Robert Aldrich (1918-1983)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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phylute
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Robert Aldrich (1918-1983)

Post by phylute »

EDIT DE LA MODERATION:

Vous pouvez consulter les différents topics consacrés aux films du réalisateur

Vera Cruz (1954) et sa Chronique Classik
En quatrième vitesse (1955) et sa Chronique Classik
El perdido (1961)
Qu'est-il arrivé à Baby Jane? (1962)
Sodome et Gomorrhe (1962)
Le vol du Phoenix (1965)
Douze salopards (1967) et sa Chronique Classik
Faut-il tuer Sister George? (1968)
Le démon des femmes (1968)
Fureur Apache (1972) et sa Chronique Classik
La cité des dangers (1975) et sa Chronique Classik
Bande de flics (1977)

les Chroniques Classik de
Bronco Apache (1954)
Le grand couteau (1955)
Attaque! (1956)
4 du Texas (1963) et Un rabbin au far-west (1979)
Plein la gueule (1974)







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- Vera Cruz. Le film narre les péripéties de deux mercenaires, un ancien officier sudiste (Gary Cooper) et un brigand (Burt Lancaster), profitant d'une période troublée au Mexique (l'action se situe en 1866 et l'empereur Maximilien combat l'insurrection de Benito Juarez) pour essayer de faire fortune. Le scénario de James R. Webb (Bronco Apache) et Roland Kibbee (auteur de nombreuses comédies et de films d?aventures, notamment Une Nuit à Casablanca d'Archie Mayo ou Le Corsaire Rouge de Robert Siodmak) d'après une histoire de Bordan Chase, est une merveille d?invention. Déchaîné, imprévisible, noir, violent, plein d'un humour cynique et dévastateur, jubilatoire, Vera Cruz est tout cela et bien plus encore. Ses dialogues décalés, ses personnages cupides et amoraux, ses brusques changements de rythme et de ton, en font un film charnière qui annonce l'avènement du western spaghetti.
A ces ruptures de ton et ces héros peu recommandables, Aldrich ajoute avec Vera Cruz une autre figure thématique omniprésente tout au long de son oeuvre, celle des duels : d'Attaque à Baby Jane, jusqu?à l'apogée qu'est L'Empereur du nord, ceux-ci sont l'occasion pour le réalisateur d'aller au plus près de ses personnages, dans leur folie, leurs limites et leurs doutes. Moins sombre que dans ses films postérieurs, le duo-duel Cooper/Lancaster est irrésistible et totalement jouissif (on n'a jamais vu Gary Cooper dans un tel contre emploi !). A noter la présence dans des seconds rôles d'Ernest Borgnine, acteur magnifique qui sera le plus grand fidèle du cinéaste (Le Vol du Phénix, Les Douze salopards, Le Démon des femmes, L'Empereur du nord, La Cité des dangers?), ou encore Charles Bronson (les douze salopards, Bronco Apache).
Un chef-d'oeuvre inoubliable.
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Jeremy Fox
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Quatre du Texas (Four for Texas - 1963) de Robert Aldrich
WARNER


Avec Frank Sinatra, Dean Martin, Anita Ekberg, Victor Buono
Scénario : Teddy Sherman & Robert Aldrich
Musique : Nelson Riddle
Photographie : Ernest Laszlo (Technicolor 1.85)
Un film produit par Robert Aldrich pour The Sam Company


Sortie USA : 18 décembre 1963


Matson et sa bande de hors-la-loi tentent de piller une diligence dans laquelle se trouve une sacoche contenant 100 000 dollars. Ils sont mis à mal par deux voyageurs, Zack Thomas (Frank Sinatra) et Joe Jarrett (Dean Martin) qui, une fois les attaquants mis en fuite, se battent à leur tour pour s’approprier l’argent. C’est Jarrett qui a le dernier mot et qui se fait la malle avec. Peu de temps après, ils se retrouvent tous deux à Galveston où Joe s’achète un bateau à aube qu’il souhaite transformer en maison de jeu. Mais Zack, toujours furieux de s’être fait déposséder, compte bien récupérer sa part du butin ...

