Mitchell Leisen (1898-1972)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Cathy
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Cathy »

Music Man wrote:Si je me souviens bien, pas mal de compositions de Kurt Weill n'ont pas été utilisées pour cette version filmée.
Tout à fait, il n'y a que trois airs qui ont été repris, et un n'est joué qu'en fond sonore si j'ai bien compris !
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Profondo Rosso
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Profondo Rosso »

Par la porte d'or (1941)

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Un gigolo roumain, George Iscovescu, bloqué à Tijuana au Mexique par les services d'immigration américains n’a qu’un rêve, franchir « la Porte d’or » qui mène aux Etats-Unis. Il doit être naturalisé et pour cela il est prêt à tout. La providence vient en la personne d’Emmy Brown une naïve institutrice bloquée dans la petite ville mexicaine par une panne de voiture. George décide de la séduire. Très vite il l’épouse avec l'intention de divorcer une fois la frontière franchie en tant qu’américain. Ses ennuis vont commencer quand il va réaliser qu'il est réellement amoureux d'elle.

Mitchell Leisen signe là un bien beau film où il bénéficiera pour la dernière fois des talents du duo fameux duo de scénaristes formé par Billy Wilder et Charles Brackett. Le film reste en effet célèbre pour avoir vu le torchon brûler entre Mitchell Leisen et un Billy Wilder las de voir ses scripts (qui en avait signé deux pour Leisen, La Baronne de Minuit et Arise my love) constamment remaniés par à leur convenances par les acteurs, producteurs et réalisateurs impliqués. Ici une des sources du conflit sera le refus de Charles Boyer de suivre l'idée initiale qui était de le voir narrer son histoire en flashback à un cafard (remplacée par une intro façon mise en abyme à Hollywood avec Leisen dans son propre rôle en confident de Boyer) . Wilder et Brackett se vengeront en donnant les meilleurs dialogues à Olivia de Havilland (à vrai dire la prestation de Boyer n'en souffre guère) tandis que Leisen interdira Wilder de plateau durant le tournage. Le film ne souffre pas de cette gestation houleuse (si ce n'est quelques petits problème de rythme) et chacun suivra son chemin avec succès tel Billy Wilder qui passe à la réalisation dès l'année suivante avec Uniformes et Jupons Courts.

Le script est un d'un équilibre idéal où le cynisme cède progressivement au romantisme le plus sensible. Le pitch est plutôt original. Après avoir écumé les palaces d'Europe, l'escroc/gigolo roumain George Iscovescu (Charles Boyer) cherche à rejoindre les Etats-Unis où s'est réfugiée toute la haute société à cause de la guerre. Problème, il ne peut bénéficier d'un visa et ronge son frein en compagnie d'autres émigrants dans une petite frontalière mexicaine dans l'attente d'une solution. Celle-ci arrive en la personne d’Emmy Brown, institutrice célibataire qu'il se met en tête de séduire et épouser pour pénétrer le territoire américain. Charles Boyer sournois et calculateur est absolument parfait de froideur séductrice tandis qu'une Olivia de Havilland américaine provinciale quelque peu godiche cède à ses tirades hypocrites. L'émotion naît alors plutôt de la description de cette communauté étrangère cloitrée à l'hôtel en attente d'un visa et on devine l'implication d'un Wilder qui a connu pareil situation à son arrivée aux Etats-Unis.

