Flandres (Bruno Dumont - 2005)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés à partir de 1980.

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Melmoth
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Flandres (Bruno Dumont - 2005)

Post by Melmoth »

L'un des plus fascinant cinéastes français en activité revient prochainement sur nos écrans, le sujet s'annonce passionant et la mise en image ne peut être que fabuleuse. L'article ci dessous date un peu, le film est aujourd'hui monté et Dumont a même pour la première fois fait des projections tests, les premiers échos sont excellents.

Impatience.

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Mercredi 29 juin, 14 heures. Une ferme isolée aux confins de Bailleul, plantée au beau milieu de l'interminable horizon du Nord. Corps de bâtiments en brique rouge, odeur de fumier, meuglements des vaches dans l'étable, quelques poules qui vont et viennent, des mouches à ne plus savoir qu'en faire.

Dans la cour, une petite vingtaine de personnes s'affairent aux environs d'une caméra installée sur un tréteau. Un peu à l'écart, un type pas trop causant qui semble diriger les opérations, corpulence athlétique, cheveux blonds virant poivre et sel, Ray Ban sur le nez, maillot gris et chaussures crottées, visiblement un gars du pays. On lit sur la feuille de service : "Jour de tournage no 43, scène 97. Ferme Barbe, Barbe et son père dans la cour. Soleil : lever 5 h 38, coucher : 22 h 03. Réalisateur : Bruno Dumont. Assistant : Claude Debonnet. Chef opérateur : Yves Cape. Ingénieur du son : Philippe Lecoeur. Barbe : Adelaïde Leroux. Le père : Jean-Pierre Anguier."

Barbe, une beauté paradoxale à peine sortie de l'enfance et déjà marquée, se fait attendre. Elle doit courir hors-champ, tracer un arc de cercle dans la cour, se planter tout essoufflée devant le seuil de la maison, face à l'objectif, qu'elle pourrait presque toucher, et se mettre à chialer. Les prises se succèdent, ça ne marche pas.

A la fin, elle voudrait partir, tout arrêter, échapper à cet oeil monstrueux qui la fixe, mais Bruno Dumont la saisit par les épaules, la serre contre lui en lui murmurant quelques mots à l'oreille, puis la repousse fermement dans le cadre. Dans ce geste de tendre violence, toute la cruauté et la puissance du cinéma de Bruno Dumont.

Ça tourne, silence accablant, seule à nouveau dans le champ, gracile et désemparée, et la voix du cinéaste, tout près d'elle, qui va forcer la décision : "Pleure, vas-y pleure !" Elle éclate en larmes, par longues convulsions qui viennent du plus profond d'elle-même, là où s'offre pour qui sait aller le chercher tout le mystère du jeu de l'acteur.

C'est un des trois plans qui auront été mis en boîte cet après-midi-là, lors de la dernière semaine du tournage de Flandres, le quatrième long métrage de Bruno Dumont (après La Vie de Jésus, L'humanité et 29 Palms). La scène se situe vers la fin d'un film dont le scénario, acéré comme une flèche, se divise en trois parties. Un prologue atmosphérique : langueur existentielle et rivalité amoureuse entre quelques jeunes gens du nord de la France. Un développement de film de guerre : départ des garçons pour un front oriental non identifié et plongée dans l'horreur de l'inhumanité. Un épilogue : retour au pays d'un survivant transformé par l'abjection et confrontation tragique avec sa fiancée.

Ecrit voici trois ans sous l'influence de la lecture d'un livre sur la destruction de Bailleul durant la première guerre mondiale, de récits d'anciens de la guerre d'Algérie et de la chronique contemporaine du conflit en Afghanistan, ce récit est, selon Bruno Dumont, "l'histoire d'un mec ordinaire qui revient du front en étant devenu un salaud".