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Après trois westerns de la trempe de Bronco Apache (Apache), Vera Cruz et El Perdido (The Last Sunset), il est compréhensible que ce quatrième ait pu faire peine à voir aux fans de Robert Aldrich. Nous sommes néanmoins assez éloignés de la pantalonnade annoncée, même si la dernière demi-heure n’est pas avare en insupportables séquences qui se voudraient comiques mais qui ont du mal à nous arracher un sourire, tel ce sketch incongru et pénible des Three Stooges dont nous nous serions volontiers passés. Auparavant, excepté les problèmes de digestion de l’agaçant Victor Buono, le comique reposait heureusement plus sur la nonchalance de nos deux membres du Rat Pack qui s’en donnent à cœur joie dans la muflerie, bien soutenus par leurs deux partenaires féminines, Anita Ekberg et surtout Ursula Andress dont la première apparition après une heure de film n’a aucunement à rougir au niveau de la sensualité face à cette autre célèbre apparition dans James Bond contre Dr No.

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Ce quatuor d’acteur semble s'être amusé et parvient parfois à nous divertir par la même occasion. Quant à Charles Bronson, il fait montre d’une belle présence dans la peau du "vilain" de service. L’interprétation d’ensemble est donc le point fort de ce western humoristique ; c’est heureusement ça de gagné car le scénario, très mal rythmé, laisse sacrément à désirer, chaque scène étant bien trop étirée sans réelle raison valable. Quant à Aldrich, il fut souvent bien plus inspiré même s’il nous prouve son efficacité à quelques reprises, notamment dès le début du film avec cette spectaculaire poursuite de diligence parfaitement menée. On imagine aisément qu’après l’éprouvant Qu’est-il arrivé à Baby Jane, le gros Bob eut besoin de se délasser mais on eut souhaité qu’il le fasse avec plus de conviction car même la fameuse séquence de bagarre finale aurait mérité une attention plus soutenue, sa mise en scène paraissant alors totalement fouillis et paresseuse malgré les imposants moyens mis en œuvre.

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Tel quel, le résultat peu faire passer un moment pas trop désagréable grâce à son ambiance bon enfant, à condition de ne pas trop en attendre. Voir Sinatra et Dean Martin redoubler de roublardise pour arriver à leurs fins est toujours aussi réjouissant mais il faut bien se rendre à l'évidence : l'ensemble est plus laborieux qu'autre chose : le vilipendé 3 Sergeants de John Sturges s'était pourtant avéré un peu plus réussi.
phylute
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Post by phylute »

[quote="Jeremy Fox]
Perso, c'est la performance de Lancaster qui me réjouit le plus : son sourire forcé... J'adore :)[/quote]

C'est vrai que son sourire étincellant éclairait ma salle obscure comme un plein jour... un rictus dur à imiter.
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Robert Aldrich (1918-1983)

Post by bogart »

Inutile de parler de ce réalisateur américain, celui-ci ayant été le sujet de plusieurs Topic.

Quels sont vos films préféres de R.Aldrich ?


1) Bronco Apache
2) Attaque
3) Qu'est-il arrivé à Baby Janes ? (diffusion prochainement sur Arte le 28 mars 04) A voir et revoir
4) L'empereur du Nord (pas assez connu à mon avis)
5) Les Douze Salopards
6) En Quatrième vitesse
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Jeremy Fox
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Un Rabbin au Far West

Post by Jeremy Fox »

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En 1971, le producteur Mace Neufeld découvre le scénario de deux auteurs encore inconnus et propose le projet à Mike Nichols qui le refuse. Sept années s’écoulent avant que la Warner remette cette histoire sur le tapis, demandant à Gene Wilder de le réaliser. Ce dernier préférant se concentrer sur le personnage, c’est Robert Aldrich qui accepte de reprendre le flambeau ‘’ afin de montrer qu'on ne connaissait pas tout de lui et d'éviter d'être catalogué. ’’ Il aurait mieux fait de s’abstenir car au vu de cette déclaration, nous sommes bien obligés de le tenir en partie pour responsable de ce résultat final aussi désastreux !

