla original, des ajouts intègrent des occidentaux commentant les événements (ici Peter Gaves). La version française ne conserve que les séquences japonaises en coupant certaines sous-intrigues comme des flash-backs amoureux à priori (ça se sent un peu).
Malgré ces coupes, on peut dire que ça se traîne fortement avec des enjeux médiocres enfin de compte. Le suspens est inexistant avec des personnages de pacotilles (la VF n'aide peut-être pas) et une dimension géo-politique jamais exploitée.
Le début est plutôt alléchant : ça ne perd pas trop de temps, c'est presque nerveux, il y a pas mal de second rôle sympathiques (Joe Shishido, Tetsurô Tanba ou Kei Satô) et on espère un thriller politique caustique avec du fond qui dérange.
Rien de tout ça, les acteurs afro semblent anticiper Robert Downey Jr dans Tropic Thunder , le scénario a du mal à présenter des idées originales (à part le coup des explosions truquées en direct gâchées par la météo) et puis c'est mollasson. Point.
Les fanas de Kaïju apprécieront la présence de quelques spécialistes d'effets spéciaux qui livrent quelques maquettes tout à fait correctes. Mais guère plus.
Le Japon a fait quand même bien mieux dans le genre "film catastrophe"

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Les vingt-six martyrs du Japon (Tomiyasu Ikeda - 1931)

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Au XVIème siècle, les premiers évangélistes arrivent au Japon et commencent à convertir la population. Agacé par leur succès, le seigneur Toyotomi Hideyoshi décide d'y mettre un terme et fait arrêter 6 missionnaires et plusieurs de leur disciples.

Ce film muet produit par la Nikkatsu a connu un destin inhabituel : son contenu a attiré l'attention des missions salésiennes de Don Bosco qui l'utilisèrent comme un support promotionnel. Il fut un peu remanié, avec notamment l'ajout d'un épilogue de propagande (plans du Pape et d'une grande procession), et accompagné d'une musique composée exclusivement. Les vingt-six martyrs du Japon eu ainsi l'occasion d'être projeter dans différents pays, dont la France, mais seulement à Lille ! Une des copie de cette version fut retrouvée il y a 2-3 ans dans les archives salésiennes et fut restauré pour l'occasion. Cette version fait 65 minutes, plus courte donc qu'une autre copie toujours existante au Japon, bien qu'en 16mm et avec des inter-titres forcément différents.

Cette adaptation d'un fait historique est à prendre avant tout pour une curiosité même si le cinéaste était un un honnête artisan, voire un bon artisan, en qui les studios avait confiance pour lui confier de grosses productions et des castings trois étoiles, remplis de guest stars. C'est du travail bien fait, sans génie même si on trouve régulièrement un vrai sens du cadre et un certain lyrisme. La fin à ce titre est vraiment réussi dans sa manière de filmer les 26 croix.
La réalisation est plutôt dynamique avec pas mal de travelling, des scènes de foules bien dirigées ou une séquence de tremblement de terre avec quelques trucages bien utilisés.
Il est en revanche plus difficile de se faire une idée de la construction dramatique tant les 15-20 premières minutes semblent remaniées et condensées dans ce remontage italien : beaucoup trop d'ellipses et de scènes écourtées qui nuisent à la progression. Ainsi l’évangélisation se fait en quelques secondes et on ne comprend pas pourquoi le seigneur se fâche au point de vouloir les éradiquer (à part voir des convives porter une croix et quelques bouddhistes jaloux). On dirait qu'ils manquent aussi une séquence de torture.
La dramaturgie fonctionne mieux dans sa seconde moitié, une fois que la condamnation a été prononcée même si le dévouement et la foi des deux enfants paraissent vraiment naïfs (même si les martyrs comptaient bien des enfants de 11 et 13 ans). Ca reste tout de même trop succinct.

