Gilles Grangier (1911-1996)

Rubrique consacrée au cinéma et aux films tournés avant 1980.

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Jeremy Fox
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Gilles Grangier (1911-1996)

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Le Sang à la tête 1956

Belle découverte hier soir d'une très bonne adaptation d'un roman de Simenon avec un Gabin vraiment excellent. Le film date de 1956 et je commence à réévaluer Gilles Grangier que je cassais souvent à tort par le passé. En fait, il s'agit d'un excellent artisan qui se met totalement au service du scénario et des acteurs. Quand le scénar est minable, Grangier ne peut rien faire, quand il est excellent, le plaisir est de la partie.

Comme quoi une bonne histoire de départ (un Simenon bonne cuvée), un dialogue réjouissant de Audiard (sans trop de mots d'auteur cependant), une mise en scène au service de l'histoire et une interprétation à la hauteur peuvent faire d'un petit film un excellent moment de cinéma.

Belle découverte : Simenon a vraiment eu beaucoup de chance avec le cinéma ; il faut dire que son style littéraire est très cinématographique au départ.
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Commissaire Juve
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Post by Commissaire Juve »

Moi ! :P Je me le suis enregistré et je l'achèterai volontiers lorsqu'il sortira en DVD (René Chateau ou Studio Canal...).

Pour l'adaptation, le roman a quand même été un peu malmené, mais pas forcément trahi pas comme pour le "Bel-Ami" avec George Sanders :x Il y a dans le film toute une mise en place qui n'est pas dans le roman (où Marthe disparaît dès la 7ème page*). Par ailleurs, je me demande si le personnage joué par Paul Frankeur n'a pas été surdéveloppé dans le film (mais j'ai lu le bouquin il y a trois quatre ans). Une chose est sûre, le film ne finit pas sur le bac de l'île de Ré !

Les dialogues d'Audiard étaient sympa, comme d'hab' : "Vous avez peut-être fait les Beaux-Arts, mais je vois que vous connaîssez aussi la musique !" ; très bon ! :mrgreen: (à replacer dans le contexte, bien sûr)

* Dans l'édition Folio
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

Commissaire Juve wrote: Pour l'adaptation, le roman a quand même été un peu malmené, mais pas forcément trahi pas comme pour le "Bel-Ami" avec George Sanders
Moi je me fous qu'on trahisse un peu le roman du moment que l'atmosphère soit restituée ;-) Et là, c'est assez réussi ma foi même si Audiard prend pas mal de distance et de digressions avec le roman.
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Commissaire Juve
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Post by Commissaire Juve »

Jeremy Fox wrote:Moi je me fous qu'on trahisse un peu le roman du moment que l'atmosphère soit restituée...
Pour Bel-Ami, c'est la super trahison car la fin est complètement réinventée, le destin du personnage totalement changé (pour des raisons de morale hollywoodienne bien sûr :( ) Ça, ça craint un max ! :x

Adapter, c'est souvent nécessaire (exemple d'horrible ratage, parce que trop fidèle au texte : Germinal de Berri :x ), mais trahir et reprendre quand même le titre de l'oeuvre originale, c'est malhonnête. :wink:
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

Commissaire Juve wrote:
exemple d'horrible ratage, parce que trop fidèle au texte : Germinal de Berri :x ),
Trop fidèle au texte, je ne pense pas mais horrible ratage, oh que oui : comment partir d'un chef oeuvre absolu de la littérature pour arriver à ça, il y a des grands mystères quand même :? On dirait un film de notre ami à tous... Jacques Dorffman :lol:
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Commissaire Juve
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Post by Commissaire Juve »

Jeremy Fox wrote:Trop fidèle au texte, je ne pense pas...
Oh que oui... Certaines répliques collent de très (trop) près au texte, or, Zola n'est pas un très bon dialoguiste (de mon point de vue). D'ailleurs, à ma connaissance, il n'a pas écrit de pièce de théâtre.