Mon rabbin rate son bateau, mon rabbin se fait plumer, mon rabbin chez les Mormons, mon rabbin chez les Indiens, mon rabbin chez les moines… tel se présente ce western humoristique, suite de saynètes sans vraiment d’enjeux dramatiques et au fil directeur plus que ténu. Pourtant, à lire le sujet - le voyage d’un rabbin polonais choisi par ses pairs pour être envoyé à San Francisco vers 1850 en pleine ruée vers l’or, afin d’y exercer et prendre épouse, voyage qu’il effectue en compagnie d’un hors-la-loi avec qui il se lie d’amitié - l’on aurait pu s’attendre à un western attachant mettant en avant un duo aussi improbable que sympathique comme le fut Deux Hommes dans l’Ouest (Wild Rovers) de Blake Edwards. Il n’en est malheureusement rien et, comme prévenu d’emblée, l’ensemble se révèle consternant, rarement (jamais ?) drôle et encore moins émouvant.

Si Harrison Ford, deux ans après le succès planétaire du premier Star Wars, s’avère assez convaincant dans sa tenue de cow-boy (c’est à John Wayne, contraint de renoncer suite à sa maladie, que Mace Neufeld avait d’abord proposé le rôle lors du projet de départ), Gene Wilder cabotine à outrance et rend son personnage vite insupportable ; l’empathie à son égard ne fonctionne jamais. Mais peut-être ce dernier a-t-il préféré saborder son personnage, et l’intéressante idée de départ du choc entre deux cultures, devant tant d’inepties concoctées par de bien médiocres scénaristes. Est-ce d’ailleurs de leur fait ou le film a-t-il été monté en dépit du bon sens si l’on saute parfois du coq à l’âne avec une brusquerie déconcertante. En effet, la plupart des transitions laissent à désirer, par exemple nos "héros" s’endorment dans un tipi indien et se réveillent le plan suivant dans un monastère !!! Positivons en nous félicitant que ce possible charcutage nous aura ainsi rendu le calvaire un peu moins long (le film d’Aldrich dure quand même en l’état deux interminables heures) et en sachant pertinemment qu’un Director’s Cut n’aurait pas rendu le film plus regardable.

Sauvons néanmoins une magnifique photographie de Robert B. Hauser qui profite à merveille des beaux paysages naturels mis à sa disposition, utilisant des filtres avec parcimonie et un bain sépia au tirage pour rendre un aspect "daguerréotype" d’époque, ainsi qu’une science du cadrage toujours aussi précise du grand Bob Aldrich. Quant au compositeur attitré du cinéaste, il fait ce qu’il peut pour faire passer la pilule mais il semble avoir fini par être contaminé par la médiocrité de l’ensemble. Bref, pas besoin d’enfoncer plus avant ce film car vous aurez compris que l’épreuve fut pour moi éprouvante. Heureusement, Aldrich a pu mettre un terme à sa carrière par un film d’une toute autre trempe, ô combien attachant ce coup-ci, le méconnu Deux filles au tapis (All The Marbles) qui nous aura vite fait oublier ce faux pas.
Fatalitas
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Post by Fatalitas »

Un tres grand realisateur

1 En quatrieme vitesse
2 Vera Cruz
3 Attaque
4 Deux filles au tapis
5 Bronco Apache
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phylute
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Post by phylute »

Un de mes réalisateur favori. Dur de faire un top

1- En quatrième vitesse
2- Vera Cruz
3- Fureur Apache
4- Le Grand couteau
5- Bronco Apache
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Lord Henry
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Post by Lord Henry »

Ah, Bogie! En évoquant le grand Bob, tu me touches au coeur.