A l'instar de ses deux premiers films, l'action du film se déroule pour partie à Bailleul, la ville natale du cinéaste, avec des acteurs non professionnels originaires de la région, dont le casting a duré deux ans : "J'ai longtemps voulu partir de Bailleul avant de m'apercevoir que j'y étais bien. J'habite ici, c'est un lieu avec lequel je me sens en accord, j'y ai trouvé un monde. De la même façon, les acteurs de mes films sont en accord avec ces lieux, dont le décor expressif permet la parcimonie de leur parole. Le coeur de mes personnages, ce sont les Flandres."

Cette particularité du cinéma de Dumont, ajoutée à sa confrontation obstinée, de film en film, avec la question du mal ne lui rend pas nécessairement les choses faciles dans le cadre de la production actuelle : "Aujourd'hui, le cinéma se construit essentiellement sur l'efficacité psychologique du scénario et le renom des acteurs. Mais le cinéma peut se construire à partir de rien, sinon du fait de tourner avec des gens en lesquels on croit. Dans le monde où nous vivons, le cinéma se doit d'être un corps étranger, un refus de cette politique qui fait de l'homme ce qu'il est. On me croit sombre, mais je suis plutôt optimiste, en ce sens que le cinéma pour moi consiste à chercher le progrès, à nous obliger à être plus humains. Mais, pour cela, il faut nécessairement en passer par le noir."

Cette vision ambitieuse de son art trouve dans la société de production qui soutient le cinéaste depuis ses débuts un appui très précieux. Dirigé par les très discrets Jean Bréhat et Rachid Bouchareb, 3B Productions peut de son côté s'enorgueillir d'avoir mis au jour l'un des cinéastes français les plus doués et les plus puissants de sa génération. Tourné à Bailleul de l'hiver à l'été 2005 avec une escapade d'un mois en Tunisie, financé à hauteur de 2 millions d'euros par Arte, par l'avance sur recettes et par la contribution sans faille de la région Nord-Pas-de-Calais, qui a pour ce film doublé sa mise ordinaire, Flandres devrait être monté pour le mois de janvier 2006 et viser conséquemment les Festivals de Berlin ou de Cannes. Avis aux amateurs.

Jacques Mandelbaum
Article paru dans l'édition du 29.07.05
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Martin Quatermass
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Post by Martin Quatermass »

J'avoue être curieux de voir même si j'ai été particulièrement en colère contre Dumont en sortant de 29 palms.
tronche de cuir
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Post by tronche de cuir »

Martin Quatermass wrote:J'avoue être curieux de voir même si j'ai été particulièrement en colère contre Dumont en sortant de 29 palms.

Film que je n'ai d'ailleurs toujours pas vu. Shit !!!
Sergius Karamzin
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Post by Sergius Karamzin »

Si tu as l'occasion, vois juste les 5 dernières minutes. C'est un très bon court métrage.
Tu peux remplacer la première heure et demie par "Zabriskie Point", bien meilleur.
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Roy Neary
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Post by Roy Neary »

Je sens que ce film va encore respirer la joie. :D
(il ne sera pas pour moi, pas en ce moment)
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Melmoth
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Post by Melmoth »

Si c'est juste pour dauber sur 29 palms c'est pas la peine d'intervenir :x :wink:

La vie de Jesus et L'humanité sont deux chef d'oeuvres, Dumont est un grand.
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Sergius Karamzin
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Post by Sergius Karamzin »

D'accord sur ta seconde phrase, pas d'accord sur la première (on a le droit de rire un peu, non ?)
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Melmoth
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Post by Melmoth »

Sergius Karamzin wrote:D'accord sur ta seconde phrase, pas d'accord sur la première (on a le droit de rire un peu, non ?)
Bien sûr qu'on peut rire un peu, la question n'est pas là, ma remarque était également une forme de plaisanterie. Seulement, sur le fond, il est dommage que les premières réactions que sucitent ce topic soient fondées sur l'unique échec d'un cinéaste fascinant dont les réussites majeures laissent ésperer les plus grandes choses.