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Mitchell Leisen dissipe peu à peu cette froideur initiale par le rapprochement réel de son couple. Olivia De Havilland est très touchante dans son éveil à l'amour et au désir. Leisen l'illumine progressivement, tout d'abord en captant ses regard aimant et surpris par la séduction de cette homme puis en la dévoilant dans toute sa beauté et féminité lors de ce moment où elle se détache les cheveux et s'allonge prête à s'offrir à Boyer. Un moment bref mais d'une étincelante sensualité poursuivit lorsque Boyer l'observe dans le rétroviseur. Le long périple au Mexique distille plusieurs jolis moments romantiques où on voit Charles Boyer tomber amoureux et s'abandonner malgré lui. Tout le passage à l'église pour bénir le mariage ou l'ambiance festive avec les autres mariés locaux sont vraiment magnifiques. Ce qui aurait pu paraître cliché et risible dans la première partie atteint des sommets romantiques lors de l'apparition de mariachis durant une scène de baiser même dans sa supposée distance, la voix off de Boyer trahi son trouble grandissant lors qu'il affirme désirer garder ses distances avec Emmy, sous-entendu ne pas coucher avec elle. Le texte va dans le sens ne pas mélanger plaisir et affaire alors que le phrasé altéré de Boyer dit juste l'inverse, il ne peut pas user d'elle car il l'aime. Du grand art !

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Au final même le personnage le plus manipulateur agit par amour grâce à la belle prestation de Paulette Godard qui réussit brillamment à ne pas rendre détestable cette viveuse d’Anita. Leisen comme il sait si bien le faire cède à un sentimentalisme à fleur de peau et très poétique dans les derniers instants (on repense à son splendide Remember the night) à l'hôpital où on mesure le chemin parcouru par les héros. Dialogues coupés ou pas, Charles Boyer excelle dans cette manière de fendre l'armure qui culmine dans ce passage (où l'autre plus discret où il abandonne sa simulation de douleur à l'épaule pour enlacer Olivia de Havilland enfin sincère). On reprochera peut-être uniquement une conclusion un peu expédiée dans sa résolution et qui ne laisse pas savourer totalement les retrouvailles en coupant abruptement. 4,5/6
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Profondo Rosso
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Profondo Rosso »

La Vie facile (1937)

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Au cours d'une dispute conjugale, un banquier milliardaire et coléreux jette la veste de zibeline de sa femme par-dessus le balcon de sa luxueuse demeure. Le manteau atterrit sur Mary, une jeune employée pauvre et honnête qui passait par là. Cette dernière cherche à le restituer mais Mr Ball, bon prince, lui offre et l'accompagne en voiture chez un modiste de luxe. Aussitôt les gens jasent et les malentendus s'accumulent joyeusement.

Easy Living est une screwball comedy des plus furieuses et inventif où s'annoncent déjà le sens du chaos et l'hystérie des futures réalisations de Preston Sturges. Celui-ci signait là le premier scénario du contrat qui le liait alors à la Paramount, remaniant de fond en comble une histoire à l'origine écrite par Vera Caspary. Le exécutifs du studio gouteront peu ton survolté de son script et malin Sturges le délivrera en main propre à Mitchell Leisen qui séduit lance aussitôt la production du film, les deux hommes signant ensemble plus tard le beau mélo Remember the night.

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Comme pas mal de grandes comédies de l'époque (Les Invités de huit heures de Cukor, Mon homme Godfrey de Gregory La Cava), Easy Living est un film où sous la légèreté plane le spectre de la crise des financière des années 30 (et sans doute ce qui reste de plus significatif du premier jet de Vera Caspary qui vécut durement cette période-là). Tous les traits d'humour et rebondissements reposent donc sur la condition financière apparente ou supposée des personnages et ce dès l'entrée en matière hystérique. Le richissime banquier J.B. Ball (Edward Arnold) y arpente furibard sa luxueuse demeure en hurlant après domestique, femme et enfant sur le gaspillage qu'il constate de toute part. C'est une de ses colères qui lance l'intrigue lorsqu'il jette par la fenêtre une fourrure hors de prix acheté par son épouse. Le manteau tombe sur la tête de Mary Smith (Jean Arthur) une modeste employée passant par là. Celle-ci s'empresse de venir le rendre mais Ball trop heureux du mauvais tour joué à sa femme l'enjoint à le garder et lui achète même un chapeau dans une boutique de luxe. Dès lors l'entourage suspecte une liaison entre eux ce qui va entraîner une drôle de réaction en chaîne...