Allez un quinté, pour la forme:

The Legend of Lylah Clare
Kiss Me Deadly
Whatever Happened to Baby Jane?
The Dirty Dozen
Vera Cruz

Mais c'est vraiment pour la forme.
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

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Bronco Apache (Apache, 1954) de Robert Aldrich
UNITED ARTISTS


Avec Burt Lancaster, Jean Peters, John McIntire, Charles Bronson, John Dehner, Paul Guilfoyle, Ian MacDonald, Walter Sande, Morris Ankrum, Monte Blue
Scénario : Paul Wellman, James R. Webb
Musique : David Raksin
Photographie : Ernest Laszlo (Technicolor 1.37)
Un film produit par Burt Lancaster et Ben Hecht pour la United Artists


Sortie USA : 09 juillet 1954

Robert Aldrich réalise avec Bronco Apache son premier western, genre qu'il n'illustrera pas énormément mais dont tous les titres auront leur importance (mais nous n'en sommes pas encore là). Une très belle entrée en matière pour ce metteur en scène qui promet alors beaucoup, nous offrant non moins pour ce galop d’essai qu’une des plus belles réussites du western pro-indien. Avec La Flèche brisée de Delmer Daves, La Porte du diable d’Anthony Mann et Tomahawk de George Sherman, il complète un magnifique quatuor pour ceux qui voudraient ne voir que la ‘substantifique moelle’ de ce que les réalisateurs hollywoodiens avaient su tirer à cette époque de leur combat pour réhabiliter la nation indienne ! Je me plais à penser que si l'année 1954 avait débuté aussi moyennement pour les amoureux du western, c’était probablement pour se laisser le temps de préparer le terrain aux jeunes Nicholas Ray et Robert Aldrich qui furent les premiers à faire voler en éclat le classicisme à l’intérieur du genre. Attention, cet état de fait n’est pas une garantie de plus grande qualité mais de changement et d’évolution. Avec successivement Johnny Guitar et Bronco Apache, le western se modernise. Ce qui ne veut pas dire que le genre ne sera plus jamais comme avant, loin de là (car le western classique est encore loin d’être moribond ; et c’est tant mieux), mais ces nouveaux metteurs en scène viennent apporter un peu de nouveauté et de sang neuf qui sont d’autant plus les bienvenues que leurs deux films sont remarquables !

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Geronimo (Monte Blue) ayant déposé les armes, l’Indien Massaï (Burt Lancaster) se considère comme ‘le dernier des Apaches’, le seul ne souhaitant pas capituler dans la lutte de son peuple contre ‘l’homme blanc’. Capturé et mis avec ses frères de race dans le train qui les conduit dans les réserves de Floride, il s’en échappe. Il va alors traverser le quart des États-Unis afin de retourner auprès de sa tribu. Il rencontre, au cours de sa fuite, des Cherokees qui ont su rester libres et ont réussi à vivre en bons termes avec les blancs grâce à leur savoir-faire dans la culture du maïs. De retour au Nouveau-Mexique, il souhaite inculquer cet exemple aux quelques Apaches désormais parqués mais il est trahi par l’un des siens, Hondo (Charles Bronson), qui, convoitant lui aussi la jolie Nalinle (Jean Peters), pense s’être ainsi débarrassé de son rival. Réussissant à se libérer à nouveau, Massaï décide de poursuivre la lutte ‘seul contre tous’ ; mais c’est sans compter sur Nalinle qui choisit de rester à ses côtés, de lui apporter de l’amour et du réconfort lors de son combat qu’elle imagine pourtant perdu d’avance. Quant à l’éclaireur Al Sieber (John McIntire), il ne les lâche pas d'une semelle, mettant un point d'honneur à capturer lui-même le dernier guerrier Apache.