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Le film devait en revanche être sans doute plus évocateur pour le public japonais des années 30 puisqu'il faisait plusieurs parallèles avec le tremblement de terre meurtrier de 1923. Le sort des chrétiens était également en résonance avec la situation du pays en 1931 qui venait de connaitre deux tentatives de coups d’état et qu'un début de pression se faisait sentir sur les artistes et les intellectuelles.
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Toujours dans les bootleg :oops:

Safari 5000 (Koreyoshi Kurahara - 1969)

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Lassée de vivre dans des hôtels et dans l'angoisse, la compagne d'un pilote de rally décide de le quitter après que ce dernier se soit lancé dans un nouveau défi malgré un grave accident de voiture. Son ancien copilote, un français, fait parti d'une équipe adverse.

Après quelques années d'inactivité, l'un des outsider de la nouvelle vague japonaise revient derrière la caméra grâce au comédien Yûjirô Ishihara (également producteur) pour un film d'automobile sous influence du Grand Prix de John Frankenheimer, au point de viser la même durée : 3h. On y retrouve des ambitions internationales avec un casting surprenant où en dehors de poids lourds japonais (Yûjirô Ishihara, Ruriko Asaoka et dans des seconds rôles Tatsuya Nakadai ou Toshiro Mifune), on trouve les français Emmanuelle Riva, Jean Claude Drouot ou Alain Cuny !
Les langues alternent ainsi japonais, anglais et français avec une certaine fluidité, pour ne pas dire homogénéité. Contrairement à ce que je craignais les acteurs français s'en sortent plutôt bien, avec un jeu pas trop rigide ni trop emprunt de tics de la nouvelle vague française. Par contre l'acteur noir en fait plutôt des caisses.
L'histoire alterne courses automobiles, entraînements et pas mal d'intrigues sentimentales avec doutes, ancien amant et séparation. Est-ce que tout cela justifie 3 heures ? C'est pas évident même si les 3h passent plutôt pas si mal malgré un grave manque de fonds. Les personnages restent finalement très superficiels et contrairement à l'excellent Un type méprisable (qui avait déjà un crise en couple sur fond de road movie et rally), Kurahara ne parvient à lui donner davantage de profondeur ou une dimension plus existentielle. De plus, Kurahara, qui filma au début de sa carrière certaines séquences parmi les plus stimulantes et exaltantes à l'intérieur de voitures, accouche d'une mise en scène assez conventionnelle, encore que ça donne une certaine élégance à certains moments plus intimistes et que ça confère aux séquences automobiles un réalisme plutôt immersif. C'est évidement le cas pour la course finale qui dure pratiquement une heure, qui fut tourné durant un véritable rally en Afrique, et qui reste toujours prenante.
Malgré ses limites et son manque d'originalité ou de surprises, ça reste plaisant à suivre, en partie grâce aux comédiens et à un montage qui donne une cohérence à son rythme. La bande originale (assez réputée chez les connaisseurs) de Toshirô Mayuzumi est également très sympa.

Longtemps oublié ou visible dans des versions tronquées (sans doute celles pour l’international de 130 minutes ou environ 1h30), le montage intégral a été reconstruit il y a quelques années et est exploité en DVD/blu-ray au Japon désormais (sans sous-titres).

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Re: Topic naphtalinippon

Post by Ender »

Je copie-colle mon avis publié dans le topic consacré au cinéaste :

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L'Ecole Shiinomi - Shimizu Hiroshi (1955)

Les films de l'âge d'or d'avant-guerre réalisés par Shimizu, particulièrement Monsieur Merci (Arigatô-san), restent ses plus célèbres et célébrés (espérons que la rétrospective à venir à la Cinémathèque élargisse encore leur renommée), sans doute à juste titre. Plus tard, Les Enfants de la ruche en 1948 creusait joliment la veine réaliste du cinéaste, mais le goût de Shimizu pour la tendre observation des jours et des peines tirait vers un sentimentalisme appuyé ; il livrait un lamento d'après-guerre un peu trop typique et tiède. Très en retrait cette fois d'autres portraits des souffrances de l'époque, les chefs-d'œuvre contemporains des maîtres les plus fameux (Les Femmes de la nuit de Mizoguchi ; Chien enragé de Kurosawa ; et sur un sujet plus proche, Récit d'un propriétaire d'Ozu).