Ses romans se lisent avec plaisir, mais côté dialogues, ça manque souvent de fluidité. :)

En tout cas, le film est affreux ! Un des rares qui m'a donné envie de me barrer en cours de séance. Quand je pense à tout le ramdam qu'on a fait lorsqu'il est sorti. Peuh ! :(
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Jeremy Fox
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Post by Jeremy Fox »

Gas Oil de Gilles Grangier

Pourquoi voici 15 ans en arrière, je dénigrais gratuitement ce réalisateur qui, somme toute, était plutôt un bon artisan ? Coup sur coup, je viens de revoir Le sang à la tête et ce petit film, mi-réaliste-mi polar, carré et efficace. Du cinéma de divertissement de bonne tenue, scénarisé et dialogué avec talent par Michel Audiard et très bien interprété par Gabin, Jeanne Moreau et les autres. On regrette un peu l'intervention d'une intrigue policière au plein milieu de cette description assez sympathique du milieu des routiers mais en même temps, si elle n'avait pas été là, nous n'aurions pas eu ce très bon final, chasse à l'homme des bandits par tous les camionneurs de la région sur les belles routes montagneuses du Massif Central.

Rien de transcendant mais une certiane nostalgie et un très honnête divertissement.

PS : Kurwenal, arrête de me faire rallonger ma liste d'acquisitions et d'enfoncer le clou après le test de Kaplan :wink:
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Post by Kurwenal »

Jeremy Fox wrote: PS : Kurwenal, arrête de me faire rallonger ma liste d'acquisitions et d'enfoncer le clou après le test de Kaplan :wink:
:P

Et en plus le Dvd est de très bonne facture, pas cher sur certains sites anglais :wink:
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dortmunder
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Post by dortmunder »

La vierge du Rhin (Gilles GRANGIER 1953)
Z2 Studio Canal
Gros souffle sur la piste son
Le Film: Production typique de l'époque: Film noir/drame familial, avec un arrière fond social très réaliste sur le milieu ouvrier du fret fluvial.
Scénario et dialogues solides, tirés d'un roman de Pierre NORD.
Thème musical original et surprenant de Joseph KOSMA
Jean GABIN au meilleur de sa forme, tout en naturel et sobriété.
Excellent seconds roles
Tu peux la secouer tant que tu veux, la dernière goutte est toujours pour le pantalon. Vieux proverbe
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Profondo Rosso
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Re: Notez les films de mai 2008

Post by Profondo Rosso »

Les Bons Vivants (connu aussi sous le titre "Un grand seigneur") de Gilles Grangier et Georges Lautner(1965)

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1/La fermeture : Mr Charles, patron d'une maison close, remet à l'une de ses pensionnaires la lanterne.
2/ Au tribunal : une femme à qui l'on a volé des bijoux, ne cherche qu'a récupérer une lanterne.
3/ Les bons vivants : Une jeune fille s'installe chez un homme et attire tous les membres de l'Athletic-club.


Un film à sketch co réalisé par Gilles Grangier et Georges Lautner qui a pour thème central le "drame" que constitua la fermeture des maisons close pour toute une communauté...

On passe rapidement sur les deux premiers segment réalisé par Grangier, sympathique mais assez anecdotiques au final. Dans le premier, ambiance mortifère de mise avec un Bernard Blier en patron de maison close contraint de fermer son établissement. Blier bien désabusé est génial, on ne peut malgré tout ne pas partager son amertume ainsi que la tristesse et la nostalgie des autres personnages (et ses filles qui ne veulent pas partir) tout en maintenant un second degré féroce (le déménagement de tout les "accessoires" farfelus de la profession :mrgreen: ). Le second ne vaut que pour les bons mots d'Audiard avec cette ancienne prostituée (joué par Bernadette Laffont) qui cherche à récupérer une lampe souvenir de sa glorieuse jeunesse dans les maisons de plaisir. Défilé de gueule avec Jean Lefevbre et jean Carmet en cambrioleur pieds nickelés ou encore Darry Cowl en avocat allumé, assez amusant par instants lorsque tout le tribunal, juges, policier, témoins et accusés compris se mettent à regretter de concert le bon vieux temps des maisons close en plein procès...