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En 1953, une résolution de ‘la Chambre des Représentants et du Sénat’ fait enfin considérer les ressortissants indiens des Etats-Unis comme des citoyens à part entière, et confirme ainsi la loi de citoyenneté de 1924. L’année suivante, la politique inaugurée par le gouvernement de Washington permet à de nombreux réalisateurs et producteurs de réhabiliter comme il se doit et avec encore plus de facilités la nation indienne qui n’a néanmoins pas été autant malmenée (au cinéma) que les clichés à ce sujet ont pu nous le faire croire. Il suffit de reprendre ce parcours dès le début pour s’en rendre compte : les westerns vraiment racistes ou haineux, se plaisant à faire des natifs des ‘méchants’ qu’il fallait absolument massacrer, peuvent se compter sur les doigts de deux mains, n’ayant donc constitué qu’une très faible part de la production. Même à l’époque du muet, certains cinéastes, suivant la tradition instaurée par James Fenimore Cooper en littérature, avaient décrit avec respect et sympathie le ‘bon sauvage’ mais souvent, comme le prouve cette expression, avec une certaine condescendance. A la fin des années 40, John Ford montre des tribus souhaitant sincèrement vivre en paix dans le puissant Fort Apache et l’élégiaque La Charge héroïque. Mais comme nous l’avions déjà vu, ce sont Delmer Daves et Anthony Mann qui ouvrirent royalement la voie de cette véritable réhabilitation, Bronco Apache, violent réquisitoire contre la condition des Indiens d’Amérique, ne faisant que durcir et rendre encore plus radical le discours grâce surtout à son héros auquel on ne peut constamment s'identifier, Aldrich pourfendant le manichéisme.

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Le scénario de James R. Webb (qui sera également l’auteur d’un autre très célèbre film ‘pro-indien’ : Les Cheyennes de John Ford) est remarquablement écrit, le plaidoyer est sincère et vigoureux, et le personnage de Massaï possède bien plus de relief et de densité psychologique que ceux de Cochise et Lance Poole qu’interprètent respectivement Jeff Chandler dans La flèche brisée et Robert Taylor dans La porte du diable. Attention, il ne s’agit pas ici de dénigrer ces deux superbes films, très courageux pour l'époque (d'ailleurs dans leur ensemble même supérieurs à celui d'Aldrich) mais d’affirmer que 'le gros Bob' ose encore aller plus loin dans la dénonciation. Le propos de son western a pu paraître ambigu à certains (surtout à cause de la scène finale sur laquelle nous reviendrons plus tard) ; en effet Massaï est loin d’être un personnage manichéen. Il s’agit au contraire d’un individualiste forcené, égoïste, violent et même quasiment paranoïaque, persuadé qu’il a le monde entier pour ennemi, aussi bien les soldats que ses anciens frères d’armes. Ce qui n’est pas loin d’être vrai mais, s’étant exclu lui-même de toute possibilité d’avoir une quelconque sociabilité, c’est de son plein gré qu’il se place dans cette situation, ne tenant pas à capituler et à renoncer au combat même si la cause est définitivement perdue à cette époque.

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Sa guérilla solitaire part évidemment de très bonnes et loyales intentions, et la cause pour laquelle il lutte est très juste, le ‘dernier Apache’, comme il se nomme lui-même, ne supportant pas les conditions dans lesquelles ses frères sont traités non plus que les brimades et vexations qui leurs sont infligées ; mais il va sans dire qu’il refuserait à coup sûr d’écouter toute proposition d’amélioration de la situation tellement il est têtu et persuadé de sa fin inéluctable, qu’il se batte ou non : "Je suis un guerrier et un guerrier ne vaut rien sans la haine ; tous les blancs, tous les indiens sont mes ennemis. Je ne puis les tuer tous, un jour c’est eux qui me tueront." Alors qu’il décide de cultiver lui-même son champ de maïs pour subsister, il recrée son monde à l’écart des autres, avec l’aide unique de Nalinle, dans l’aridité d’une montagne menaçante. Toutes ses actions et tentatives sont donc exaltées, lyriques mais aussi désespérées et suicidaires. On a encore du mal à reconnaître dans ce scénario, le Aldrich cynique qui se dévoilera la même année avec Vera Cruz, mais il s’agissait là d’un film de commande.