Dans L'Ecole Shiinomi, drame de 1955, il reste peu de choses du ton doux-amer et de la subtilité morale des œuvres des années 1930. Il faut attendre la deuxième partie du film pour lui découvrir une réelle originalité.
La première nous conte les malheurs de la famille d'un enseignant dont le fils aîné, puis cadet, souffrent de la polio. Le schématisme et le sentimentalisme de ce drame familial peuvent provoquer des allergies : les parents sont irréprochables, les camarades de classe cruels, les séquences d'hôpital à forte teneur lacrymale se succèdent. Qu'il est désagréable d'être entraîné dans une grise mécanique, répétitive, d'émotions ! Triste échafaudage, plate montagne russe. Quand le deuxième enfant tombe malade, on commence à se demander dans quelle histoire de talk-show des familles on nous embarque.

Néanmoins, le film opère à ce moment un virage, en vient à son véritable sujet. Pour répondre à l'acharnement du sort, les parents modèles dépensent leur fortune afin de fonder une école dédiée aux enfants malades, à la fois un havre et le prototype d'un système éducatif adapté pour eux (rééducation physique, encouragements à la confiance en soi et aux autres, expression de soi par l'initiation artistique...). Cette deuxième partie, chronique de l'expérience pédagogique, délaisse jusqu'à un certain point les lourdeurs de la fiction et les accents pathétiques pour l'observation plus spontanée, le plan large à échelle du groupe dont est saisie la dynamique, l'attention aux activités quotidiennes des enfants au rythme de leur démarche heurtée. Le changement de ton est audible, la musique d'accompagnement sirupeuse est mise en sourdine et laisse la place aux chants de la classe. Shimizu retrouve les décors qu'il affectionne : le cadre naturel de l'école bâtie dans les hauteurs, entourée de montagnes et jouxtant la rivière, symbolise bien le deuxième souffle d'un film qui s'aère enfin. Shimizu a réuni de véritables enfants malades et respecte la méthode semi-documentaire qu'exige le tournage d'un tel film. Chronique de la socialisation scolaire des enfants et de méthodes d'enseignement progressistes ; inserts sur les dessins enfantins avec documentation de leur évolution dans le temps... L'Ecole Shiinomi rappelle irrésistiblement, dans ses meilleurs moments, les documentaires éducatifs de Hani Susumu, Les Enfants dans la classe ou Les Enfants qui dessinent, exceptionnels exemples de cinéma-vérité et exacts contemporains du film de Shimizu. La première partie du film pourrait passer rétroactivement pour une trop longue introduction, sur des rails de fiction sommaires et maladroits, pour un beau projet essentiellement documentaire, si la fin du film ne renouait pas avec les morales trop univoques du "drame à sujet", les niaiseries en musique, les facilités de scenario, qui donnent à nouveau le sentiment que Shimizu a perdu la formule alchimique, le mystérieux équilibre de ses grands petits films d'avant-guerre.
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Re: Topic naphtalinippon

Post by bruce randylan »

Swordsman of the 2 Sword Style (Sadatsugu Matsuda - 1956)

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Après son défi avec Sasaki Kojiro, Miyamoto Musashi est bientôt traqué par des proches du sabreur vaincu.

Une fois n'est pas coutume, cette adaptation commence pour ainsi après la fin du célèbre diptyque le sabre et la pierre/la lumière parfaite. La quête de sérénité, retiré des combats, n'est pas vraiment de mise et le film offre régulièrement des passes d'armes entre Miyamoto et ses poursuivants (un clan et une épouse en quête de vengeance). Les premiers affrontements sont assez remarquables, dynamiques et assez modernes avec un montage très nerveux, des mouvements rapides coupés dans leur élans, de multiples variations dans le point de vue, des travellings latéraux à toute vitesse et des répétitions de plans...
Ca m'a plutôt surpris de Sadatsugu Matsuda qui est plutôt un cinéaste académique qui privilégie la concision et les ellipses aux accélérations fugaces. Des marques de fabrique qu'on retrouve tout de même ici mais peut-être moins percutantes que ce que j'ai pu voir jusque là chez lui. Sa mise en scène alterne académisme de pur studio et classicisme, principalement lors des extérieurs qui font preuve d'un joli sens du cadrage et d'intégration des paysages.
En revanche le scénario n'est clairement pas à la hauteur du personnage et de sa mythologie. Malgré quelques tentatives de romanesque, les personnages restent décevants et loin de développer la richesse du roman. Un peu comme le jeu de Kataoka Chiezo, certes impassible et dégageant une forte présence physique, mais à qui il manque un je-ne-sais-quoi d'âme.
Si on met de côté ses racines et qu'on le prend pour un chambara de 1956 signé par un bon artisan, c'est un divertissement tout ce qui a de plus honnête et dans la bonne moyenne.