Le gros morceaux, c'est bien évidemment le dernier sketch de Lautner, un petit chef d'oeuvre de comédie qui, bien que ce soit une de ses oeuvres les moins connues est un sommet de sa collaboration avec Audiard. Louis de Funès campe un chef d'entreprise psychorigide et acariâtre qui par un concours de circonstances tomber dans les filets de la prostituée (incarnée par Mireille Darc) et voir sa maison transformée en maison close à son insu et visitée par tout ses amis. De Funès commence par faire du pur de Funès colérique avant de livrer une prestation géniale d'innocence lorsqu'il se fait progressivement amadouer par une Mireille Darc tout en candeur qui fait tourner les tête. Timing comique redoutable avec la maison de de Funès dont le mobilier devient de plus en plus coquin, l'ironie mordante de la narration en voix off (de Philippe Castelli) et les filles de plus en plus nombreuses et de toutes nationalités qui envahissent les lieux sans que De Funes ne se doute de rien. Les second rôles sont parfaits dont un Jean Richard nettement moins raide que quand il campe Maigret, ici un bon pervers provincial amateurs de jeunes filles. 4/6 mais quasi essentiellement pour le segment de Lautner.
Last edited by Profondo Rosso on 31 May 08, 01:54, edited 1 time in total.
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Jeremy Fox
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Re: Gilles Grangier (1911-1996)

Post by Jeremy Fox »

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La Vierge du Rhin 1953
Jeremy Fox wrote:Quand le scénar est minable, Grangier ne peut rien faire...
...En voilà un bon exemple. Quand en plus, le réalisateur est incapable de diriger ses acteurs, le résultat est assez catastrophique ; seul Jean Gabin, égal à lui-même, se tire de ce mauvais pas. Et pourtant le début, avec de très beaux plans de chantiers navals et une plaisante (quoique très brève) description de la vie à bord d'une péniche, laissait présager un bon film d'atmosphère à la Gas-oil, les navigateurs fluviaux remplaçant les routiers. Mais la voix-off est immédiatement insupportable et dès que l'intrigue policière vient se greffer dessus, le scénario et les dialogues deviennet foncièrement ridicules, du mauvais théâtre joué comme tel par des interprètes qui récitent sans conviction un texte plus que médiocre. Grosse déception.

Pour info, le son du DVD est très pénible à cause d'un bourdonnement continuel assez fort et sourd.
Julien Léonard
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Re: Gilles Grangier (1911-1996)

Post by Julien Léonard »

Jeremy Fox wrote:Le film date de 1956 et je commence à réévaluer Gilles Grangier que je cassais souvent à tort par le passé. En fait, il s'agit d'un excellent artisan qui se met totalement au service du scénario et des acteurs. Quand le scénar est minable, Grangier ne peut rien faire, quand il est excellent, le plaisir est de la partie.
Je suis super content que tu réévalue un peu Grangier, Jeremy ! :) Trois jours à vivre, Le cave se rebiffe, La cuisine au beurre, Gas oil, et surtout l'impeccable 125 rue Montmartre sont de flagrantes démonstrations de savoir faire. Il n'a pas toujours eu de bons projets entre les mains (L'âge ingrat, La vierge du rhin, et Les vieux de la vieille, faut se les fader quand même), mais sa mise en scène est toujours solide et sa direction d'acteurs presque toujours à la hauteur.

Un très bon réalisateur, sans énorme ambition artistique et encore moins thématique (c'est plutôt rare je trouve), mais qui tient une caméra de façon efficace, toujours au service du divertissement le plus total. :wink:
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Alligator
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Re: Gilles Grangier (1911-1996)

Post by Alligator »

Poisson d'avril (Gilles Grangier, 1954) :

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captures
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J'aime beaucoup ce film. Et pourtant, a priori, il n'a rien d'exceptionnel et même pourrait-dire dire sans faire scandale qu'il fait partie de ces tout petits films commerciaux bâtis uniquement sur leur vedette. Un film à vocation lucrative. Modeste sur le plan cinématographique et que certains ne manqueront pas de trouver tristement banal.