Le film est propice à de grands numéros comiques et de charme des attractions principales du casting, Edward Arnold et Jean Arthur. Le premier signe une prestation bougonne et colérique absolument déjantée, entre son phrasé mitraillette, son timbre de stentor et ses manières d'ours mal léché est aussi imposant qu'attachant. Quant à Jean Arthur elle demeure la star hollywoodienne la plus attachante et au charme le plus contagieux. Elle est ici à croquer en jeune écervelée au caractère bien trempé et enchante de bout en bout par sa candeur irrésistible.

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L'intrigue prend en effet un tour délicieusement scabreux quand divers personnages supposant sa liaison avec le puissant banquier lui propose cadeau et avantages de plus en plus extravagants en échange de faveur sans qu'elle ne se doute de rien. Le plus insistant est le propriétaire d'hôtel en faillite Louis Louis (Luis Alberni tout aussi excité que ses collègues, les déboires de son personnage s'inspirant du réel flop des Waldorf Towers au moment de leur ouverture à l'époque ) pour une série de quiproquos tordants. On sent vraiment l'influence de Sturges que ce soit le jeu à la fois comique et tragique sur la condition difficile de Jean Arthur (lorsqu'elle cherche un sous pour s'acheter de quoi manger) qui annonce Les Voyages de Sullivan mais aussi les dérapages incontrôlés où le chaos est en marche comme ce restaurant qui finit dévasté ou encore le final dans la banque et là c'est notamment la folle séquence des chasseurs en train de The Palm Beach Story qui vient en tête.

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Sous ce déchaînement parvient à se glisser une bien jolie histoire d'amour entre les attentes complémentaires de celui qui se cherche une carrière (Ray Milland excellent en fils à papa perdu) et celle qui se cherche une vie (Jean Arthur) l'alchimie entre fonctionnant idéalement en quelques séquences tendres et amusantes (le baiser sur le canapé et le petit regard de Jean Arthur qui suit toute résistance est inutile, le gag de la baignoire géante). Un souffle de fantaisie et d'humour qui fait un bien fou. 5/6
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by feb »

Profondo Rosso wrote:Quant à Jean Arthur elle demeure la star hollywoodienne la plus attachante et au charme le plus contagieux. Elle est ici à croquer en jeune écervelée au caractère bien trempé et enchante de bout en bout par sa candeur irrésistible.
(...)
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by ed »

feb wrote:
Profondo Rosso wrote:Quant à Jean Arthur elle demeure la star hollywoodienne la plus attachante et au charme le plus contagieux. Elle est ici à croquer en jeune écervelée au caractère bien trempé et enchante de bout en bout par sa candeur irrésistible.
(...)
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by feb »

Tu pourras toujours te regarder un autre film avec zigfrid :mrgreen:
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Profondo Rosso
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Profondo Rosso »

Allergique à Jean Arthur, Ed ? :mrgreen:
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by ed »

Profondo Rosso wrote:Allergique à Jean Arthur, Ed ? :mrgreen:
C'est le mot. Elle me crispe.
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Profondo Rosso »

Arise my love (1940)

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Condamné à mort par les Franquistes, Tom Martin - pilote américain engagé dans les Brigades internationales - attend son exécution. C'est alors qu'on lui annonce une incroyable nouvelle : sa femme vient d'obtenir sa libération ! Tom, stupéfait car il n'a jamais été marié, découvre cette providentielle épouse dans le bureau du directeur de la prison. Elle se précipite dans ses bras et lui chuchote qu'elle s'appelle Augusta Nash, qu'elle est journaliste et que son stratagème, qui lui fournira la matière d'un reportage, va lui sauver la vie.

Arise my love partage avec Le Dictateur de Chaplin et To be or not to be de Lubitsch (rappelons que ce dernier bien que sorti en 1942 fut tourné avant l'engagement des USA dans le conflit) un propos engagé sur les évènements dramatiques se déroulant alors en Europe alors que les Etats-Unis ne sont pas entré en guerre et que l'opinion publique est contre une telle initiative.Leisen est loin d'atteindre le portée de la fable de Chaplin ou de la farce de Lubitsch, la faute à un script quelque peu déséquilibré dans ses ruptures de ton (on passe de la screwball comedy la plus enlevé au pur mélodrame sans transition ou presque), quelques soucis de rythme et un propos parfois assez lourdement asséné. Malgré ses défauts, le film n'en est pas moins prenant et touchant par ce choix de la comédie romantique pour affirmer son propos.