Ceci dit, oui, on peut en effet rire.

Et je le prouve : :lol:
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Marcus
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Post by Marcus »

Grosse attente de ma part. Je considère L'Humanité comme l'un des plus brillants films français (voire du monde) de ces 20 dernières années, si ce n'est plus. 29 Palms m'a laissé plus perplexe, le propos m'ayant manifestement échappé, mais il y a indéniablement un petit quelque chose en plus par rapport au tout venant.
Elle était belle comme le jour, mais j'aimais les femmes belles comme la nuit.
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Nicolas Mag
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Post by Nicolas Mag »

ça fait dejà 3 ans qu'il travaille dessus, donc quelle attente de l'ami du Nord :wink:
Bob Harris

Post by Bob Harris »

On peut détester Twentynine Palms mais ce n'était en aucun cas un échec.
phylute
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Post by phylute »

En tout cas avec 29 Palms, Dumont a déconcerté et perdu en chemin ses plus grands admirateurs (dont je fais également parti). J'ai très très hâte de découvrir son dernier film.
Les films sont à notre civilisation ce que les rêves sont à nos vies individuelles : ils en expriment le mystère et aident à définir la nature de ce que nous sommes et de ce que nous devenons. (Frank Pierson)
Bob Harris

Post by Bob Harris »

phylute wrote:En tout cas avec 29 Palms, Dumont a déconcerté et perdu en chemin ses plus grands admirateurs.
Pas tous, heureusement. :wink:
blaisdell
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Post by blaisdell »

Sergius Karamzin wrote:Si tu as l'occasion, vois juste les 5 dernières minutes. C'est un très bon court métrage.
Tu peux remplacer la première heure et demie par "Zabriskie Point", bien meilleur.
+1, 29 PALMS c'est Zabriskie Point sans la prodigieuse élaboration technique d'Antonioni donc pas grand chose.
Country priest
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Post by Country priest »

Sergius Karamzin wrote:Si tu as l'occasion, vois juste les 5 dernières minutes. C'est un très bon court métrage.
Tu peux remplacer la première heure et demie par "Zabriskie Point", bien meilleur.
Alors là mon cher Sergius, je ne suis pas du tout d'accord ! La plupart du temps je lis tes avis avec attention car je te trouve très droit et honnête dans ta pensée (comme le jour où tu as défendu Noé, et venant d'un fervent admirateur de Tarkovski, ça me faisait vraiment plaisir que quelqu'un dise enfin qu'on peut tout à fait aimer et Tarkovski et Noé à la fois).
Toujours est-il que là tu te trompes fortement à mon humble avis, comment défendre Zabriskie Point dont seul le début et la fin mériteraient d'être sauvés. Le reste et le pseudo message hippie du film sont marqués de façon indélébile par leur époque, c'est d'un mauvais goût profond, et ça ne tient dans l'esprit de certains que parce-qu'Antonioni l'a réalisé, sinon vraiment ce ne serait qu'un film de plus des années 70.
Pour moi Dumont a réalisé le film qu'Antonioni a complètement manqué. Dumont réalise un véritable film de couple, un film tendu vers deux extrémités, l'homme et la femme. Le côté hystérique de l'histoire n'est pas pénible, au contraire, pour la première fois je comprenais la passion et cette expression de la passion qui consumait deux êtres. La toute fin peut être critiquée, toutefois son exécution et sa réalisation sont magistrales. Un film intemporel, un film de désert avec des sentiments à nu qui transfigurent les corps. Je pourrais en dire plus, mais j'y reviendrai si il le faut. Toutefois ce film m'accompagne toujours et je le défendrai.
Je finis juste en disant que ce n'est pas forcément une bonne chose que Dumont se soumette à des projections tests, j'espère qu'il n'a pas baissé son pantalon devant les biens pensants. Son cinéma ne doit pas souffrir de concessions.