Pourtant je ne peux m'empécher d'y trouver mille menus détails d'une infine richesse. Etonnante subjectivité. Il me faut avouer que l'essentiel de mon plaisir à voir ce film ne provient pas de qualités "standards", de type cinéphilique ou technique mais bien plutôt de qualités parallèles, pas forcément maitrisées, pensées, décidées par les auteurs.
Il est question de temps, d'époque. J'aurais envie de parler de nostalgie encore une fois, une de mes manies, mais le terme n'est pas ici forcément le plus adéquat. Je n'ai pas connu l'époque où a été tourné ce film. Il y a cependant une respiration qui me rappelle quelque chose, peut-être une insouciance, celle de mon enfance, ou disons dans laquelle baignait une partie de mon enfance. Peut-être est-ce une construction analytique personnelle, que j'ai envie de voir dans mon enfance ce genre d'insouciance? Quoiqu'il en soit, ce film, cette histoire, ces personnages me parlent. Des images me parlent. Des objets, des attitudes. Il y a là un mystère sur lequel je ne cesse de m'interroger.

Poisson d'avril est de ces films qui appartiennent totalement à leur époque. Celui-ci à l'après-guerre. Cela fait huit-neuf ans que la guerre est finie, la reconstruction bat son plein. Cette histoire est traitée d'une manière édulcorée et cela donne un caractère tout particulier à ce film.

On a là une histoire qui confronte deux milieux sociaux bien distincts, réunis par un adultère et une circonstance extraordinaire (l'enquête d'un garde champêtre joué par le chevelu De Funès, à noter qu'au générique, il n'a pas encore imposé son prénom, signe d'une certaine proximité ou connivence avec le public, déjà). Cet adultère est peut-être le seul élément de subversion. Et encore est-il présenté comme un évènement acceptable, presque naturel. La cousine de Bourvil, Jacqueline Noëlle, vit aux crochets d'un vieux beau, fortuné Pierre Dux, qui l'entretient dans une maison de campagne près de Paris. Y coule une rivière poissonneuse. Jacqueline Noëlle invite Bourvil à y venir pécher le dimanche, en cachette de sa femme.

Film d'époque, l'histoire nous présente des comportements largement disparus de nos jours, ou alors qui paraitraient foncièrement déraisonnables, si ce n'est immoraux.
Bourvil est mécano et passe son temps tout comme son patron à flâner dans les grands magasins du centre ville (le "Bazar de l'Hotel de Ville" pas encore acronymé en BHV, encore qu'une affichette le désigne ainsi sur un plan fugace) ou alors au café appellé la "succursale" du garage. On y joue au baby-foot, on y picole des petits blancs, on y discute, on y rigole, on y paye des coups "sur mon compte". Au garage c'est tout aussi léger : on y gruge avec le sourire entendu un riche client, un brin crétin, le pauvre Jean Hébey.
Bourvil se fout royalement des récriminations puis de la contre-danse que lui met le garde-champêtre. Sa cousine conduit sans permis. Bourvil lui indique qu'effectivement elle n'en conduira pas pour autant mieux mais que des lois sont passées, qu'elle risque d'avoir des problèmes. Il ne s'en formalise pas plus. L'adultère auquel elle se livre ne l'effarouche pas plus. Tout au plus lui dit-il qu'elle ferait mieux de se ranger.
D'autre part la rencontre entre Denise Grey -l'épouse trompée de Pierre Dux- et Annie Cordy -celle de Bourvil- met en lumière un fait étonnant : l'épouse trompée ne semble pas se révolter plus que cela de l'adultère de son mari. "Encore un" semble-t-elle penser. C'est pourtant elle qui tient les cordons de la bourse. On ne divorce donc pas encore à l'époque? Annie Cordy a bien du mal à croire que son mari en fait autant. Quand elle sera convaincue, sa réaction sera explosive quant à elle.