Et cherchez pas, c'est du bootleg en VOSTA.
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Post by Rick Blaine »

bruce randylan wrote: A Colt is my passport (Takashi Nomura - 1967)

Il s'agit d'un excellent film noir très flegmatique et en grande partie mutique où l'on retrouve avec grand plaisir Joe Shishido qui renoue avec un rôle de tueur solitaire et minutieux proche de celui de la Marque du tueur (sorti justement la même année). Je ne connaissais pas Takashi Nomura mais il livre un excellent boulot avec une réalisation précise, limpide et parfaitement clinique et millimétrée à l'image de son héros. Le noir et blanc en scope est tout aussi classe avec ce sens du cadre virtuose typique du cinéma japonais de cette période, agrémenté d'une photo très contrastée.
Le final est grandiose avec Shishido qui s'apprête seul à faire face à des ennemis en surnombres. Une longue séquence anthologique, divinement découpée jouant à merveille de l'immense espace vide et d'une blancheur aveuglante. On pense alors fortement à Sergio Leone mais avec une dimension quasi surréaliste par son contexte que certains considèrent comme existentialiste.
Ces dernières minutes méritent largement à elle seule un visionnage et excuse quelques baisses de rythme. Mais le film est tout de même régulièrement réjouissant et inspirée. Chaudement recommandé ! :D
Globalement en ligne avec ça, même si j'ai quelques réserves sur le milieu du film, lorsque Shishido et son bras droit se cachent, où une stylisation excessive à tendance à rendre le récit un peu brouillon. Mais pour l'ouverture remarquable alors que l'on suit la préparation et l'execution du contrat, pour ce final sublime parfaitement mené et pour Joe Shishido, parfait dans ce rôle de tueur mutique fascinant qui est à lui seul un fil conducteur pour le spectateur, voilà un film particulièrement plaisant.
La mise en scène de Nomura est inspirée, comme la photographie remarquable, et la B.O. très réussie. Au final effectivement un film réjouissant, pour les amateurs de Yakuza eiga.
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Re: Topic naphtalinippon

Post by Spike »

Rick Blaine wrote:
bruce randylan wrote: (...) j'ai quelques réserves sur le milieu du film, lorsque Shishido et son bras droit se cachent, où une stylisation excessive à tendance à rendre le récit un peu brouillon.
Personnellement, le problème que j'ai avec cette partie du film provient du fait qu'on sent qu'elle sert surtout à approfondir la caractérisation des personnages et à gonfler le côté émotionnel du film, au détriment parfois de la logique (i.e. notre duo de tueurs retourne se planquer dans un endroit où leurs poursuivants savent qu'il leur a déjà servi de cachette - ceci afin de présenter des séquences "émotion" avec la serveuse).
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Re: Topic naphtalinippon

Post by Rick Blaine »

Spike wrote:
Rick Blaine wrote:
Personnellement, le problème que j'ai avec cette partie du film provient du fait qu'on sent qu'elle sert surtout à approfondir la caractérisation des personnages et à gonfler le côté émotionnel du film, au détriment parfois de la logique (i.e. notre duo de tueurs retourne se planquer dans un endroit où leurs poursuivants savent qu'il leur a déjà servi de cachette - ceci afin de présenter des séquences "émotion" avec la serveuse).
Oui, c'est totalement vrai.
Même si en fin de compte, ce n'est pas ce que l'on retient à la sortie du film, il y a quand même à redire sur la logique du film à ce moment là.
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Re: Topic naphtalinippon

Post by bruce randylan »

Curieusement, j'ai plus trop de souvenirs de cette partie centrale :mrgreen:


Prosperities of vice (Akio Jissoji - 1988)

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La future sortie du coffret Arrow consacré au cinéaste m'a donné envie de commencer à approfondir le Mr dont je n'ai vu que la courtisane en fin de compte.