Les vingt premières minutes assez ébouriffantes nous induisent autant en erreur sur le ton du film (on pense voir une grosse comédie d'espionnage) qu’elles définissent intelligemment le caractère des héros. Pilote américain engagé dans la guerre d'Espagne, Tom Martin (Ray Milland) attends avec dépit son exécution imminente quand un salut inattendu va lui faire échapper au châtiment. Il prend les traits élégant d'Augusta Nash (Claudette Colbert) journaliste en quête de scoop qui à force de persuasion et séduction est parvenue à le faire gracier en se faisant passer pour son épouse. On rit donc bien fort à la maladresse des "retrouvailles" forcés du faux couple et de la bêtise des autorités espagnoles puis on vibre au gré d'une course poursuite sur terre et dans les airs lorsque la supercherie est découverte et que nos héros doivent quitter le pays au plus vite. On voit immédiatement ce qui rapproche les deux personnages à travers ce mélange d'ambition, d'engagement et de recherche d'adrénaline. Révolté par la montée en puissance du nazisme, Tom Martin devine la guerre imminente et inéluctable et souhaite en être en rejoignant l'armée polonaise déjà sous la menace de l'invasion allemande. Augusta voit elle dans les évènements un moyen de mener une carrière de de journaliste chevronnée qui la fera définitivement quitter les pages mode. Tous ses projets vont se trouver bien ébranlés lorsqu'ils vont tomber amoureux.

On patine un peu à la mi- film dans le traitement de l'histoire d'amour, hésitant constamment entre la légèreté de l'ouverture et le ton plus dramatique de la dernière partie. Heureusement le charme des acteurs fait la différence avec quelques savoureuses situations, que ce soit ce dialogue à double sens osés où Claudette Colbert propose divers emplacement de la chambre de Milland pour prendre une photo (quand lui pense éberlué par tant d'audace qu'elle cherche le meilleur endroit de la pièce s'ébattre avec lui you're too scientific :lol: ) ou une délicieuse scène de dîner où elle lui donne les clés involontairement pour la séduire, charmant. Les évènements vont finalement brutalement rattraper le couple, Leisen captant fort bien la débâcle européenne et l'impossibilité physique (spectaculaire scène de naufrage) comme morale de s'en extraire. C'est un peu là que le bât blesse, tant que ce message est lié aux héros on marche (magnifique moment où Claudette Colbert abandonne son cynisme pour montrer sa peur) mais devient très lourd lorsqu'il est plus isolé dans le film (Claudette Colbert qui en préparant son interview d'Hitler lit Mein Kampf puis le jette par la fenêtre du train) notamment le final où il tue un peu l'émotion à portée de main. A la place d'une belle scène de retrouvaille finale, on a ainsi une grande envolée patriotique de Colbert signifiant bien que le combat continu. Un traitement forcément conditionné par le contexte et si on a connu Billy Wilder plus subtil, au vu de son passé on comprend l'accent mis sur ce point dans le script qu'il signe avec Charles Brackett. Film intéressant auquel on peut préférer Lune de miel mouvementé de Leo McCarey, assez voisin et plus équilibré entre divertissement et message.4/6
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Profondo Rosso »

À chacun son destin (1946)

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Pendant la seconde guerre mondiale à Londres, Joséphine Norris, quadragénaire, pense retrouver en la personne d'un jeune officier américain le fils qu'elle a abandonné en 1917.