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En effet, Alerte à Singapour, le second long métrage du réalisateur, avait attiré l’attention de Burt Lancaster et Harold Hecht qui lui confièrent alors la mise en scène de Bronco Apache, leur dernière production. Le film suit d’assez près l’odyssée véridique et singulière d’un Indien Apache nommé Chiricahua dont le grand peintre de l’Ouest, Frederic Remington, avait appris l’histoire de la bouche d’un scout servant la cavalerie fédérale à la fin du XIXe siècle. L’acteur se donne le rôle principal en y insufflant toute son énergie, puisqu’il passe son temps à courir, bondir, sauter devant la caméra souple et vive du réalisateur. Aujourd’hui, on aurait un peu facilement tendance à être agacé de voir tenir des rôles d’indiens par des acteurs n’appartenant pas à cette race, mais à l’époque, les personnages principaux se devaient d’être interprétés par des stars pour éviter un échec au box-office. Et il serait pour cette raison un peu ridicule de critiquer cet état de fait puisqu’il faut bien constater que ces acteurs, la plupart du temps, furent très convaincants dans leur rôle de ‘peaux-rouges’.

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Dans Bronco Apache, les acteurs blancs, grimés en Indiens, sont d’une crédibilité totale y compris Morris Ankrum qui s'en était fait une spécialité ces dernières années (il était quelques semaines avant le chef indien dans Drums along the River de Nathan Juran). On sent le fond de teint à plein nez et les yeux bleus de Burt Lancaster étonnent un peu au début, mais une fois acceptés ces faits, nous n’y portons plus attention et la performance se révèle vraiment étonnante. Burt Lancaster ne se laisse pas aller au cabotinage comme il a parfois eu tendance à le faire et Jean Peters dans la peau de cette squaw fière et forte trouve ici l’un de ses plus beaux rôles. La scène où Nalinle, repoussée par Massaï qui ne veut pas s’encombrer d’une femme dans sa fuite, l’empêche de la suivre à coups de bâton dans le ventre, mais où elle persiste et continue à suivre ses traces en se traînant, se griffant, se déchirant les genoux et les pieds jusqu’à tomber épuisée dans les bras d’un Massaï ému par ce courage, est prodigieuse de force, de poésie et de lyrisme et l’actrice y est pour quelque chose. Charles Bronson n’a qu’un tout petit rôle mais son visage buriné fait merveille.

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Revenons-en maintenant à ce final tant décrié par une grande majorité mais sans lequel nous n’aurions certainement pas eu ces paroles d’un cynisme totalement ‘aldrichien’, prononcées par le ‘chasseur d’indien’ John McIntire (une nouvelle fois superbe) qui regrette la capitulation des ‘peaux rouges’ car "c’était la seule guerre qu’on avait et j’ai bien peur qu’on n’en ait pas d’autres avant bien longtemps ; j’avais du boulot avec eux dans les parages." : phrase qui renforce encore la violence du réquisitoire et préfigure le Aldrich des films suivants. Cette ultime scène n’était pas celle voulue par le réalisateur et le scénariste. En effet, Hondo (Charles Bronson) devait tuer son frère de race après la traque finale au milieu du champ de maïs. Les Artistes Associés et Ben Hecht, effrayés par un tel pessimisme, arrivèrent à imposer la leur, dans un premier temps refusé par Burt Lancaster, et nous nous trouvons maintenant devant un final qui détonne un peu puisque Massaï, entendant les cris de son nouveau-né, décide de renoncer au combat et de fonder une famille oubliant toute velléité de combat. Malgré tout, je ne pense pas que cette séquence affaiblisse la portée du plaidoyer sincère d’Aldrich puisque la cause de Massaï était perdue dès la première scène du film dans laquelle on apprenait d’emblée qu’il ne restait plus que lui à n’avoir pas accepté la reddition. Dans ce cas, pourquoi ne pas accepter ce happy-end qui n’enlève aucune fierté à ces deux personnages hors du commun ? Ils renoncent au combat, mais qui dit que ce n’est pas pour suivre l’exemple des Cherokees ? Tout porte à le croire, ce qui ferait d’eux des messagers d’espoir pour leur peuple et amènerait enfin, par une reconversion peu déshonorante, une paix voulue par les deux camps. Un message d'une belle sensibilité, assez éloigné du ton des futurs films du cinéaste.