Il s'agit ici de variations autour du Marquis de Sade située, dans les années 20 où le directeur d'une pièce de théâtre, fasciné par l'auteur, pousse ses comédiens – d'anciens criminels - dans leur retranchement. Peut-être au delà de ses espérances.
Produit par la Nikkatsu, le film appartient au courant Ropponica qui prit le relai des Roman Porno, avec j'imagine le même genre de contraintes et de libertés.
C'est ainsi un pur ovni cinématographique qui ne ressemble à rien avec une réalisation entre surréalisme, baroque coloré, abstraction, mise en abîme, rêve/cauchemar éveillé pour un exercice de style formel ahurissant de virtuosité avec une photographie aussi théâtrale qu'artificielle, des dé-cadrages très poussés, un montage labyrinthique et une grande variété dans le découpage.
A ce niveau formel, c'est avant tout un spectacle fascinant plus qu'une œuvre qu'on suit pour son histoire ou ses personnages. Ce n'est sans doute pas innocent venant de la part de Jissoji qui cherche à créer le sentiment de vertige et de malaise naissant des tentatives de manipulation qui échappe au directeur du théâtre. On peut regretter que les comédiens (du théâtre et du film) soient des pantins et ne créent pas d’empathie mais l'inventivité de la mise en scène est suffisante pour me tenir en état d'hypnose durant 80 minutes. :D



C'est disponible en DVD chez Mondo Macabro, VOSTA donc
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Re: Topic naphtalinippon

Post by Profondo Rosso »

Journey Into Solitude de Koichi Saito (1972)

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Une jeune fille quitte la maison et part seule en voyage. Elle éprouve les joies et l'amertume du monde adulte...

Journey Into Solitude est une œuvre emblématique du réalisateur Koichi Saito. Après des débuts en tant que photo de plateau au sein de la Nikkatsu, Saito durant les années 60 et 70 signera une série de film en parfaite résonance esthétique et thématique de la jeunesse de l'époque. Versant esthétique cela passe par un côté stylisé et pop que l'on retrouve dans son premier film Tsubuyaki no Jō (1968) sous influence des œuvres anglaises de Richard Lester ou de Claude Lelouch. Pour la dimension thématique Saito va se spécialiser dans les 70's dans les récits d'errance et de retour à la nature, impliquant des personnages juvéniles. Son film le plus célèbre dans cette veine est certainement La Ballade de Tsugaru (1973) qui lui vaudra une certaine renommée internationale. Tous les éléments de cette formule se trouvent déjà dans le magnifique Journey into Solitude, adapté d'un roman de Kukiko Moto.

Le postulat des plus simples voit une adolescente de 16 ans (Yôko Takahashi) fuguer de chez elle pour prendre la route et explorer l'île de Shikoku. Ce cadre est un célèbre lieu de pèlerinage bouddhiste pour les japonais dont les 1 200 km de route abritent 88 temples en l'honneur du moine du Kūkai. Autant d'information que notre héroïne partie à l'aventure ignore et apprendra au fil des rencontres. La bande-son folkeuse de Takuro Yoshida (portée par une ritournelle entêtante) pose une tonalité rieuse ou mélancolique selon l'humeur de la jeune fille tandis que la mise en scène de Sato magnifie dans de saisissants plans d'ensemble les somptueux décors naturels. Sato perd la frêle silhouette de la fille dans le panorama ou s'attarde sur son sourire radieux dans les premières heures enjouées du voyage. La voix-off du personnage énonce les lettres envoyées à sa mère mais constituent tout autant un dialogue intérieur restant habilement nébuleux quant aux raisons de sa fuite. Les micros flashbacks laisse également entendre une relation mère/fille conflictuelle mais en conservant le mystère pour simplement faire passer l'affection mutuelle qu'elles se vouent malgré la séparation.