To Each His Own est le film de l'émancipation pour Olivia de Havilland qui, sortie vainqueur du conflit qui l'opposait à la Warner libère les acteurs des contrats contraignant qui les liaient aux studios et désormais dispose d'un choix plus autonome de ses rôles. Grand mélodrame et beau Women Picture, À chacun son destin doit donc grandement à la détermination de Olivia de Havilland qui ira chercher celui qui sur tirer d'elle sa plus belle performance dans Par la porte d'or (1940), Mitchell Leisen. Peu emballé au départ par ce script excessivement mélodramatique de Charles Brackett selon lui, il le remaniera grandement afin d'obtenir le résultat souhaité (l'identité de Olivia de Havilland se révèle à son fils de manière plus simple et belle que la longue série d'explication du script originel) et finira par réellement s'enthousiasmer pour ce qui est un de ses plus beaux films.

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Le film s'ouvre dans un Londres plongé en plein blackout où déambule une quadragénaire qui ne s'en laisse pas compter, Joséphine Norris (Olivia de Havilland). En charge avec un autres citoyen (Roland Culver) de surveiller le ciel d'éventuels attaques aérienne en cette soirée du jour de l'an, on découvrira qu'elle n'a guère d'autres occupation que ce devoir qu'elle assume volontiers. Si on devine une blessure secrète sous ce caractère solitaire, on ne verra son regard réellement s'illuminer que lorsqu'on lui signalera l'arrivée d'un train très attendue à la gare. Qui est le mystérieux passager qui semble dérider ainsi cette femme en apparence si dure ? La narration en flashback va nous le révéler.

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Plus de vingt ans plus tôt, encore jeune fille aux Etats-Unis, Joséphine tomba folle amoureuse du séduisant pilote de l'armée Bart Cosgrove (John Lund dans le double rôle de l'amant et du fils) de passage dans sa petite ville. Leisen filme avec une grâce infinie ce qui sera l'instant le plus romantique de la vie de cette femme. Toute la beauté de ce moment idéalisé est entièrement soumise au regard et au souvenir émerveillé de Joséphine, les éléments plus grinçants (l'attitude cavalière du pilote qu'on imagine bien séduire une jeune femme dans chaque ville où il défile mais qui semble de plus en plus sincère) s'estompant sous la force des moments sentimentaux avec cette déclaration d'amour dans les airs et ce baiser dans la nuit noire à l'atterrissage. De cette brève romance, Joséphine va pourtant garder plus qu'un souvenir, elle est tombée enceinte. Dans cette Amérique provinciale et moralisatrice, rien de plus mal vu qu'une fille-mère sans mari et Joséphine va tenter de garder son enfant tout en échappant à la vindicte populaire en usant d'un stratagème lui permettant d'adopter son propre fils. Malheureusement un concours de circonstance fait tomber le nourrisson dans la famille d'une femme l'ayant toujours considéré comme une rivale. Dès lors, condamnée à aimer son fils à distance elle lui consacrera tous ses efforts, fera tous les sacrifices pour lui sans qu'il soupçonne même son existence.

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Olivia de Havilland délivre une performance magnifique, autant dans la jeunesse de cette maternité entravée que dans l'âge mûr (son vieillissement est une vraie réussite au maquillage) et ses tentatives désespérée de rattraper le temps perdu. Toute la détermination du personnage, son ascension sociale et ses réussites ne sont là que pour renouer avec cette jeunesse qu'elle n'a pas vécue, cette brève romance qu'elle a à peine vécue et ce rôle de mère dont elle a été privé. Le scénario, de cruelles désillusions (les brèves retrouvailles où le garçon ne la connaissant pas la repousse) en séparations douloureuses (le terrible renoncement de départ) ne ménage pas notre héroïne dont le sens du sacrifice et la dévotion maternelle infinie n'en sera que décuplée par la grâce de la mise en scène de Leisen et la prestation poignante de Olivia de Havilland (qui y gagnera son premier Oscar). On pardonnera l'épilogue qui tire un peu en longueur, puisque la récompense tant attendue y est enfin au bout du chemin. I think this is our dance, Mother. 5,5/6

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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Vanning »