Les différences entre les milieux populaires et grand bourgeois donnent lieu à quelques gags, habituels mais en aucun cas elles ne suscitent une indignation ou une quelconque revendication. C'est avec un naturel désarmant que Bourvil s'acquitte de sa tache (passer pour le fiancé de Jacqueline Noëlle pour étouffer les soupçons de Denise Grey à l'égard de son mari). Pierre Dux fait passer Bourvil pour le propriétaire de son garage alors qu'il n'est qu'ouvrier. etre ouvrier est encore un statut un peu honteux pour les gens de la haute. Bourvil, lui, s'en cogne un peu, c'est bien Dux qui ne peut envisager d'avoir un ami prolo, même si cette amitié est fondée sur des faits de guerre. Bourvil lassé de jouer la comédie plus que d'être déconsidéré socialement s'irrite d'avoir à mentir à sa femme. Il trouvera une rétribution dans l'extorsion d'une machine à laver, contre prix de cette comédie.

Objets et parures divers viennent visuellement témoigner de l'époque décrite, tout autant sinon plus que les comportements des personnages.
Ce désir ardent de machine à laver chez Annie Cordy et l'oeil circonspect de Bourvil vissé sur les affiches de prix trop exorbitants pour les modestes ressources de son foyer viennent rappeller la fièvre acheteuse, la découverte jouissive de la consommation de masse lors des premières années des trente glorieuses. Quand enfin la machine est livrée à l'appartement, Annie Cordy s'illumine. Orgasme démultiplié par le fait qu'elle apprend que son mari ne l'a pas trompé comme elle le croyait.

La France sort à peine de la guerre. Plein d'objets nous l'attestent. L'époque est visible partout.
La voiture du garage est une Jeep récupérée dans le stock américain et adaptée pour les dépannages. Les bars font de la place pour le baby-foot. Un cheval tire une herse à la campagne. Pas de tracteur en vue. Les rues sont encore largement pavées. Des hangars sont encore en partie faits de bois. Les rues de Paris ne sont pas submergées de voitures, le trafic est peu dense. Les voitures sont légions à évoquer un temps oublié. A commencer par le taxi ou la voiture de Pierre Dux, sortes de traction avant des années 20/30. Celle de Jacqueline Noëlle représente la modernité carossée avec son auto-radio et sa coupe effilée : une Panhard. Qui se souvient des Panhards? Qui se rappelle ces distributeurs manuels d'essence antiques?

La France redécouvre les loisirs. Jacqueline Noëlle arbore fièrement sa tenue de jardinage. Bourvil s'octroie l'acquisition d'une canne moderne (en bambou hawaïen, héhé) pour pécher le dimanche.
L'époque marque aussi le film dans les décors et le goût de chiottes prononcé des contemporains. Bars maritimes, sculptures en évidence, coussins à froufrou démontrent que possession et ostentation sont les deux mamelles de la mode domestique de ce temps frivole. La manque durant la guerre fait place à la charge des temps d'abondance. Rattraper le temps et l'espace perdus.

Bien entendu, tout ce qui a été décrit jusqu'ici ne suffit pas pour expliquer le plaisir que j'ai eu à suivre ces personnages. Il n'est pas juste question d'habillage d'un réel passé. Il a fallu pour que le film soit agréable qu'il y ait un tant soit peu de talent derrière cette forme. Le film en effet n'en manque pas.
Au scénario, Grangier s'adjoint les services de Carlier, que je ne connais pas, mais surtout du dialoguiste Michel Audiard, qui à ce moment là n'en est plus à son coup d'essai, il commence à avoir un peu de bouteille. Le porteur de casquette n'en est pas à inventer un parlé bien à lui, fleuri et imagé, d'une liberté ébouriffante, mais par-ci par-là, son écriture transpire. Aucun doute.
Il serait totalement injuste de voir dans ce scénario qu'un assemblage de dialogues. Il respire l'équilibre et la simplicité. En un mot, il est efficace. On profite d'un travail solide, bien balancé. Les différents temps du film respectent une symétrie presque parfaite, insuflant au récit un rythme posé et d'une fluidité sereine. Extrêmement lisible.

Le ton et l'atmosphère du film est d'une gaité égale étonnante. Les auteurs privilégient la comédie de bout en bout. Pour les personnages, quand les évènements sont contraires, le spectateur reste persuadé que cela n'a pas d'importance et que de toute manière cela ne durera pas. Jamais le film n'effleure la gravité. C'est aussi ce sentiment incroyable de sécurité qui me fait dire que le traitement est édulcoré. Pas une mouche dans le lait. Pas de violence, pas de malheur, pas une once de crainte. En somme le film prend des airs irréalistes, sans pour autant tomber dans l'absurde. Un film fantaisie, un film bonbon.