Les rencontres sont révélatrices du besoin paradoxal de l'adolescente de s'arrêter alors qu'elle ne fait qu'avancer. L'intégration à une communauté (la troupe de théâtre ambulant), les premiers émois sexuels, les amitiés furtives, la quête initiatique du personnage ne consiste pas à se retrouver dans la solitude mais bien de trouver les autres. Ainsi même les individus douteux deviennent par le besoin d'interaction de l'héroïne des interludes lumineux comme cet homme aux mains baladeuses au cinéma qui finira penaud par lui payer un déjeuner. L'imagerie se fait ample pour s'oublier le paysage tandis que l'obsession des corps et de leur contact symbolise le sentiment d'attrait et de rejet ressenti par l'adolescente. Ces corps selon qu'ils soient alanguis, caressants, admirés ou au contraire malmenés, méprisés (le chauffeur routier raillant la mauvaise odeur de la fille) et rejetés anticipent et/ou précèdent les pauses ou les départs du personnage. L'apaisement ne viendra que lorsque, poussé à la rupture, s'abandonne et se laisse à son tour soigner. L'atmosphère rurale évoque un Japon plus ancien qui ne semble observé que de manière furtive mais qui s'incarne enfin dans la dernière partie où un point d'attache semble enfin se dessiner. Le schéma de rapprochement fébrile et pressant ne débouche plus sur la fuite mais sur une affection délicieusement indéterminée. Yôko Takahashi est magnifique de présence solaire, incertaine entre candeur enfantine et désir féminin qui s'affirme et dont Sato scrute les contradictions avec belle sensibilité. Une touchante et inoubliable errance. 5/6

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Profondo Rosso
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The Rendezvous de Koichi Sato (1972)

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Koichi Sato avait exploré sa thématique de l'errance existentielle à travers le beau coming of age pastoral Journey Into Solitude (1972). Avec The Rendezvous il va creuser ce sillon à travers un poignant drame romantique. Un jeune homme élégant et turbulent rencontre une jolie femme d'âge mûr durant un voyage en train. Il tente maladroitement de lier connaissance malgré l'attitude fuyante de sa voisine, ils vont poursuivre leur périple en commun quand ils descendront à la même station. On en saura plus très tardivement sur le passif des personnages mais quelques indices et réactions habilement distillées permettent de les deviner, que ce soit le rictus crispé de la femme (Keiko Kishi) en lisant un fait divers dans le journal ou encore la dégaine et comportement de marlou du jeune homme typique du yakuza. Tout dans le visage mélancolique, le langage corporel résigné, trahit chez la femme une forme de renoncement que Sato accentue en figeant sa silhouette solitaire dans de superbe paysage naturel ou encore dans des environnements urbains mornes. A l'inverse l'agitation enfantine constante du jeune homme laisse deviner chez lui l'attente de quelque chose, de quelqu'un qui changerait son existence. La parole rare et le stoïcisme de l'une comme la logorrhée angoissée de l'autre dissimulent une même solitude, que les pérégrinations (le recueillement sur la tombe de la mère de la femme) et les confidences (le passé d'orphelin de l'homme) révèleront.

Ils vont raviver et combler leurs manques émotionnels respectifs à travers leur fragile romance que Sato saisit avant tout par l'image. La coiffure stricte de la femme contribue notamment à cette mise en retrait du monde, qu'elle brise lors d'une scène où elle relâche ses cheveux et se maquille pour s'exposer à nouveau au monde, en se rendant à nouveau désirable pour un homme et en somme en s'aimant elle-même par cet apprêt. La dernière partie voit le jeune homme faire montre d'une fragilité qui dénote tout autant de son arrogance initiale, au bord des larmes et retardant toujours plus l'inéluctable séparation. Le travail sur le découpage, les raccords regards et les compositions de plans trahissent l'influence de Lelouch (mimétisme renforcé par le score jazzy et mélancolique de Yasushi Miyakawa) dans l'esthétique de Sato qui illustre d'envoutants moments romantiques suspendus et furtifs (l'homme posant son manteau pour serrer la main de la femme secrètement). La superbe photo de Noritaka Sakamoto façonne ainsi un écrin délicat, à la fois naturaliste et stylisé. Vrais dans leurs sentiments mais secrets dans leur passif, le couple voit pourtant ce dernier les rattraper lors de la poignante conclusion, non sans une promesse qui donne son joli titre francisé au film. 5/6

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