Je viens de revoir Hold Back The Dawn de Mitchell Leisen que j'avais assez apprécié lors d'une première vision il y a quelques années, mais grands dieux, de le revoir, ma réaction est toute différente : que ce film est nunuche et longuet! Alors, certes, il y a des qualités narratives et quelques moments de magie. Je ne referai pas la synopsis, d'autres l'ont bien fait, mais pour moi le scénario est déséquilibré, il y a quelques longueurs surtout et des scènes plus ou moins ratées, un Charles Boyer que je trouve de plus en plus insupportable, et une Olivia De Havilland fadasse comme c'est pas permis. Dans le trio de choc (casting soit-disant de rêve), seule Paulette Goddard est excellente. Mais que va-t-il foutre avec cette Emmy, ce pauvre George Neruvascescu (désolé pour le nom que j'égratigne)? D'accord, c'est pour une histoire de frontière, aller aux zuéssa sans problème, etc.. Verdict : 5/10
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Demi-Lune
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Demi-Lune »

Par la porte d'or (1941)

Excellente découverte. Ce registre acerbe sied définitivement mieux à Wilder-scénariste (encore une fois épaulé de son comparse Brackett) que l'humour screwball pataud de La baronne de minuit, que j'ai lâché au bout d'une demi-heure. Le scénario de Par la porte d'or est d'une modernité tout à fait remarquable. Dans une ville-frontière entre les États-Unis et le Mexique, une faune d'immigrants de tous horizons attend le précieux laisser-passer vers le rêve américain et certains n'ont aucun scrupule à chercher le sésame auprès de proies célibataires, dans des mariages bidons qui se solderont par des divorces dès que la frontière sera franchie. Un gigolo roumain (Charles Boyer) et sa maîtresse amorale (Paulette Goddard) passent maîtres dans cet art et la douce et innocente institutrice américaine tombée en panne (Olivia de Havilland) va tomber dans les griffes de leur piège amoureux. Cynique à souhait, le scénario montre les facettes les plus inspirées de Wilder, lorsqu'il se fait portraitiste de la vilenie humaine. Ce film me semble très personnel dans ses thématiques, et c'est marrant de savoir que ça s'est mal passé avec Leisen sur ce tournage et qu'il se lancera du coup lui-même dans la réalisation : on a l'impression qu'il y a quelque chose qui se joue dans ce scénario, plus méchant et authentiquement wilderien que tous les autres qu'il a pu écrire jusqu'ici. On pense pas mal à Boulevard du crépuscule pour la cruauté lancinante et la relation de dupes entre Boyer et Havilland. Le personnage de Paulette Goddard n'est pas en reste non plus dans le genre infâme. Mais, la noirceur n'a pas encore tout corrompu dans Par la porte d'or qui reste avant tout un curieux brassage de film social, de mélo et d'étude de caractères. Leisen a d'ailleurs la bonne idée de filmer en extérieurs pour renforcer l'impact du film.
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by daniel gregg »

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Ne serait ce que pour ces plans irradiant le visage envoûtant de Barbara Stanwyck par tout le spectre de la lumière, ce film noir sans femme fatale (mais avec un salaud d'envergure, Lyle Bettger) est un film bouleversant, dans lequel l'immense actrice, déterminée à sauvegarder la dignité de son enfant et de son couple touche au plus profond du coeur.
En ce sens Chaînes du destin (No man of her own, Mitchell Leisen, 1950) est davantage un film d'amour d'une rare sensibilité et ce portrait de femme, d'une justesse irrésistible.
Grand merci à Jack Carter d'avoir attiré l'attention depuis des années sur ce film rare du réalisateur (Arise my love, Hold back the dawn, Frenchman's creek, To each his own).

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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by Profondo Rosso »

Ca donne envie, trouvable en dvd ?
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AtCloseRange
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Re: Mitchell Leisen (1898-1972)

Post by AtCloseRange »

Je suis moins enthousiaste que daniel sur le film et je dois même dire que je crois que je préfère toujours J'ai Epousé Une Ombre (autre adaptation du livre de William Irish).
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