La musique souligne encore plus cet aspect aérien. Une chanson signée Boby Lapointe et chantée par Bourvil revient en fond musical tout le long du film (au moins dans le sifflement insouciant de Bourvil). "Aragon et Castille" dans le style inimitable de Lapointe est une chanson gaie, presque loufoque, heureuse de vivre, une chanson de pinson rieur et marie idéalement au ton guilleret de tout le film.

Pour finir... bordel, j'ai cru que je n'arriverais jamais au bout de cette critique! J'ai une excuse : je ne comprends toujours pas pourquoi j'aime ce film. D'intrigant, cela devient presque obsédant. Il me faut chercher des explications, mettre des mots là-dessus. Force est de constater que je demeure perplexe devant ce flot d'hypothèses plus ou moins élaborées. Reste que je ne sais pourquoi les multiples détails chronologiques me transportent autant. Difficilement analysable.
Pour finir, donc, le film permet de retrouver des comédiens, des têtes familières qu'il est si agréable de revoir.

Bourvil joue Bourvil. On a droit à une scène d'ivresse. C'est un passage obligé. Pierre Dux ne fait pas d'étincelles mais son rôle est bien tenu, il tourne à l'essentiel. Jacqueline Noëlle est jolie mais son jeu ne dépasse pas l'ordinaire. Des soeurs Grey, seule Denise a un rôle important. Elle est déjà vieille, c'est incroyable. Annie Cordy quand elle était jeune, était d'une beauté sidérante. Si un jour on m'avait dit que je louerais la beauté d'Annie Cordy... foutre! Parmi les acteurs qui participent de la bonhommie générale du film, Louis Bugette est immanquablement en première ligne, souriant, jovial, fort sympathique. Dans le bar, le patron me dit quelque chose mais impossible de retrouver son nom. Quel plaisir de retrouver Maurice Biraud en train de faire son numéro de gouailleur au BHV! Petit passage mais pleinement réussi. De même pour Louis de Funès, qui fait moucne en garde champêtre vicelard.
En faisant les captures, quelle ne fut ma stupéfaction de découvrir parmi les clients rigolards du bar se trouvait le jeune Charles Denner, merde alors!
O'Malley
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Re: Gilles Grangier (1911-1996)

Post by O'Malley »

Alligator, je me retrouve parfaitement dans ton analyse de ce très sympathique Poisson d'avril. Le charme du film provient essentiellement e cette gaité insouciante qui traverse l'intrigue (bien consrtuite) et les personnages (bien campés) ainsi que la description d'un Paris village aujourd'hui disparu. Deux autres films me font le même effet: le dyptique d'André Hunebelle avec Michel Simon: Monsieur Taxi et Monsieur Pipelet, où apparaît aussi Louis de Funès...A noter qu'effectivement le générique mentionne "De Funès" et non "Louis de Funès". Il fut très fréquent que seul son nom patronymique apparaisse au générique ou à l'affiche des films qu'il tourna dans les années 50...Ce fut une mode pour les comiques de l'époque, à l'instar de Bourvil, Fernandel, Andrex, Duvaleix, Caccia et De Funès n'y pas manqué.
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Re: Gilles Grangier (1911-1996)

Post by Alligator »

Je n'ai pas vu les deux films que tu cites, c'est noté. Pour ce qui est de l'insouciance affichée par des films, et de cette familiarité de ton, je pense aussi aux Gaspards de Tchernia. Et dans une moindre mesure à La belle américaine, même si justement cette dernière n'apparait pas aussi "équilibrée" et plutôt comme une suite de scketchs autour de la voiture. Et puis l'humour branquignol de Robert Dhéry me fatigue par moments. Mais cet émerveillement naïf et joyeux devant la voiture, reine et phare de la société de conso, l'aspect solidaire du quartier, tous ces petits éléments font du film un parent de cette famille de films gais et insouciants.