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Car en plus de la fameuse scène de l’acharnement de Nalinle à suivre Massaï, montrant l’amour des deux personnages après la cruauté et la brutalité de leurs rapports initiaux, il faudrait citer aussi celle ou Massaï, la tête couchée sur le ventre de Nalinle, apprend qu’il va être père ; peut-être l’une des rares scènes de tendresse de tout le cinéma d’Aldrich : quelle émotion et quelle connivence entre les deux acteurs ! A côté de ces quelques moments de calme, une aventure menée tambour battant sans quasiment aucun temps mort, à la mise en scène vigoureuse et nerveuse dont la figure de style récurrente est le long travelling latéral de droite à gauche. Un travelling sur les soldats en embuscade débute le film et Aldrich l’utilisera encore très efficacement à de nombreuses reprises et notamment dans la scène remarquable au cours de laquelle Massaï découvre, apeuré et intrigué, une rue de Saint-Louis et sa ‘faune’ bigarrée et braillarde. Délaissant le format large qui commençait à devenir la norme, le réalisateur préfère filmer ses personnages de très près, et pour cela, cadre assez serré. Son utilisation nerveuse de la caméra, ses choix d'éclairages surprenants ('l'ombre lumineuse' de la fenêtre portée au plafond), ses cadrages modernes (ressemblant assez à ceux de John Huston) et une science du montage assez étonnante, sèche et nerveuse, tous ces éléments mis en application sur Bronco Apache font de Robert Aldrich l’un des premiers ‘non-classiques’ du western.

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Sans atteindre les sommets d’un genre qui n’en est pas avare, surtout en cette décennie, nous nous trouvons devant un film plein de rythme et de vitalité, remuant, attachant, violent et généreux, opposant un certain réalisme à de saisissantes envolées lyriques ou poétiques à l'image de la partition assez moderne de David Raksin qui n'en oublie pas la beauté des mélodies et la douceur de l'orchestration à l'exemple du superbe thème d'amour à la flûte. Avec cet 'Apache indompté' (traduction littérale du titre français) qui constitue son troisième film, Aldrich démontre sa virtuosité et se hisse immédiatement au niveau des plus grands. Une bonne recrue de plus pour le western. Nous n'avons pas fini de nous régaler !
phylute
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Post by phylute »

Jeremy Fox wrote:
Lord Henry wrote:
The Legend of Lylah Clare
.
:?:
"Le démon des femmes" en Français. Superbe.
Les films sont à notre civilisation ce que les rêves sont à nos vies individuelles : ils en expriment le mystère et aident à définir la nature de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. (Frank Pierson)
Lord Henry
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Post by Lord Henry »

A vrai dire, j'ai oublié le titre français - ne dit-on pas que c'est la mémoire qui nous lâche en premier.
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

phylute wrote:
Jeremy Fox wrote:
:?:
"Le démon des femmes" en Français. Superbe.
Ok
Connais pas
Lord Henry
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Post by Lord Henry »

phylute wrote:"Le démon des femmes" en Français. Superbe.

Qu'il te soit rendu grâce pour être venu si obligeamment remédier à mes coupables déficiences.
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james
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Post by james »

phylute wrote:Un de mes réalisateur favori. Dur de faire un top

1- En quatrième vitesse
2- Vera Cruz
3- Fureur Apache
4- Le Grand couteau
5- Bronco Apache
fureur apache meritent toute notre attention car western qui frole le "best".
vala,james :wink:
je suis fana de ce genre ciné,je recherche et propose.merci
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Geoffrey Firmin
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Post by Geoffrey Firmin »

1 Attaque
2 le grand couteau
3 En quatrième vitesse
4 Qu'est il arrivé à Baby Jane?
5 Les 12 salopards